Le mot qui revient le plus souvent dans le discours d’Eytan Fox est "amour". Avec
The Bubble, le réalisateur de
Tu marcheras sur l’eau essaye avec le vecteur cinéma d’éveiller les consciences. Ses intentions sont louables comme urgentes.
Comme dans Tu marcheras sur l’eau, vous mélangez des thèmes très personnels mais les trajectoires de vos films débouchent sur des surprises et des révélations. Construisez-vous vos films en ayant envie de prendre le spectateur au dépourvu ? Ce n’est pas mon objectif principal mais cette sensation est certainement due à la confusion de Tel Aviv ou même de ma propre vie où par moments je me surprends à me dire que je ne sais pas ce que je veux. J’apprécie l’idée qu’on puisse percevoir dans mes films plusieurs films qui tournent en même temps. C’est comme si un matin vous vous réveillez, le monde est merveilleux, les gens sont aimables et souriants et que le soir, tout devenait un cauchemar en découvrant les informations à la télé au sujet d’Israël ou du Darfour. Mes films reposent sur l’illusion et plus précisément sur des émotions, des énergies et des atmosphères contradictoires. La vie à Tel Aviv est tellement bouillonnante, notamment pour les jeunes de vingt ans. Ils font l’armée entre 18 et 21 ans, ils sont confrontés aux nouvelles politiques, cumulent les fêtes, peuvent consommer de la drogue. Dans ma peinture, j’ai essayé de mêler tous ses aspects de la jeunesse Israélienne. Mais ce ne sont pas des faits que je regarde d’un point de vue étranger. Toutes les choses que je décris dans mes films, je les ai expérimentées. Je n’avais pas besoin de me documenter, tout ce que je filme me parle en tant qu’archétype vivant dans cette bulle de Tel Aviv.
Vous n’avez aucun problème pour réaliser vos films ? Toutes les scènes au check point ont été difficiles à tourner. Par la suite, nous avons construit nous-mêmes un faux check point, similaire à celui qui existe. En revanche, toutes les scènes qui sont supposées se dérouler en Palestine; nous ne les avons pas tournées là-bas mais dans un petit village pas loin de Tel Aviv. Pendant le tournage, ça n’a pas été une partie de plaisir : la population ne savait pas si nous étions pro-palestinien ou pro-israelien et demeurait très méfiante à notre égard. L’homosexualité est un thème qui demeure tabou. Mon assistant réalisateur qui était palestinien était inquiet sur ce débat. Je lui ai alors dit que si les gens venaient lui demander de quoi nous traitions, il n’avait qu’à me les renvoyer vers moi pour que je les rassure. A Tel Aviv, il y avait moins de pression mais on ne s’en rend compte tant que la ville souffre de l’image que l’on renvoie souvent d’Israël. Les minorités sont acceptées mais les gens de cette ville doivent se battre durement pour créer cette bulle. On voit beaucoup de night-clubs gays, très modernes. L’atmosphère est seine, amicale. Tel Aviv appartient à ces villes ouvertes d’esprit comme Paris ou New York où les différences se vivent bien. Les jeunes de Tel Aviv revendiquent cette influence : ce sont eux qui façonnent la ville sur ce système. Mais la bulle est un moyen pacifique de se protéger contre les menaces du monde. C’est un point positif en Israël dont les médias ne rendent pas nécessairement compte. Allez dans la rue et demandez aux gens ce qu’ils retiennent de ce pays: ils vous parleront de guerre, de tanks et de check point.
Avec The Bubble, vous avez eu envie de briser des images tenaces ? Il y a surtout une volonté de montrer une réalité plus complexe. Dans le film, je souligne que les jeunes de Tel Aviv possèdent une énergie positive et l’envie de s’aimer les uns les autres, qu’on soit gay, palestinien, hétéro ou autre. C’est une manière comme une autre de faire évoluer les mentalités. Si dans mon film, je n’avais présenté que des jeunes difficiles et peu aimables, assurément, je n’aurais pas appuyé la touche d’espoir qui existe. Les jeunes ne veulent pas vivre comme leurs parents ou leurs grands-parents, mais différemment. Cela témoigne d’un refus de vivre avec une laisse mais de respirer. Les gens de Tel Aviv sont conscients de l’image d’Israël dans le monde et ça, on ne le dit pas. Tous les jeunes font l’armée pendant trois ans et sont forcément conscients des enjeux politiques.
Vous avez réalisé Yossi & Jagger en vous basant sur votre expérience à l’armée. Oui. L’éducation que nous recevons est uniforme. Pas seulement à l’armée mais depuis que nous sommes enfants. L’homme doit être sculpté dans un schéma et ce ne sera pas autre chose. Les hommes doivent ressembler à des guerriers hétéros. Aujourd’hui, en Israël, les jeunes rejettent violemment cette image. Les hommes comme les femmes. Lorsqu’elles font leur service militaire, les femmes doivent se comporter comme des nunuches, douces et passives, pour devenir de bonnes femmes au foyer. De nos jours, elles affirment haut et fort qu’elles refusent cette image et réclament une personnalité plus complexe.
Est-ce qu’il existe un équivalent libertaire de Tel Aviv en Palestine ? Je n’y suis jamais allé mais il semblerait que Ramallah soit une ville très ouverte aux marginaux et donc ouverte d’esprit. En Israël, on la qualifie souvent de ville underground. Mais c’est difficile pour la jeune génération de perpétuer cette image de ville cool lorsque des raccourcis sont crées.
La bande-son est très éclectique. Comment l’avez-vous composée ? C’est l’un des éléments les plus importants du film. L’histoire s’articule autour de personnages jeunes qui aiment la musique alternative et dans le cas présent, de la pop ou rock alternatif. Nous avons commencé à chercher des morceaux qui refléteraient ce qu’écoutent les jeunes Israéliens. Au départ, je voulais utiliser le morceau
Wonderwall de Oasis et toutes les versions qui existaient de ce tube. Mais la démarche était compliquée et nécessitait beaucoup de dépenses financières. Comme vous avez pu le remarquer, nous n’avons pas utilisé de Céline Dion ni de Barbra Streisand. Dans le film, on peut voir un des personnages regarder l’émission La nouvelle Star [en français] et l’autre se moquer en disant qu’il devrait arrêter de regarder ces conneries. Le magasin de disques que l’on peut voir dans le film existe réellement, c’est d’ailleurs là où je fais mes emplettes en général. On peut y trouver de tout.
Le film doit-il être considéré comme optimiste ou pessimiste ? Disons que j’aimerais que le spectateur ressente une confusion des deux. Il y a de la tragédie et en même temps qu’un potentiel immense. Le but affiché est d’ouvrir les yeux en demandant de changer le monde tel qu’il est. Je peux paraître naïf mais j’y crois. Le film montre comment des personnages qui s’aiment malgré leurs différences finissent par être rattrapé par la réalité. Un peu comme une bulle qui est soudainement infectée et finit par exploser.
Propos recueillis par Romain Le Vern
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