Après
Head on, Fatih Akin, cinéaste germano-turc, revient avec
De l’autre côté, la palme du cœur, une chronique polyphonique apaisée et poignante qui entrecroise les destins d’hommes et de femmes, partagés entre deux nations et deux cultures. Avec générosité et sans ficelles larmoyantes, il part du communautaire pour tendre à l’universel, ressoude des liens brisés et traite de la mort en célébrant la vie. En interview et surtout à Cannes où la grosse tête menace n’importe quel talent, le cinéaste n’est pas un donneur de leçons, encore moins un hypocrite. C’est un bon vivant sincère et touchant qui ne vous snobe pas une fois qu’il vous a rencontrés. On en a eu la preuve durant tout le festival. La pellicule est à son image. Précieuse et rare.
Head On était un film punk. De l’autre côté est plus accessible. Pourquoi ce changement ?Je dirais qu'il est plus universel que
Head On. Disons qu’après ce long métrage, j’avais envie de tourner une page. Je recherchais un nouveau langage cinématographique. Je ne suis pas assez vieux dans ce milieu pour commencer à répéter ce que j’ai déjà fait.
L’action se déroule à la fois en Turquie et en Allemagne. Peut-on dire qu’il vous est en même temps plus personnel ?L’idée de rassembler les deux pays consistait à renforcer le discours sur la globalisation.
Head On traitait également de la globalisation mais dans un registre plus tranchant. J’ai pris l’Allemagne et la Turquie comme des symboles qui me sont familiers. J’ai assisté à la masterclass de Martin Scorsese au festival de Cannes. Il me conseillait de faire les films sur ce que je connaissais le mieux, sans tricher. Je voulais traiter de la mondialisation, un sujet qui me touche au plus profond, sur un ton extrêmement romantique. Au jeu des différences,
Head On questionnait plus l’identité des personnages. Dans
De l’autre côté, je montre comment nous sommes finalement les enfants de cette planète et que nous avons tous une responsabilité les uns envers les autres.
La mort est le lien qui unit tous les personnages. Pourquoi ? En réalité, je suis en train de construire une trilogie.
Head on parle d’amour.
De l’autre côté, de la mort. La mort d’un proche vous transforme, qui que vous soyez. Chacun en a la conception qu’il souhaite. Avant que cela ne vous atteigne, ça reste très abstrait. Quand vous êtes enfant ou adolescent, dans la majorité des cas, vous êtes préoccupés par d’autres sujets. Lorsque vous atteignez la trentaine, cela commence à vous préoccuper et à faire partie de votre quotidien. Souvent, on perd un grand-père, un oncle ou un ami et vous devez vivre avec.
De l’autre côté aborde la question du deuil. Comment vivre avec les morts. Le rapport à la mort nous concerne tous et c’est sans doute pour cette raison que
De l’autre côté est plus accessible que
Head on. Je sais que les films sur la mort n’attirent généralement pas les foules. Sans doute parce que cela fait fuir. Et je voulais éviter toute complaisance. Je parle de la mort, ou du moins j’essaye d’en parler, avec dignité.
De l’autre côté devient ainsi une célébration de la vie. Un film qui insuffle l’envie d’aimer pendant que nous sommes encore vivants. Une fois qu’une personne aimée meurt, on regrette et on ne se le pardonne pas. Dans les premières scènes, les personnages sont extrêmement bavards. Cela s’estompe progressivement. C’était une manière de signifier que l’on gâche du temps inutilement.
Est-ce facile aujourd’hui de monter un film sur la mort ou d’écrire dessus avec un point de vue inédit ?J’ai produit
De l’autre côté. En terme de tournage, c’était extrêmement facile en grande partie grâce à une équipe formidable. C’était tellement facile qu’on s’est tous dit que quelque chose de louche devait forcément nous arriver. Ça n’a pas manqué : six jours avant la fin du tournage, le co-producteur du film qui était mon meilleur ami dans la vie est décédé. J’étais à Istanbul le jour où ça s’est passé. Ca a sans doute été l’une des épreuves les plus douloureuses de mon existence. Je vis un tournage de manière si intense que je me suis demandé si je devais continuer à tourner. Je me souviens être allé le voir quelques jours avant sa mort, il était à l’hôpital, entre la vie et la mort. Je suis resté avec lui un long moment. Il m’a confié deux trois choses confidentielles et ensuite il m’a demandé de finir le film pour lui. Pour lui, je ne devais pas rester à ses côtés à l’hôpital. Les six derniers jours ont été insoutenables. Je prenais de l’alcool pour oublier. Toute l’équipe était constamment en larmes. Je ne crois pas au hasard, à la chance, à toutes ces choses. Mais si j’avais su qu’il était malade avant de réaliser le film, je ne l’aurais probablement pas fait.

Comment écrivez-vous vos scénarios ?Je ne choisis pas de sujets. Je me laisse guider par l’instinct. Je savais dès le départ que je voulais réaliser une trilogie et que le premier volet serait
Head On. Mais je ne savais pas à la fin du tournage précédent sur quoi j’allais rebondir. Au départ, je voulais adapter un roman. Je me suis rendu compte que c’était la croix et la bannière pour en détenir les droits. Je me suis alors décidé à écrire tout seul.
La mondialisation semble vous poser problème.Ça ne me pose pas de problème, c’est un fait. Il y a tellement d’injustices dans le monde que vous ne pouvez pas lutter contre toutes. C’est hallucinant de se dire qu’en Europe, on trouve des bouteilles d’eau aussi facilement qu’on veut et que dans certains territoires d’Afrique, l’eau manque. La globalisation a été créée par l’être humain et elle est souvent mal utilisée. Mais si on l’utilisait intelligemment, on résoudrait alors de nombreux problèmes. L’autre aspect négatif de la mondialisation, c’est la manipulation des masses ou comment on peut influer sur l’opinion des gens en les prenant pour des imbéciles. Quand vous voyez un film comme Les fils de l’homme, de Alfonso Cuaron, vous avez tout compris. Techniquement, c’est indiscutable. Mais son propos l’est tout autant. Ce qui est incroyable, c’est que le film est censé se dérouler dans un futur proche alors qu’il montre ce que nous ne voulons pas voir aujourd’hui.

Cuaron décrit Les fils de l’homme comme un film où luit l’espoir. De la même façon, doit-on considérer De l’autre côté comme optimiste ? Je suis d’accord avec lui. Comme Les fils de l’homme,
De l’autre côté est un film optimiste malgré certaines situations épouvantables. Moi-même, je serai incapable de me définir comme pessimiste. J’ai vu des documentaires édifiants, j’en réalise aussi, je lis beaucoup d’articles de journaux, je voyage beaucoup. Et en regardant l’état du monde, il est difficile de paraître optimiste. Mais il ne faut jamais perdre espoir. Sinon, c’est la fin de tout. C’est le message de
De l’autre côté si on doit en trouver un. Je montre les événements tels qu’ils sont et comment ils se répercutent sur des êtres humains. Je ne cherche pas à amplifier la réalité et à utiliser le cinéma comme art du mensonge. Je tiens certainement ça des documentaires que j’ai réalisés.
Vu que Head On était tourné en Allemagne et que De l’autre côté se situe à mi-chemin entre l’Allemagne et la Turquie, la logique veut que le dernier épisode de votre trilogie s’achève en Turquie. Ce serait logique mais pour le moment je planche sur une autre idée : tourner un film sur l’immigration aux Etats-Unis. Je ne vends pas mon âme au diable, si ça peut vous rassurer. Je veux juste continuer à réaliser des films d’auteur qui parlent plus avec le cœur qu’avec l’argent.
Propos recueillis par Romain Le Vern