Par - publié le 07 février 2006 à 04h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h47 - 2 commentaire(s)
C’est l’une des plus belles révélations de ce début d’année. Lauréat du Grand Prix du Jury dans la section Films de fiction (World Cinema) à Sundance et Lion du Futur-Prix de la meilleure première œuvre à Venise, 13, de Gela Babluani, un film moralement et physiquement violent qui trace le parcours mystérieux et inquiétant d’un homme sans repères. C’est sec, brut et ça ne plaira pas à tout le monde.



Excessif : Est-ce que 13 peut être considéré comme un film fantastique ?
Gela Babluani : Dans 13, on ne voit pas d’effets spéciaux impressionnants, ni de têtes éclatées. Il n’y a pas ce côté gore qui pourrait donner un aspect trash. Je dirais plutôt qu’il y a beaucoup de fantaisie. Il y a tout le côté surréaliste qui pourrait vraiment faire partie intégrante de la réalité. Le coup de la lettre qui s’envole par exemple appartient aux choses qui peuvent se produire. Un courant d’air fait souvent basculer les choses et peut ainsi changer le destin d’un homme. J’aime piocher des éléments qui peuvent faire partie de la réalité mais qui ne font pas partie du quotidien. Mon but n’était pas de pointer à l’évidence. En somme, j’essaye d’inventer des histoires, des situations inexistantes et de les traiter comme une réalité. C’est ça qui me plait. Je veux m’inspirer d’une réalité existante afin d’apporter un point de vue parallèle où on ne peut pas forcément effectuer des liens directs ou les associer à quelque chose de précis. De manière générale, je m’inspire de ce qui se passe autour de moi ou de ce qui se passe dans le monde. Je n’ai pas envie de faire un film sur la guerre, des politiciens pourris, des hommes d’affaire gavés de pognon qui font n’importe quoi. Plutôt de prendre un ensemble qui puisse être adapté à tous et que ce ne soit pas un lien direct, forcément.

Vous avez été traumatisé par Voyage au bout de l’enfer ?
Pas du tout. Je trouve que l’on vit dans un monde et un quotidien de compétition, dans une élimination de l’autre à des niveaux différents, en permanence. Ça commence par une merde comme Loft Story à des choses plus graves. Ça existe, ça fait partie de l’humain. Je voulais organiser un film sur la condition humaine dans son côté crade. Le monde aujourd’hui se résume à ça : on élimine pour mieux exister. C’est devenue une sorte d’obligation dans l’esprit humain.



Qu’est-ce qui vous a amené vers ce film ?
J’ai fait ce film en réaction à quelque chose que j’ai vécu. Je ne sais pas comment travaille les autres, mais je me suis inspiré de mon passé. J’ai grandi dans un monde extrêmement violent où il y avait un rapport avec la mort omniprésent. Ça faisait partie du quotidien. On s’habituait à la mort comme si c’était normal. Or, la gravité de la mort restait toujours la même. Quand j’avais perdu mon premier pote, j’avais pleuré, j’étais complètement traumatisé, ça m’a détruit ; quand j’ai perdu le quatrième, je n’avais plus la douleur. On s’habitue à ces choses, même les plus horribles. La question est de savoir pourquoi ça m’a détruit et pourquoi ça me détruit plus. Au bout d’un moment, je pense qu’on finit par s’habituer à tout et on est face à une sorte de banalisation de la mort. Quand tu changes de pays, tu penses que les gens n’ont pas le même rapport avec la mort mais en fait, en prenant du recul, tu te rends compte que c’est pareil partout même avec une situation politico-économique différente. Les choses sont poussées à l’extrême qui fait qu’il y a une accélération du mode de vie. Mais l’homme est pareil partout. On parle des langues différentes, on a des niveaux de vie différents mais en réalité, on est tous pareils. Je suis arrivé en France à 17 ans. Je me suis inspiré des relations humaines, de ces rapports de manipulation, des jeux de pouvoir.


Vous avez vu Intacto ?
Non. On m’a offert le dvd mais je ne l’ai pas vu encore.

Dans ce film, on parie également sur la vie des gens. On arrive à un stade de déshumanisation. De plus en plus de films parlent d’hommes qui parient sur la vie d’autres hommes.
On peut déterminer les degrés de compétition dans la vie mais dans le film, c’est vraiment poussé à l’extrême. C’est même assez radical puisqu’il n’y a pas de compromis. Le film se déroule comme s’il y avait une absence de conscience. Autrement, je préfère faire des films qui jouent sur le ressenti plus que sur le formulé. Tout à l’heure, j’avais une interview avec un journaliste qui me demandait le message de mon film parce que les gens ont besoin d’un message. Je sens qu’il y a une volonté de la part d’un certain nombre de gens de me demander un message concret. Je n’ai pas envie de donner de réponse. Je préfère poser les questions pour que ça puisse faire réfléchir et que chacun puisse retenir ce qu’il veut. Pour moi, dans le film, il n’y a pas qu’un message mais plusieurs. Après, chacun imprime ce qu’il veut. Il n’y a pas de morale de la façon classique. Théorème de Pasolini est certainement le film qui m’a le plus détruit. En voyant le film, je ne pense pas en terme de morale. La morale, c’est exposer les problèmes et ensuite apporter la solution pour déterminer la morale. Elle peut être dans la contradiction et pas nécessairement dans les choses posées dès le début. Ce qui m’a impressionné dans Théorème, c’est la mocheté de l’homme.



Théorème est un film sur la pourrissement de la bourgeoisie et le clivage social avec d’un côté les bourgeois et les prolétaires. La seule qui s’en sort dignement, c’est la bonne qui est sanctifiée.
Tout à fait. Mais en regardant Théorème, j’ai vraiment senti la laideur de l’homme sans chercher nécessairement à donner un sens aux images mais en me contentant du ressenti. Le ressenti est certainement le plus grand message du film de Pasolini.

Il faut vous remercier pour avoir fait jouer à Jo Prestia autre chose que le rôle d’un violeur.
Ce qui est bien avec Jo, c’est qu’il incarne toujours des mecs violents. Vous avez vu Les sept mercenaires ? Je me souviens d’une scène dans un bar où ils sont en train de recruter des gens. Il y a un type qui rentre avec des cicatrices partout sur le visage. L’un des hommes pense que c’est l’homme idéal pour faire parti du clan mais un autre lui réplique que ce n’est pas lui dont ils ont besoin mais de celui qui lui a fait ses cicatrices.

Vous avez une prédilection pour les personnages avec des trognes ?
Il fallait que ce soit crédible. Je ne voulais pas rencontrer de comédiens que j’avais déjà vus ailleurs. Je voulais me convaincre que ce monde existe et qu'il ce soit réel. J’ai vu 3000 personnes. Pour le rôle de mon frère, j’avais une vingtaine de personnes. Ce qui était déterminant chez lui, c’était la partie duel. C’est le seul mec qui arrive là-bas et qui ne sait pas ce qui se passe. Physiquement, je voulais que ce soit quelqu’un de différent. En même temps, quand il passe à l’acte, il fallait que ce soit crédible. Je voulais faire ressortir la violence de survie. C’était délicat de le faire passer d’un personnage plutôt sobre à un homme dément. Il est lui aussi dans cette violence et en fait partie. Il fallait que ce moment-là soit comme ça. Je savais qu’il avait ces qualités dans les expressions. De manière générale, je ne fais pas parler les personnages. J’essaye de travailler la composition du cadre et les non-dits. Dans la mise en scène, j’aime diriger les comédiens et que chaque plan ait un sens visuel et dramatique. Par l’image, on peut soutenir les caractères des personnages.



Comment avez-vous réussi à vendre le film ?
Je n’ai pas réussi à le vendre. Je suis allé vendre un montage de cinquante minutes du film. Après, ça n’a été que de l’attente. Par la suite, beaucoup de producteurs voulaient le film. En France, on est dans un cinéma d’auteur qui n’est pas nécessairement celui des réalisateurs. Je suis désolé mais ceux qui écrivent des scénarios n’ont pas forcément un rapport avec la caméra. Ce ne sont pas des gens qui savent raconter une histoire avec une caméra. Dans notre génération, il y a vraiment des gens qui ont des dons pour conter les histoires avec un vrai style visuel. Mais la culture d’écriture prime malheureusement. Aujourd’hui, pour faire un film en France, t’as besoin d’un casting. Or, quand tu réalises un premier film, tu as des contraintes et tu n’as pas la liberté adéquate.

Vous avez eu les coudées franches ?
Heureusement. Si j’avais eu quelqu’un qui voulait le produire, je n’aurais jamais eu cette liberté. Je pense même que le film doit beaucoup à ça. J’avais d’autres contraintes pour 13 mais pas celles-ci.

Pour finir, comment justifiez-vous le choix du noir et blanc ?
J’adore le noir et blanc et par rapport à l’histoire, cela peut compenser le manque de moyens. Que ce soit en terme de pellicule, de développement et de post-prod, un film coûte beaucoup d’argent.

Propos recueillis par Romain Le Vern
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