Par - publié le 10 mars 2008 à 07h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h29 - 0 commentaire(s)
Adolescent solitaire, Harmony Korine a souvent vécu par procuration. Notamment au cinéma où il fait la découverte des œuvres inclassables de Cassavetes, Herzog, Godard et Fassbinder qui stimulent son imagination. C’était avant qu’il rencontre Larry Clark (Ken Park), alors photographe, et que ce dernier lui demande d’écrire un scénario où il raconterait sa vie quotidienne de mec de 19 piges. En moins de trois semaines, Korine livre Kids, uppercut nihiliste que Clark mettra lui-même en scène. Le jeune scénariste profite de cette consécration pour réaliser Gummo, premier long métrage hanté par les œuvres qu’il a dévorées pendant son adolescence. Polyvalent (dessinateur, photographe, peintre et vidéaste), il en profite pour sortir un livre de photographies intitulé The bad son où il revient sur son expérience de tournage avec Macaulay Culkin et Rachel Miner pour un clip de Sonic Youth et propose parallèlement une installation en multi écrans (The Diary of Anne Frank (Part Two)). Deux ans plus tard, il signe un second long métrage Julien Donkey-Boy qui applique les principes du Dogme fomentés par Lars Von Trier. Présenté comme la valeur montante du cinéma US et parangon d’une Amérique White Trash à la fin des années 90, Harmony disparaît brutalement de la circulation pour se consacrer à d’autres activités et sombrer dans la dépression. L’enthousiasmant Mister Lonely marque son retour en grandes pompes. Dans tous ses longs métrages, l’artiste taciturne et torturé a toujours confessé une vraie empathie pour les personnages marginaux qui ont le sentiment d’avoir grandi trop vite et refusent en bloc les contingences de l’âge adulte. Sans doute parce qu’il partage cette détresse. La différence, c’est que l’icône pop-trash du cinéma indépendant US s’essaye à l’humour franc du collier. Même en interview.


Mister Lonely est votre troisième long métrage après huit ans d’absence. Et il s’agit d’une comédie. Pourquoi ce changement de registre?
Je suis content de vous entendre dire qu’il s’agit d’une comédie. Car je considère Mister Lonely comme tel. Beaucoup trouvent la seconde partie du film trop tragique. Dans la vie de tous les jours, on trouve de l’humour partout. J’ai aussi eu le sentiment, à un moment donné, que j’étais coupé du reste du monde. Faire des films, écrire, ça ne m’intéressait tout simplement plus. Je suis allé dans une ville où je ne connaissais personne et, foncièrement, je suis devenu comme un fantôme. Sans trop savoir comment, j’ai commencé, petit à petit, à me reconstruire. J’ai commencé à retrouver mes attaches, je me suis remis à rire, j’ai recommencé à comprendre et ressentir les choses. Ma maison a cramé au moment où j’écrivais un scénario complètement barré sur des cochons et que je commençais à retrouver de l’inspiration. Tout est parti en fumée. Cet événement m’a fait changer de point de vue sur les choses de la vie. Bizarrement, j’ai trouvé de l’humour dans une situation qui n’était pas spécialement drôle. Finalement, j’ai décidé de me consacrer à une comédie. Il fallait arrêter de tout voir sous un angle pessimiste. Pour moi, les personnages sont drôles et tout le concept est à se pisser dessus. Ayant passé une partie de mon enfance dans une communauté, j’ai toujours pensé que ce serait cool de faire un film sur la vie communautaire. Un peu comme une expérience de travail et de vie communautaires, dans la pure tradition hippie des années 70, à cela près que j’en ferais un lieu réservé aux sosies.

Dans Mister Lonely, vous décrivez des personnages adultes comme des adolescents perdus. On pouvait déjà voir ça dans Julien Donkey-Boy où le personnage principal était un adulte perturbé qui s’exprimait et voyait l’existence comme un enfant. Cette thématique relie ce dernier film à vos précédents.
Chacun de mes films a été réalisé à une période différente de ma vie. Je pense que chacun est un indice assez clair, ou un reflet, des choses que je traversais au moment de sa réalisation. C’est sans doute la meilleure description que je peux en donner. J’imagine que mes films ont des choses en commun. Je ne sais pas quoi au juste puisque c’est moi qui les ai réalisés. Je sais qu’on y retrouve un noyau émotionnel, mon sens de l’humour peut-être et une certaine esthétique. Pour être franc, je ne réfléchis pas consciemment aux thématiques que je développe lorsque j’écris un scénario. Tout dépend de l’état d’esprit dans lequel je suis. Mes films ont toujours tourné autour de l’adolescence, car je suis un adolescent. Quand j’avais 20 ans, je parlais de ce sujet parce que je le connaissais parfaitement. Sur Mister Lonely, je ne suis pas posé de questions. Je voulais juste signer un film drôle qui fasse rire sans me préoccuper de ce que cela pouvait signifier dans mon parcours.


D’où vient cette idolâtrie des icônes pop comme Michael Jackson ou Madonna ?
La raison pour laquelle j’ai choisi de parler d’un sosie de Michael Jackson ou même de Madonna vient essentiellement de mon admiration pour ces artistes. Pour ce qu’ils représentent. Dans le film, ils doivent être vus comme des symboles très forts de la culture pop des années 80-90. C’est pour cette raison par exemple que j’ai choisi d’intituler tous les chapitres du film avec des morceaux de Michael Jackson. Mais mon intention n’était pas de réaliser un film sur Madonna, Marilyn Monroe ou Michael Jackson. Je voulais réaliser un film sur la nature obsessionnelle des gens qui en imitent d’autres, et qui vivraient comme leurs icônes dans un cadre communautaire. Je n’étais pas plus intéressé que ça par les gens qu’ils imiteraient, mais plutôt par le personnage qui se cacherait dessous.


Le choix de Werner Herzog s’est imposé d’emblée après sa prestation dans Julien Donkey Boy?
J’adore cet homme. Pour moi, c’est l’un des plus grands cinéastes de notre temps. Il a une nature obsessionnelle qui le rend désopilant et unique. Je reste fan de son travail, notamment de ses premiers films dans lesquels il portait un regard impressionnant sur l’espace humaine.


Au moment de réaliser Gummo, on sent que son travail vous a inspiré.
Parmi tous les cinéastes que je cite souvent en référence, Werner est sans conteste le premier sur la liste. J’aime sa philosophie de vie et les procédés qu’il utilise pour mettre en scène ses histoires. Des hommes comme lui, des artistes de sa trempe, il n’en existe pas beaucoup aujourd’hui. Les nains aussi ont commencé petits est probablement l’un des films que je préfère au monde.

Comment avez-vous convaincu des acteurs dissemblables comme Diego Luna et Samantha Morton de rejoindre votre monde ?
J’ai fréquemment été bluffé par les performances de Samantha au cinéma. Pour Diego, c’était plus complexe. Au départ, je voulais un acteur qui soit mexicain pour jouer le sosie de Michael Jackson. Je ne cherchais pas la ressemblance. Je voulais quelqu’un qui sache jouer le fan tordu. Diego possède en lui une forme d’innocence. Sur le plateau, il ressemblait à un enfant.


Comment avez-vous tourné les scènes avec les nonnes qui font des sauts en parachute?
J’ai galéré. Notamment celle où une des nonnes vole dans les airs avec un vélo. Nous avons réellement écumé un bon quart de la planète pour trouver deux vraies religieuses adeptes du parachutisme en chute libre. Mais, une fois que je les ai trouvées, elles ne voulaient pas apparaître dans le film, disant qu’elles étaient bien trop occupées à sauver les âmes. Donc, en fait, j‘ai fini par choisir des comédiennes qui savaient sauter en parachute. Toutes les religieuses présentes dans le film, à l’exception des deux comédiennes que nous avons intégrées à l’équipe pour les sauts dans le vide, faisaient partie du cercle d’amies de ma mère, des amies qui vivent à la lisière de la jungle, des Panaméennes ou des expatriées qui se sont installées là-bas. Nous avons fait deux prises pour ces scènes et on a eu chaud car l’un des parachutes a failli ne pas s’ouvrir. C’est flippant car j’aurais eu mauvaise conscience si un acteur était mort sur le tournage de mon film. Il fallait aussi que le caméraman capte l’action; et c’est peut-être ce qui a réclamé le plus d’attention. Pour la scène avec le vélo, on n’avait pas le droit à l’erreur. D’ailleurs, on a eu droit qu’à un essai. On savait pertinemment que si ça ne fonctionnait pas, il était hors de question que la comédienne refasse la scène en nonne.
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