Par - publié le 27 septembre 2006 à 10h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h10 - 40 commentaire(s)
Figure populaire, adulé, il s’est imposé avec humour, passant avec une remarquable aisance de la scène à l’écran. De cette rencontre, courte, mais intense, c’est son regard que l’on retiendra, vif, pétillant, sincère. Derrière le fanfaron, derrière l’étrange fébrilité d’un être qui semble si fragile, se cache un artiste généreux, droit, dont il s’échappe une incroyable force, une explosive luminosité. On l’écoute, saisi par la justesse de ses propos, la passion qu’il s’en dégage. En quelques mots, ils arrivent à nous la communiquer.



Ce film était-il pour vous l’occasion de vous battre pour cette même cause que vous défendez depuis toujours, la place des immigrés aujourd’hui, immigrés qui n’en sont pas justement, qui n’en sont plus ?
C’est vrai que ce projet s’inscrit parfaitement dans la continuité de ce que je fais depuis près de 15 ans. Je fais ce métier depuis 17 ans et la première fois que j’ai été plongé dans le milieu associatif j’ai sillonné toute la France, j’ai été partout où je pouvais aller pour défendre notre « cause », celle des Français que l’on refusait d’entendre, de prendre en considération. On a cherché à nous rassurer, on nous a assommés à coup d’intégration, ils ont même inventé un ministre de l’intégration pour nous expliquer comment il fallait que l’on agisse pour être un jour complètement reconnu et accepté au sein de ce pays, au sein de la France ! C’est assez schizophrénique de se sentir en fait étranger dans son propre pays ! Alors évidemment, lorsque Rachid m’a parlé pour la première fois d’Indigènes, au même titre que lorsque je suis monté pour la première fois sur scène, il n’y a pas qu’un petit rebeu, avec un bras dans la poche qui parle, qui habite en banlieue, qui se promène à Barbès, c’est un acteur investi d’une mission qui joue un rôle et c’est difficile pour certaines personnes de l’admettre. Alors ce film, c’était une manière pour moi de dire que j’étais français, fier de l’être, et rendre de cette façon hommage à ces tirailleurs algériens, c’était pour moi merveilleux. Rachid m’a offert un incroyable cadeau.



Au-delà du film ce fut même une expérience personnelle, qui vous a permis de vous ouvrir à votre propre histoire familiale, ce fut du coup difficile à porter ?
Saïd, c’est effectivement le nom de mon propre grand-père et le film était chargé pour moi de nombreux symboles. J’ai appris que mes grands-parents avaient été engagés pratiquement à la même période, pour combattre les mêmes ennemis et j’ai eu l’impression soudainement de les incarner, de faire d’eux ce qu’ils sont vraiment, des héros. Je suis heureux de pouvoir aujourd’hui répondre librement à votre question. Ils ont combattu contre le nazisme et lorsque j’observe le contexte géopolitique aujourd’hui j’ai vraiment l’impression que l’on n’a rien compris, que l’on ne tire aucune leçon du passé. On s’est regroupé pour contrer le nazisme et aujourd’hui on se déchire tous juste parce que nous n’avons pas le même pendentif, c’est tragique. C’est vrai que de savoir que nos grands-parents ont traversé ce que nous traversons à notre tour dans le film, que nous racontons d’une certaine façon leur propre histoire 50 ans après, c’est une aventure humaine bouleversante. Je n'ai jamais ressenti ça sur un plateau.


Est-ce que c’est le rôle qui vous a permis d’aller vraiment au fond de vous même, de sortir de vos propres retranchements, de la coquille « Jamel » ?
J’ai toujours été, je suis un troubadour, et c’est vrai que ce qui m’amuse le plus c’est d’amuser les autres. Je me suis beaucoup produit dans la rue, je me suis produit dans de nombreuses associations, dans des arrières boutiques, des caves en banlieue…L’humour était, avant Indigènes, le seul moyen de communication que je connaissais. En vivant dans certaines banlieues, on a besoin de désamorcer certaines choses, face à la misère, aux échecs, à la mort, il y a une solidarité, on fait bloc ensemble, dans ces blocs et j’ai toujours eu l’impression de vivre dans des villages. Je suis née à Barbès, j’ai grandi à Casa dans un bidonville, j’ai vécu ensuite à Trappes, et je ne me souviens pas d’avoir un jour considéré avec un certain sérieux la gravité de certaines situations car nous avions l’habitude de tout désacraliser, en dehors de la mort, rien n’était grave. L’humour a donc toujours été pour moi le meilleur vecteur pour dire les choses, vraiment, tu es plus détendu, moins sur tes gardes, donc plus réceptif. Lorsque l’on devient plus grave les choses passent mais différemment et personnellement j’ai le sentiment d’être moins crédible dès que j’adopte un ton plus dramatique, peut-être parce que j’ai toujours fonctionné de cette façon. En ce sens Indigènes a été une expérience unique, Rachid m’a interdit de déconner entre les prises, il m’a forcé à me replier sur mon personnage, j’ai eu l’impression soudainement de me retrouver plongé dans le monde des adultes, d’y faire un stage. J’ai découvert la concentration avec Sami Bouajila, je ne savais pas que ça existait. Ne plus parler, se mettre dans un coin, se remplir du personnage, c’était de l’ordre du surnaturel pour moi. Lorsque je faisais mes devoirs scolaires plus jeune, mon frère écoutait en même temps NTM, ma grand-mère Oum Kalsoum, ma mère chantait, mon grand-père réparait le toit, et je tentais de trouver la racine carrée de deux, au milieu de tout ce tumulte. Alors effectivement, poussé par Rachid et mes camarades, j’ai découvert une rigueur de travail que je ne connaissais pas, une gravité que je n’avais jamais réussi à saisir, à m’approprier.



Qu’est-ce qui vous a saisi dans la personnalité de Saïd ?
Le fait qu’il aime profondément sa mère. Il est partagé entre cet amour et ce désir d’aventure, de curiosité qui le pousse à s’engager. Il veut effectivement aller défendre la mère patrie, mais pour lui c’est avant tout une envie de découvrir ce qui se passe ailleurs, au-delà de son village, de sa montagne. C’est un berger qui n’est jamais sorti de cet espace. Il veut suivre les traces de son grand-père, de son père, qui ont eux aussi fait la guerre, et casser en même temps cette routine qui est la sienne, traverser la mer, partir. Il a besoin de voir autre chose et il cache au fond de lui une fragilité que je trouvais très intéressante, même si à l’origine, honnêtement, j’étais plus tenté par le personnage d’Abdelkader, son côté grande gueule. Mais le côté introverti de Saïd finalement me plait beaucoup, il a une vraie innocence, une vraie certitude, une sincérité touchante. Il ne triche avec personne, même pas avec lui-même et quand il a peur, il tremble, il fredonne des chansons que sa mère lui a apprises, c’est un enfant.

La relation qu’il a avec Martinez est très belle également…
Ils ont ce même amour pour leur mère et il y a quelque chose d’inavoué chez Martinez, qui entre en contradiction avec le caractère de Saïd, qui lui est beaucoup plus direct. Ce qui m’a saisi c’est que Martinez traverse une crise d’identité, comme ont pu en traverser et en traversent encore certains enfants qui ne se sentent pas acceptés. C’est assez étrange de se faire traiter d’immigrés au Maroc, de ne pas avoir l’impression d’être chez soi et de vivre la même chose en France, d’avoir le sentiment de n’être nulle part chez soi. Toutes les personnes qui traversent une crise d’identité ont des choses à crier, à sortir, à partir du moment où ils se laissent aller, ils peuvent avancer, comme lorsque l’on fait une thérapie, il faut dire les choses, mettre des mots sur certaines émotions, certaines peurs, les extérioriser pour se construire. Beaucoup d’entre nous ont trop occulté les problèmes, ne se sont pas assez exprimés, toutes ces frustrations, le fait de ne pas se sentir accepté. En ce sens le film de Rachid est très important, il va pouvoir rappeler à tous ces gamins qu’ils existent, qu’il y a eu des héros qui avaient leur tronche, qui sont morts ensemble, pour la France. Il faut qu’ils soient fiers d’être français. J’adore la France et, lorsque je m’éloigne, dès que j’arrive à Paris, je me souviens immédiatement d’où je viens et où je vais.



C’est la raison pour laquelle vous avez souhaité co-produire le film ?
C’était une évidence, il fallait que je participe à ce projet. Il faut se demander à un moment donné ce qui est important pour soi dans la vie. Pour moi, c’est d’avoir l’impression, en racontant des histoires sur scène, de rendre service à ceux qui m’écoutent, sans pour autant me sentir chargé d’une mission, ou rendre des propos graves comme je le soulignais précédemment. Le fondement du propos de toute façon est grave, le tour de force pour moi est de le rendre léger et accessible à tout le monde. Si le propos d’Indigènes est fort, grave effectivement, je pense qu’on a néanmoins fait avant tout du cinéma. Il était indispensable pour chacun d’entre nous de rester des acteurs au service d’un réalisateur, après évidemment, on espère tous que ce film servira notre propos, la récompense suprême étant, qu’après nous qui avons déjà été touchés, récompensés, il touche les spectateurs. J’espère de tout mon cœur que ce film ira vraiment droit au cœur des gamins, c’est vraiment vers eux que j’ai envie de me tourner, auxquels je m’adresse au travers de ce film, tous ceux qui croupissent dans ces banlieues sans connaître leur histoire, la noblesse de leur histoire, une histoire dont ils peuvent vraiment être fiers.

Propos recueillis par Sophie Wittmer
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