Huit ans après
Léon, Jean Reno retrouve son complice de toujours, Luc Besson (qui se contente de n’être que producteur) pour la comédie policière
Wasabi, un divertissement tourné au Japon qui sortira dans les bacs le
3 juillet 2002. L’occasion pour nous de vous livrer un entretien de l’acteur de passage à Paris, il y a quelques semaines.
DVDrama : De la sortie ciné au DVD, nous sommes passé de Wasabi, la petite moutarde qui monte au nez à Wasabi, restez zen, ils vont tout arranger. Je sais bien que vous n’y êtes pour rien mais qu’en pensez-vous ?Jean Reno : Je comprends un peu la démarche marketing du distributeur, dans le sens où ça reste une comédie dans les deux cas.
Wasabi est un film léger, destiné à faire passer un bon moment. Comédie, affectivité, action, il y a dedans tout ce que Luc aime et moi aussi. Ce n’est pas un film pour se prendre la tête.
DVDrama : Vous collaborez avec Besson depuis ses débuts. Vous devez donc être une des premières personnes à qui il a soumis le scénario ?Jean Reno : En fait, on a eu un peu l’idée en commun. On a un rapport tellement fort avec le Japon qu’on a trouvé intéressant de faire un film qui se déroulerait là-bas. C’est quand même un pays qui aime beaucoup la France. Et tous mes films ont marché là-bas. On a donc eu envie de partager un film avec eux.
DVDrama : De quand date votre popularité au Japon, et comment l’avez-vous ressentie à cette époque ? Jean Reno : Les choses sont allées tout doucement, comme partout, aux Etats-Unis, comme en France. Ca date évidemment du
Grand Bleu, puis il y a eu
Nikita et
Léon. Chaque film est une pierre qui construit ce mur qui fait que les gens vous reconnaissent et vous apprécient ou pas. C’est un parfum qui fait qu’on aime les gens et je ne me suis jamais posé la question de savoir pourquoi on m’aimait au fond. Comme je ne peux pas intervenir, j’essaie d’être digne de ce que la personne m’envoie comme chaleur et de lui répondre. Et je suppose que lorsqu’on vous aime, ça vous rend meilleur. Je crois que je suis un bon acteur et je crois qu’on imagine que je vais remplir les rôles qu’on me donne et que ça va porter le film, que ça va aller dans le sens du rêve du producteur et du metteur en scène. Je ne m’occupe pas de connaître les raisons de ma popularité, ma vie n’est pas dans le cinéma. C’est mon métier, j’essaie de le faire le mieux possible. Ca s’arrête là. C’est un univers tellement factice, ça peut partir dans des endroits tellement fous, parce qu’il y a toujours un abus de tout et surtout d’attention. on fait attention à vous tout le temps, on vous soigne … que s’en est déjà trop ! Rentrer dans cette voie-là, c’est forcément se gâter. Le choc qu’on a lorsqu’un film vous fait connaître, tout ce que l’on vous donne… Des gens vous donnent la parole ce qui est une chose énorme ! Il faut extrêmement se méfier de ça ! Ce qui est intéressant c’est ce qui vous a amené à faire du bon travail et ça, ce sont vos amis, c’est vous, les cours de théâtre, c’est votre vie, ce n’est pas le cinéma… Il ne faut pas l’oublier ! Bien qu’on ne retournera pas au conservatoire du moins en anonyme, c’est clair. Tout ce qui brille n’est pas toujours de l’or. (rires)
DVDrama : Lors du tournage vous avez fait un long séjour au Japon. Qu’avez-vous appris sur ce pays, et sur les japonais ?Jean Reno : On est resté deux mois au Japon. Surtout à Kyoto où on a tourné les scènes aux temples. Il y a 1500 temples à Kyoto ! Je pense que les japonais ont besoin d’un rapport intime au spirituel. Que ce soit à travers un moulin à prières ou une religion. Ils ont besoin de se rassurer en sachant qu’il a quelque chose au dessus d’eux. Quand on est 130 millions, c’est difficile d’exister. De ne pas être qu’un
salary man… Le spirituel, la solitude, l’identité… (il marque une pause) C’est pour ça qu’ils sont très susceptibles, très complexés et en même temps très expansionnistes. C’est le paradoxe du japonais… Le mec qui a inventé Hara-kiri, c’est quand même un mec qui se déteste mais qui est mort de façon impressionnante (il fait le geste de s’ouvrir le ventre) … Les japonais sont aussi très fleur bleue… Et le sumo ! ce mec qu’on enlève à 14 ans et qui va vivre dans un temple, se lever tous les jours à 5 heures du matin pour être gavé…
DVDrama : Vous aviez visité ce pays avant le tournage ?Jean Reno : Mais j’y étais déjà allé avant, plusieurs fois. J’ai fait beaucoup de pubs pour eux. Et j’ai une grande tendresse pour cette solitude … qui n’est pas la même en Afrique. Car en Afrique, elle s’exprime à travers des sons, un comportement du corps. L’Amérique si tu veux aussi, la solitude du ghetto a une violence qui n’est pas permise au Japon. Le système policier est un système d’îlotiers puisque la mafia japonaise contrôle beaucoup plus les villes à leur manière à eux. Le japonais, s’il devenait violent ça serait impossible ! Quand il balance du gaz pour détruire la station de métro comme sur une fourmilière. Donc c’est ça ! Comment ils ne s’aiment pas, et comment ils trouvent les moyens de s’aimer. C’est un autre monde pour moi, je ne sais pas si je suis assez clair.
DVDrama : Si, Si… Comment s’est passé votre rencontre avec Michel Muller ?Jean Reno : Michel est un homme extrêmement cultivé, talentueux et acerbe. Il a toutes les qualités pour entretenir une conversion qui ne s’arrêtera jamais. On est devenu copains comme ça, à force de parler de tout. Qu’est-ce qu’on vient faire, c’est quoi notre vie ? Parce qu’au fond, on parle de ça ! Et comment on fait pour vivre sans se tirer une balle dans la tête ni prendre de substances qui font que ton cerveau s’en va… Et Michel, la façon dont il distord la réalité et la ramène à sa folie intérieure, c’est vachement intéressant. Et tout ce qu’il a à dire ! Il a une opinion sur la politique, sur la bouffe, sur l’homme, la femme, le sexe, sur le métier… tout ce que tu peux imaginer ! Pas quelqu’un qui fait le film avec toi sans s’impliquer. Il n‘a pas fait autant de films que moi, donc il faut être un peu plus patient avec lui mais très vite il a compris quel était le rapport de mon personnage avec celui de la petite Iroko. Et ça s’est bien passé, on est devenu copain. C’est ça qui est important. On a communiqué en tant qu’hommes plus qu’en tant qu’acteurs.
DVDrama : Vous avez pu apporter des idées sur votre personnage ou le film était-il très écrit ?Jean Reno : C’était très écrit parce que Luc écrit les choses d’une façon très claire. « Qui est ce flic etc… » , même si par moments c’est un peu naïf. Par rapport à la femme notamment. Mais ce qui est intéressant c’est que c’est un mec fidèle. Je trouve qu’aujourd’hui, on monte au pinacle et on brûle - je ne parle pas de l’équipe de France – ses idoles trop rapidement. Ça arrive dans mon métier que l’un devienne le nouveau Godard, l’autre le nouveau Besson, et deux minutes après c’est un autre. C’est comme ça également pour les actrices - qu’on appelle les petites starlettes savonnette - où les petits jeunes qui démarrent.
DVDrama : L’actrice japonaise de Wasabi ne parle en réalité pas un mot de français. Comment vous êtes vous débrouillés tous les deux?Jean Reno : Elle ne parle pas le français et elle parle très mal l’anglais… J’ai fait un film qui s’appelait
L’homme au Masque d’Or avec Marlee Matlin (
Les enfants du silence) qui est une comédienne sourde. Ce qui est curieux, c’est que lorsque tu es en danger devant une caméra, tu développes d’autre sens. C’est le langage du corps qui a tout fait. Pour
Wasabi, on avait une interprète évidemment, mais on se comprenait à force de se frotter l’un l’autre. Moi, je baragouinais le japonais à force, et elle baragouinait un peu d’anglais. Autrement, il y avait l’interprète. Il fallait faire gaffe au travail phonétique, donc on a pas mal répété. Ce qui la rassurait. On a dû répéter pendant 15 jours. Surtout les scènes avec elle.
DVDrama : Et l’entraînement ?Jean Reno : Il faut le faire ! Il ne faut pas avoir peur de prendre des coups. C’est aussi con que ça. Tout le monde est nerveux, surtout eux (les cascadeurs). Le but est donc de calmer les gens et de voir exactement ce que l’on doit faire. Que tout le monde ait bien la chorégraphie en tête et toi, de voir à quelle vitesse tu peux faire les choses parce qu’évidemment, plus tu vieillis, plus tu ralentis. Il faut leur montrer dans quel état physique tu te trouves, de façon à ne pas perdre de temps. Le but est de ne pas prendre de coups et de ne pas en donner au autres tout en restant crédible… savoir quand on appelle la doublure et quand c’est moi qui le fait.
DVDrama : Avez-vous noté une différence entre le travail des cascadeurs japonais, français, ou américains ?Jean Reno : Non, c’est la même technique. A partir du moment où tu mets Tom Cruise ou n’importe qui, tout le monde devient nerveux. Le but c’est de leur dire, « Vous inquiétez pas, Tom Cruise, il est comme vous, il va essayer de faire la même chose que vous, ou ce que vous allez lui dire de faire ». Ce qui est pénible c’est qu’il faut que ça ce fasse bout par bout. Il faut s’armer de patience car ça prend un temps fou. Une scène de 3 minutes, tu vas mettre une semaine à la faire… Et Le golf. ! J’ai appris le golf aussi. Je suis arrivé à frapper des balles correctement. J’ai eu un bon prof, un mec de 24 ans, Yann, génial ! C’est pas facile…
DVDrama : Le calme, la concentration…Jean Reno : Purée ! C’est l’école de la vie ça aussi (rires)
DVDrama : Le film est sorti au Japon ?Jean Reno : Oui, mais je n’ai pas les chiffres. Il parait que ça a fait un carton, mais je ne m’occupe pas de ça . J’aime bien savoir si la mission a été accomplie, si le score est correct. Et puis je passe à autre chose.
DVDrama : Parlez nous de votre rencontre avec Luc Besson.Jean Reno : Luc était assistant sur un petit film (NDLR :
Les Bidasses aux Grandes Manœuvres). Je cherchais du travail à l’époque. Sur le tournage, on s’est pris d’amitié, c’est aussi con que ça. Ça a démarré comme ça (il claque des doigts). Il a commencé à se marrer à toutes mes vannes. Il m’a rappelé, on a fait un court métrage. Et de là, on a fait
Le dernier combat, et le truc était parti.
DVDrama : En parlant de court métrage, vous en avez tourné un. Comptez-vous renouveler l’expérience de la mise en scène ? Jean Reno : Pas vraiment. A l’époque, j’avais envie de raconter une histoire qui se passe dans le cinéma. C'est deux mecs, l’un qui est acteur l’autre metteur en scène. Ils ont une bobine de rushes - on ne sait pas ce qu’il ont filmé - et il veulent la montrer à un producteur… Ce court, c’est simplement pour dire que si tu veux monter sur la montagne du cinéma, il faut prendre de bonnes godasses, et un sac à dos parce que ça risque de prendre beaucoup de temps. C’est évidemment une comédie. J’ai fait ça avec un pote. Ça dure 4 minutes. Il a été acheté et diffusé à la TV, j’étais content. Mais à côté de ça, tu te dis que pour faire un long métrage, il faut vivre au moins deux ans avec une idée, entre l’écriture, trouver le blé, les acteurs etc… Et il ne m’est jamais venu une idée avec laquelle je suis resté deux ans. Et puis comme les propositions n’arrêtent pas, et que j’aime bien faire l’acteur aussi, je fais l’acteur.
DVDrama : Quels sont vos projets ?Jean Reno : J’ai un film avec Depardieu, en Septembre. C’est Francis Weber qui réalise, ça s’appelle
Ruby et Quentin. Autrement j’ai fait un film avec Juliette Binoche,
Décalage Horaire, qu’a dirigé et écrit Danielle Thomson (
La Bûche). C’est une histoire d’amour qui part d’une rencontre à Roissy entre deux personnes issues de deux univers différents. C’est un film dont je suis fier et qui montre la difficulté de la vie commune pour un couple. C’est fait avec la sensibilité et le talent de Danielle Thomson qui est une championne du genre. Elle a un regard sur l’homme et la femme extraordinaire. Et puis il y a Juliette qui est une merveille.
DVDrama : Comment gérez-vous vos choix entre les petites productions et les blockbusters ?Jean Reno : Toujours pareil, je lis. Des fois ça te tombe des mains à la 5ème page, le téléphone sonne, ton gamin passe, tu relâches ton attention et boum, c’est fini. Y en a d’autres, il est 2 heures du matin, tout le monde dort dans la maison, et t’es encore en train de le lire. Si tu arrives à rêver dans ta tête ce que tu es en train de lire, que tu le projettes, que ça reste, tu es content même si après ça se passe différemment. De toute façon, ça ne se passe jamais exactement comme tu le veux, puisque tu ne sais pas ce que le metteur en scène a dans la tête. Mais je ne chevauche jamais les tournages, ça ne m’intéresse pas. Il y en a qui ont besoin de ça, de ne jamais s’arrêter. Par exemple, De Niro ne s’arrête jamais. Il a une impulsion dans sa vie qui fait que rester à la maison, ça ne l’intéresse pas. Pour moi, c’est presque l’inverse. Non pas que je sois flemmard, mais je crois que la vie est plus importante que la profession. Il faut avoir la chance de faire une profession qui te permet de vivre. Tu sais, des phrases comme « J’ai pas vu grandir mes enfants » moi, ça me fait mal. Une scripte sur un tournage m’a dit un jour, « mes deux fils sont grands et je ne les ai pas vus grandir » (silence de mort). Quand t’entends ça, tu dis « Putain de merde, qu’est-ce que je fais ici ? » Ça me préoccupe plus que les entrées de mes films.
DVDrama : Vous avez un projet avec Neil Jordan ?Jean Reno :
Borgia ? Je crois qu’il y a un problème de financement, j’ai entendu ça. Je ne sais pas si ça se fera cette année. Quelque part tant mieux, ça me laissera du temps pour Gérard et Weber.
DVDrama : Concernant Rollerball, vous devez savoir qu’il est sorti en salles dans une version remontée par les producteurs ?Jean Reno : Je n’ai pas vu le film. Je sais qu’il a eu pas mal de problèmes. Ma vie privée était assez mouvementée à ce moment-là. Je l’ai fait pour McT (NDLR : John McTiernan). McT, c’est une bête, j’aime bien ce mec-là. J’aime son travail, j’aime le rapport qu’il a avec les acteurs. On peut vivre avec lui. J’ai entendu que les rôles principaux ne tenaient pas la route, j’en sais rien. Ce n’était peut-être pas le bon
cast. Mais c’est difficile de faire des films pareils. Il faut rentrer comme un buffle surtout si tu es devant. Moi, j’étais
guest star, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai beaucoup aimé mon rapport avec L.L. Cool J. qui est un homme délicieux, avec les pieds sur terre, trois gamins... S’il est là où il est aujourd’hui, c’est qu’il a vraiment du talent. On est resté 11 semaines à Montréal. On est parti à Calgary. J’ai beaucoup parlé avec lui. Plus qu’avec Chris Klein ou Rebecca, qui est une très belle femme - tu es décoiffé dès que tu la vois - Mais, LL Cool J, c’était quelque chose !
DVDrama : Sur les films à gros budget, la préparation de chaque scène doit prendre un temps fou. Vous arrive-t-il de vous ennuyer entre les prises ?Jean Reno : Oui, bien sûr ! Jouvet disait que le cinéma, c’était l’art de trouver une chaise. Parce qu’il détestait ça. Ça le gonflait. C’était une star de théâtre, et ça le faisait chier d’attendre des heures. Et d’ailleurs je crois que c’est lui qui a inventé l’expression « ras le bol ». Il le disait tout le temps sur les tournages, et le mot est sorti dans la rue puis est devenu connu . C’est ce qu’on dit dans la bio, ça doit être vrai.
Et aux Etat-Unis il y a ces distances, ces caravanes tellement grandes ! Le seul à avoir frappé à ma caravane, c’est Jon Voight, qui es venu me dire qu’il m’aimait en tant qu’acteur. Ca m’a fait chialé bien sûr ! Le mec qui a fait
Maccadam Cowboy ! J’en suis encore marqué. Si tu fais le premier pas, alors, tu auras la personne en face sinon, t’as peu de chance que l’autre sorte de sa caravane pour venir te voir. En France non, il y a moins d’espace, moins de temps, moins de blé, donc c’est plus facile. C’est con, mais c’est comme ça que ça se passe (« time’s up » nous signale son assistante).
DVDrama : Merci beaucoup.
Jean Reno : Merci à vous
Entretien réalisé le 13 Juin 2002