Jeune réalisateur belge dont le second court-métrage,
Tribu, a été particulièrement remarqué, Joachim Lafosse signe ici, après
Ca rend heureux, un deuxième long-métrage. S’il n’y règle aucun compte, il s’échappe de la tonalité du récit une intimité très personnelle, une pudeur qui lui ressemble. Un jeune auteur à suivre.
Qu’est ce qui vous a amené vers ce récit, un ressentiment personnel ?Des souvenirs personnels effectivement, même si je ne crois pas à l’autobiographie. On prend des morceaux de sa vie, on les assemble puis on les dépasse pour en faire un film, et il me semble important que l’on ne sente pas l’auteur qui se cache derrière le scénario, derrière la caméra. J’ai traversé une situation assez conflictuelle avec mon frère et ma mère, lorsqu’il a fallu aborder la question de la vente de notre maison familiale, mais nous avons finalement réussi à régler le problème assez calmement. Quand je me suis retrouvé dans la position de pouvoir décider à la place de ma mère, je me suis senti très mal à l’aise, c’était un pouvoir que je ne désirais surtout pas avoir, que je jugeais indécent. J’espère que les spectateurs se retrouveront dans ce film, que j’ai voulu pudique afin que l’inconscient de l’oeuvre rentre en connexion directe avec l’inconscient du spectateur. J’aime ce métier car on prend le risque de partager des émotions, une réflexion avec le public. C’est un jeu en fait. Quand j’étais plus jeune, j’étais assez renfermé et je me souviens que je le moment où nous parlions le plus à la maison, c’était pendant le film du lundi soir à la télévision. Nous commentions le film et, au travers du sujet traité, nous abordions parfois des problèmes qui nous concernaient. C’est pour cette raison que j’ai eu envie de faire ce métier.
Vous filmez souvent vos personnages lorsqu’ils sont à table, des séquences souvent assez conflictuelles, des instants sur lesquels les échanges se cristallisent pour vous ?Nue Propriété est une histoire banale et je ne voulais pas en faire un film trop psychologique. J’ai beaucoup réfléchi à la manière d’éviter cet écueil, et je trouvais que montrer des gens en train de manger en dévoilait beaucoup plus sur eux que les dialogues. Je ne pense pas qu’il faille forcément communiquer pour mieux vivre. Les problématiques de la vie sont beaucoup plus complexes. Aujourd’hui nous sommes dans une période de communication et je pense qu’on en dit souvent trop.
Ces scènes de repas vous ont-elles permis également de scander votre mise en scène ?Oui, car c’est un lieu de rassemblement. Cette femme est martyrisée par ses enfants. Mais, en même temps, c’est elle qui les a élevés. J’entends beaucoup de parents se demander ce qu’ils ont pu faire pour avoir des enfants pareils, finalement c’est une très bonne question, mais pas forcément dans le sens où eux l’entendent. J’aimerais que les spectateurs sortent du film en se demandant ce qu’il a manqué à cette famille pour que tout se passe bien. Ils pourront peut-être en tirer certaines conclusions pour eux-mêmes.
Le fait que les comédiens soient véritablement des frères jumeaux dans la vie a t-il servi le film ? Oui absolument, et c’est en pensant à eux que j’ai écrit ce scénario, ils ont toujours été présents dans mon esprit. Ils ont amené une complicité naturelle à cette histoire, une fraternité réelle, qu’ils n’avaient pas besoin de créer, de feindre, ce qui la rend beaucoup plus crédible. Lorsque j’attaque une séquence, j’essaie toujours de ne pas trop guider les comédiens, j’attends de voir ce qu’ils vont proposer. C’est comme pour un documentaire, je veux être surpris par ce que je vois et ils m’ont surpris, ils ont apporté de la légèreté au film, qui, à l’origine, était beaucoup plus dramatique. Grâce à eux, le film n’est pas rugueux. Ce n’était pourtant pas des rôles très évidents. Si Thierry, interprété par Jérémie Rénier, se révolte violemment, son frère François est encore plus perturbé, différemment, il veut suivre sa mère, ce qui n’est pas logique non plus. Pour moi, ils sont confrontés à la même angoisse de la perdre, mais leur manière de l’exprimer est différente. L’un veut détruire l’objet qui lui fait mal, qui l’empêche de vivre, et l’autre ne veut pas la lâcher.

Le problème est également lié au comportement de la mère…Oui, il serait d’ailleurs intéressant de s’intéresser au comportement de ses parents, à ce qu’ils lui ont transmis. Elle a notamment un rapport assez étrange avec les hommes. Pour elle, la figure masculine est synonyme de tromperie, de lâcheté et elle a vécu ainsi, elle refoule le père de ses enfants. Or, il me semble que la famille n’existe pas sans le masculin et le féminin. C’est une quête, une énigme, que l’on doit affronter en tant qu’homme vis-à-vis de la féminité, ou en tant que femme vis-à-vis de la masculinité, et c’est de cela que les personnages n’ont pas pris conscience. Ce ne sont plus des étrangers, ce sont des héritiers, et c’est de là que naît la violence. Une mère n’est pas qu’une mère, et un fils est amené à devenir autre chose qu’un fils.
Pourquoi avoir donné à la maison un statut de personnage ?Je préfère parler d’incarnation. La maison est symptomatique d’un impossible mouvement, des difficultés que traverse la famille. Il faut faire attention aux réactions trop matérialistes, ici les enfants ont oublié que le but de leur vie était d’acquérir, non de garder. Ils n’arrivent pas à s’éloigner et du coup je ne voulais pas que la caméra suive les personnages, c’était les personnages qui devaient quitter le cadre, un cadre qui devait devenir représentatif de leurs angoisses, de leur enfermement.
Quels sont les auteurs, les films qui vous ont marqué ?Avant de faire du cinéma, j’ai suivi beaucoup de pièces de théâtre, je suis très attaché à cet univers, à celui de la tragédie notamment. Elle aborde des thèmes qui me sont chers, qui sont indémodables, profonds, intimes. Sinon j’aime beaucoup Bunuel, Pialat, les frères Dardenne, Bergman, Antonioni, Bresson, Haneke, Lubitsch…Mais quand je filme, j’essaye d’oublier ce que j’ai vu. J’essaye de chercher par moi-même au maximum. Je ne suis pas si cinéphile que ça, j’ai d’énormes trous dans ma culture. Je n’ai jamais vu un film de Tarkovski par exemple.
Avez-vous le sentiment que ce film vous a permis d’évoluer ?Oui, un film contamine toujours les gens qui le font, mais le plus agréable serait que le public sorte de la salle en ayant compris la problématique que j’ai exposée. Ce serait une vraie réussite pour moi.
Propos recueillis par Pierre Delorme