En dépit d’un sujet et un style singuliers qui portent partiellement la marque de Wai Ka-Fai,
Mad Detective, de Johnnie To, a cartonné au box-office hongkongais. Lunettes noires et cigare à la main, le cinéaste répond de manière zen à des questions tordues.
Est-ce que Wai Ka-Fai peut être considéré comme votre démon?(il rit) Je n’irai pas jusque là. Disons que notre relation est basée sur l’amour du cinéma et la confiance. Cela fait onze films que nous tournons ensemble et je suis toujours surpris par nos collaborations. On s’échange des idées. Quand j’ai une idée, j’en parle avec lui et réciproquement. Wai Ka-Fai s’occupe généralement du scénario. Il les écrit et, de mon côté, je me charge de la réalisation. Quand on coréalise un film, Wa Ka-Fai est souvent sur le plateau et nous formons une seule et même personne. Il est le cerveau et je suis les membres du corps, les jambes, les pieds, ce que vous voulez. Il réfléchit, j’agis. A chaque fois, on essaye de se surpasser pour aller vers de nouvelles perspectives et des genres que nous n’avons pas nécessairement fréquentés.
Mad Detective a beau être un polar, il ne ressemble pas aux autres polars que j’ai déjà réalisés. Si le scénario donne l’impression de respecter les codes d’un genre précis, vous remarquerez que le personnage principal est lui totalement hors des normes. On est à deux doigts du cinéma fantastique en faisant appel à des notions surnaturelles. Cette différence est redevable à Wai Ka-Fai qui dès le départ était confiant en cette idée assez farfelue.
Pourtant, vous n’évitez pas les autocitations voire les citations. On pense beaucoup à Lady from Shanghai, d’Orson Welles lors de la scène finale. Je ne compte plus le nombre de fans et de journalistes qui m’ont sorti cette référence alors que je n’avais pas vu ce film avant de tourner
Mad Detective! Du coup, je me suis précipité pour le découvrir une fois que j’étais rentré du festival de Venise étant donné qu’on n’arrêtait pas de m’en parler en pointant du doigt les similitudes. Quand il y a trop de gens qui vous citent un film, c’est qu’il y a quelque chose de commun. J’étais très curieux et excité de le découvrir et je n’ai pas été déçu.
La bande-son de Mad Detective a été assurée par Xavier Jamaux, un compositeur français. Il a également travaillé sur Sparrow, votre prochain long métrage. Pourquoi lui? Il n’existe malheureusement pas assez de compositeurs à Hong Kong. C’est pour cette raison que j’aime souvent tester les compositeurs de l’étranger. Je ne voulais pas avoir de compositeur américain car leur style est immédiatement reconnaissable et je voulais un style qui soit singulier pour coller à la nature même du film. Je me suis mis à chercher ces possibilités en Europe. Je ne connais pas personnellement Xavier Jamaux. En fait, c’est son agence qui m’a envoyé quelques unes de ses partitions. Ainsi, nous avons collaboré ensemble et j’ai tellement été enthousiasmé du résultat que j’ai eu envie de retravailler avec lui. Ce qui peut paraître étrange en effet puisque nous ne nous sommes jamais rencontrés.
A chaque apparition des démons à l’écran, on a l’impression que le film va bifurquer vers une comédie musicale… Ce n’est pas étonnant. Si sur le moment, nous n’avions pas pensé à emmener le film vers la comédie musicale, on en a inconsciemment épousé le rythme. Les apparitions des démons ressemblent à des chorégraphies extrêmement stylisées qui ont bizarrement demandé beaucoup de préparation et de concentration. Je dois même avouer que c’est l’idée qui m’a le plus taraudé pendant tout le tournage : comment représenter les démons du personnage à l’écran. Pas seulement pour la scène finale avec la plongée sur les miroirs. Il a juste fallu que je trouve le déclic au bon moment parce que quelques jours avant de tourner, je ne savais toujours pas comment j’allais les mettre en scène. Je me suis toujours demandé si j’empruntais un bon chemin et c’est à mon sens sur ce plan que j’ai pris le plus de risques sur
Mad Detective.
Quels sont vos projets? Je travaille actuellement sur le remake du
Cercle Rouge. J’ai également un autre projet, celui que je voudrais tourner avec Alain Delon mais je n’ai pas encore trouvé le script adéquat. Nous sommes tous les deux partants pour tourner mais nous attendons le bon moment. Ma fascination pour cet acteur remonte à longtemps. Quand j’étais très jeune, j’étais fan des films de Jean-Pierre Melville. Sauf que je ne connaissais pas le nom du réalisateur. En revanche, je connaissais celui de l’acteur. Je le trouvais incroyablement charismatique. Tourner avec lui, c’est en toute logique un fantasme qui prend vie.
Propos recueillis par Romain Le Vern