José Garcia n’a pas son pareil pour vous mettre immédiatement à l’aise, et transformer l’exercice routinier de la promo en une conversation des plus agréables. Le nouveau film de Miguel Courtois, dans lequel il interprète le rôle du journaliste espagnol par qui le scandale du GAL est révélé, est pour lui l’occasion de replonger dans ses racines espagnoles et dans sa propre histoire, tout en enrichissant sa carrière d’acteur dramatique de nouvelles expériences de cinéma.
Vous êtes d’origine espagnole. Quelle était votre perception du problème basque avant de tourner ce film ?Je suis de Galice, et j’ai toujours eu un rapport très fort avec le Pays basque. J’y ai appris à nager, j’ai vécu là-bas, je l’ai traversé de long en large plusieurs fois, et à chaque fois, je voyais pas mal de haine, côté espagnol, à l’égard des français. On avait peur de se faire abîmer les voitures dès qu’on était immatriculé de l’autre côté, ce n’était pas très bon d’être français là-bas… On a donc toujours traversé le Pays basque en sentant cette espèce de tension palpable. Et en même temps, j’y suis allé aussi plein de fois pour faire la fête, pour rire, et là, la tension n’est plus là, bien sûr. C’est vrai que là peut-être plus qu’ailleurs, les gens sont impliqués dans une sorte de guerre dont certaines personnes sont otages d’un côté, avec d’un autre côté des gens qui veulent se battre pour leurs valeurs. Tout cela vient d’humiliations très anciennes, et qui ne se sont pas arrangées parce que des deux côtés, il y a maintenant des plaies qui sont très difficiles à panser.
La sortie de franquisme a été une époque très marquée, idéologiquement, et je suppose que de par votre famille, vos racines, vous avez une vision assez personnelle…C’est vrai, mais en même temps, ça a été un moment de liberté extraordinaire. Moi, ce que j’ai vu de l’Espagne, à ce moment-là, c’était un souffle de vie fabuleux, les gens ont commencé à respirer et à vivre, c’était dément. Et tout le monde croyait que ça allait s’arranger, et puis, non, les choses au contraire se sont durcies. C’est une histoire tellement complexe, je n’en connais qu’une toute petite partie.
Et est-ce que ce film a fait changer votre regard sur la question ?C’est une histoire trop dense pour en faire le tour comme cela. Vous savez, je suis quelqu’un qui adore prendre des informations, mais qui a du mal à se faire une idée de la chose sans avoir pu parler avec tout le monde. Là, pour le film, j’étais du côté espagnol, avec des basques que je connais et qui me disent des petites choses, mais ce qui est intéressant, c’est d’avoir aussi le discours des autres, de trouver des gens assez intelligents pour être capables de faire le point et le contrepoint. Ce qui me semble intéressant, c’est de comprendre la psychologie des militants, parce qu’il y a un côté Che Guevara, qu’on retrouve aussi dans
El Lobo. Il y a quelque chose de romantique là-dedans, en parallèle à ce vivier très idéologique, avec des gens qui se battent pour des raisons politiques transmises de père en fils. Ce romantisme fait aussi qu’on part parfois au flambeau par héroïsme, et beaucoup de jeunes, facilement manipulables, vont là-dedans. C’est donc très difficile, sans parler des problèmes internes à l’ETA, entre ceux qui étaient soucieux de se battre pour de vraies raisons et les petits groupements de jeunes gamins, qui partaient comme des chiens fous. Un de ces quatre, on aura peut-être un film sur ces dérives, d’ailleurs. Ca, ça m’intéresse beaucoup, aussi. C’est comme avec Action Directe, on se rend compte que l’idéologie de départ se confronte à des problèmes en cours de route. J’ai toujours l’image du type qui arrive au pouvoir, qui lève le chaudron et… qui le referme aussitôt.
Quelle est la part de risque, en tant que comédien, à tourner un film politique comme celui-ci ?Je trouve que c’est un film important, dans le sens où c’est une histoire intéressante qui peut se répéter. La question qui se pose, c’est : qu’est-ce qu’on peut faire, quand on est une démocratie, contre le terrorisme ? Le jour où on répondra à cela, on sera très fort. A partir du moment où l’on utilise des sections parallèles, des caisses noires, qui peut contrôler ça ? Les dérives sont énormes, on l’a vu encore aux Etats-Unis, dans les guerres intestines entre FBI et CIA. Quand on voit les films d’Olivier Marchal, on comprend que dans l’antigang, il y a aussi des guerres fratricides, et que les choses dérapent parfois. Là-dedans, moi, en tant que comédien, ce qui m’intéresse, ce sont les rôles, la difficulté des personnages. Je recherche des choses fortes, et c’est pour cela que je vais en Espagne, où il n’y a pas de petites histoires, mais toujours des personnages extrêmes, qui vivent des drames très forts. Je trouve qu’en France, on s’est trop assagis, le cinéma d’auteur en reste souvent à une dimension existentialiste un peu légère, on ne s’accroche pas souvent aux histoires de manière forte, ou alors en oubliant qu’il y a à côté des films à 200 millions de dollars. Donc il faut faire la part des choses, et ne jamais oublier le spectateur. Ce n’est pas parce qu’on traite un sujet grave qu’on est obligé de tourner avec des effets trop naturalistes, où l’on travaille plus sur le texte. Moi, ce que j’aime bien, c’est l’action, qui est plus intéressante au cinéma. Quand on veut vraiment écouter du texte, il y a le théâtre. Au cinéma, on a la puissance, le son, des ambiances plus palpables…

Et le travail avec Miguel Courtois, justement ?On s’était vus pour
El Lobo, que je n’avais pas pu faire pour des raisons de dates. Il a une manière de travailler qui est très originale. Il utilise beaucoup les longues focales, il filme depuis l’autre côté de la rue, ce qui fait que vous avez toujours l’impression d’être seul. Je ne sais pas comment on pourrait faire ça à Paris, je serais emmerdé tout le temps, d’ailleurs c’est arrivé une fois, en pleine prise, on devait prendre des photos, un mec est venu à côté de moi et il a commencé à me dire « hé, c’est quoi ? c’est un Nikon ?... » Miguel est donc très loin, ça peut perturber, mais moi j’aime bien…
Vous jouez en espagnol, qu’est-ce que cela change ?Oui, c’est la troisième fois, après
Utopia et Le Septième jour, de Carlos Saura, mais ce rôle est plus long. Ca change beaucoup de choses quand c’est une langue qui est censée être la vôtre, parce qu’en fait, elle ne vous appartient pas du tout, et comme vous ne l’utilisez pas souvent, elle vous échappe. Parler c’est déjà une chose, mais jouer, c’en est une autre. C’est comme des sables mouvants, vous avez des appuis qui vous échappent tout le temps. Pour moi, trois choses ont été intéressantes : la première, c’est qu’avec mes trois petits films, personne ne me connaît en Espagne, donc on vous regarde au départ comme une merde, et ce qui est bien, c’est qu’à la fin de la journée, les gens vous regardent déjà différemment, vous arrivez à obtenir le respect simplement à travers le travail, et je trouve ça très bien ; la deuxième, c’est de retrouver les sensations du début, quand vous arrivez pour la première fois sur un tournage, que vous avez trois phrases à dire, personne ne vous connaît, vous avez les mains moites, le vrai trac, et ça c’est très bien ; la troisième, c’est quand vous revenez jouer en France, parce que vous découvrez des aspects de votre travail que vous n’aviez jamais utilisés. Comme la langue française est plus douce dans l’attaque, même si vous vous emportez dans un film français, vous n’irez jamais aussi loin que quand deux espagnols parlent, et ça c’est très intéressant. En plus, ça c’est un peu ma soupe personnelle, mais je suis convaincu que l’avenir, c’est le cinéma européen. Je trouve qu’il n’y a rien de plus excitant que d’avoir deux acteurs italiens, trois acteurs espagnols. Il se forme un truc formidable, avec une vivacité intéressante. Par exemple, le fait d’avoir eu une costumière espagnole, avec des fringues espagnoles, ça change déjà beaucoup de choses. Je me regardais et je me disais : « J’ai vraiment une gueule d’espagnol ! », alors qu’avant, je ne m’en étais jamais rendu compte ! Même la manière de se tenir est différente, plus brutale… J’aimerais bien un de ces quatre faire un film vraiment européen, je crois qu’une vraie richesse va s’installer, avec en plus l’arrivée des pays de l’Est. Ce qui manque pour l’instant, en Espagne par exemple, c’est l’argent évidemment, et puis le fait que les réalisateurs, quand ils ont une ambition, montent aux Etats-Unis. Moi, ce qui me ferait plaisir, c’est qu’ils viennent tourner en France, parce qu’il y a des gens en Espagne qui sont capables de faire des trucs insensés, complètement délirants ! Ils ont une façon de voir qui vient droit du surréalisme, ça leur donne une manière d’amener les choses, on ne voit rien venir ! Il y a encore très peu de films qui traversent la frontière, et mon petit combat à moi, c’est d’essayer de faire le lien entre les deux pays ! L’avenir d’un certain cinéma plus difficile, plus exigeant, avec des sujets politiques, c’est la coproduction.
Propos recueillis par Frédéric Aribit