Par - publié le 03 décembre 2007 à 23h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h30 - 0 commentaire(s)
A l'occasion de la sortie de L’homme qui rêvait d’un enfant, Delphine G. (pour Gleize) nous parle de son parcours, de son film, de son univers. Entretien avec une cinéaste attachante.



Comment est né le film ?
J’ai accompagné Carnages très longtemps en province, en France et à l’étranger. Il y a quatre ans, j’ai rencontré Jean Rochefort et on a décidé de faire un documentaire ensemble. J’ai commencé à tourner ce projet dans lequel il n’apparaît pas avec moi (il est juste co-réalisateur). Pendant que je faisais ce documentaire, le conseil régional des Landes, apparemment fan de Carnages, m’a appelé pour m’aider sur un projet de cinéma que je tournerais là-bas. Le conseil avait envie de produire partiellement le film en me laissant carte blanche. La seule règle consistait à travailler avec un compositeur pour faire un ciné-concert. J’avais une contrainte qui n’en était pas une. J’ai immédiatement pensé à un personnage qui parlerait peu et qui retrouve la parole. Après est venue l’idée de l’adoption. Je venais tout juste d’avoir mon fils. Je trouvais intéressant de concilier à la fois l’arrivée du langage et celle de l’enfant. On a fait trois ciné-concerts avec le premier montage du film, avec une première musique d’Arthur qu’il a jouée avec seize musiciens des Landes. Pour la version finale du film qui ne correspond pas à celle qui a été projetée, il a retravaillé la musique.

Comment avez-vous décidé l’esthétique du film ?
Au départ, je voulais qu’il soit intégralement en noir et blanc et on a finalement choisi des couleurs désaturées. Selon les plans, on faisait ressortir des couleurs. Avec la chef-op, dans le choix des décors et des costumes, on avait choisi des couleurs qui s’ils étaient en noir et blanc donneraient des niveaux de gris différents.



Parlez-nous de l’actrice qui joue la mère, Esther Gorintin…
Elle avait déjà un petit rôle dans Carnages et je l’avais déjà repérée dans Voyages, d’Emmanuel Finkiel. Dans la vie, elle est à la fois entre la terre ferme et les planètes inconnues. C’est elle qui permet la crédibilité des situations. Dans Carnages, elle était au centre de l’histoire la plus bizarre. Grâce à elle, en un clin d’œil, on a l’impression de quitter la réalité. Ce qui est étonnant avec cette actrice, c’est qu’elle a commencé sa carrière à 85 ans. Aujourd’hui, elle en a 93. Pendant le tournage, elle me disait qu’elle n’avait pas le temps de lire le scénario. Elle aimait bien l’idée qu’il y ait Darry Cowl. Elle essayait d’apprendre ses dialogues avant les scènes mais elle ne s’en souvenait pas forcément. Pourtant, elle a le don d’être juste tout le temps. Je n’arrêtais pas de lui parler et de lui répéter les dialogues pendant les prises. Mais elle a le génie de l’instant et de faire accepter un univers bizarre.


Avez-vous une prédilection pour la bizarrerie ?
Ça m’angoisse beaucoup d’entendre ça parce que je n’ai aucune envie du bizarre. Pour moi, c’est plus une façon de trouver la vérité de quelque chose en inversant les situations, en exagérant certains traits, en privilégiant les bifurcations. Par exemple, quand je veux filmer la relation entre un homme seul et son enfant, jamais je n’irais filmer un homme et son bébé.



Ça vient surtout du fait que vos personnages n’appartiennent pas aux conventions.
Sûrement mais dans l’envie de faire le film, je ne voulais pas rendre l’atmosphère stylistique. Je pense que ça part plutôt d’une forme d’humour et d’une vision de la vie qui est tellement désespérée qu’il vaut mieux en rire. Les gens qui rient tout le temps sont de grands angoissés donc ça me désangoisse que l’enfant ait 80 ans.

Quelles sont vos influences cinématographiques ?
Freaks, de Tod Browning. Pas nécessairement pour un déclic cinématographique démentiel car j’ai appris à aimer le cinéma petit à petit. Mais de tout ce que peuplait ma vie privée, mon univers était dans le film. Quand je l’ai vu, je me suis dit que la porte du jardin était ouverte et que je pouvais y aller. L’anormalité à laquelle j’étais confrontée était dans ce film donc tout allait bien. J’adore Cronenberg. Il y a peu de temps, j’ai revu La Mouche et je me suis dite que c’est fou les rapports qu’il y a entre La Mouche et L’homme qui rêvait d’un enfant. En même temps, il faut se calmer : ils ne sont pas directs mais moi, je les vois.



C’est-à-dire ?
Je pense par exemple à cette scène où la femme a vu son homme transformé en mouche et qu’ils boivent un café ensemble comme si de rien n’était. D’un seul coup, chacun est chargé de ses poils et de sa carapace. Ils partagent un instant d’une simplicité terrible. Cronenberg a cerné une vérité sur les rapports humains qui est assez vertigineuse. Autrement, j’aime autant David Lynch que Clint Eastwood. Pour moi, Eastwood est le cinéaste le plus féminin au monde, mille fois plus qu’Almodovar par exemple (sourire).


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