Par - publié le 10 mars 2006 à 05h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h49 - 3 commentaire(s)
Débarrassé de la haine de Bully et Ken Park, le beau Wassup Rockers ne montre pas des ados bad boys mais des gars sympas qui ont envie de s’amuser et de profiter de l’existence. Les disparités sociales mettent un frein à ces furtives joies et le tragique fait sa triste entrée en cherchant des noises à l’insouciance primesautière.
De Kids à Ken Park, Larry Clark a toujours scruté dans les yeux tristes d’ados fâchés avec l’existence et révélé en creux des tonnes de choses très douloureuses (haine de soi, haine des autres, haine du corps, incompréhensions…). Dans Wassup Rockers, il ne cherche pas à pousser le bouchon provocateur et tend à montrer que sous la légèreté des apparences rien n’est jamais simple ni facile. Juste après l’interview (je suis le dernier à passer), Larry, voix rocailleuse et regard noir fixe, a rendez-vous pour prendre un drink avec l’un de ses galeristes parisiens favoris et compte assister à un spectacle de skaters. Programme dont il se réjouit d’avance.



Excessif : Avez-vous sciemment pris le parti de réaliser un film plus soft après le terrible Ken Park ?
Larry Clark : C’est une question que l’on me pose souvent mais je ne sais pas si on peut dire qu’il s’agisse d’un film plus soft. Du moins, en apparence. En tous les cas, je ne le pense pas. C’est un film très dur sur des jeunes qui essayent de survivre dans des environnements hostiles. Il n’y a pas la volonté affichée de provoquer ouvertement même si le propos reste très âpre. Cela étant, effectivement, ceux qui ont du mal avec mes films regarderont celui-ci avec plus d’aisance. Dans un sens comme dans l’autre, ce n’est pas un mal.

Comparativement à vos autres films, Wassup Rockers a été mieux accepté ?
Eh bien ((silence)) je pense que les gens aiment vraiment le film, surtout mes détracteurs. Il n’y a pas eu de critiques violentes ou négatives à mon égard. Le fait qu’il y ait un bon buzz m’enthousiasme. Mais je voulais avant tout que l’on parte à la rencontre de ces ados qui sont charmants et authentiques. Ils étaient tous potes avant le tournage et sont dans la vie comme ils sont dans le film.

Comment avez-vous travaillé avec eux ?
Il y avait beaucoup d’improvisation, notamment cette longue scène où ils essayent de faire du skate sur les escaliers. C’est une scène que j’aime beaucoup dans le sens où l’on ressent de manière physique ce qu’ils font. Ils tombent, se font mal. C’est une façon pour eux de se mettre en danger. Ceux qui pratiquent le skate et qui ont vu le film l’ont apprécié en grande raison pour la véracité de ces scènes.

Quelle est la part de vécu dans ce nouveau film ?
Moi-même, j’ai longtemps fait du skate. Dans tous mes films, vous verrez des jeunes qui font du skate comme dans le prologue de Ken Park mais dans celui-ci, ça a plus d’importance.



Pourquoi avez-vous commencé le cinéma si tardivement après la photographie ?
Parce qu’à l’époque, j’étais camé, à tel point qu’il m’était très difficile de me concentrer et faire quelque chose qui réclame un minimum de minutie. Quand vous décidez de faire un film, vous devez avoir de l’énergie et les idées claires quoiqu’en disent certains. Ce n’est que sur le tard que j’ai décidé de m’y atteler. Principalement parce que la photographie m’ennuyait. J’en ai bavé pour essayer de me racheter une conduite. Ce n’est que lorsque je me suis senti mieux que j’ai pu m’y mettre sérieusement. Mais auparavant, impossible.


Que retenez-vous de l’expérience Destricted ?
Je qualifie souvent Destricted comme un spectacle d’art sur la pornographie composé par des réalisateurs d’univers différents comme Sam Taylor Wood, Gaspar Noé, Matthew Barney… L’idée en elle-même m’a enthousiasmé parce qu’elle me permettait d’expérimenter. Tous les artistes parlent du même sujet mais avec un regard opposé. Vous ne l’avez pas vu parce que je ne pense pas qu’il sortira en salles, plutôt en dvd. Lors de sa diffusion à Sundance, les spectateurs de la salle semblaient ravis de ce que j’avais pu produire comme effet. Je ne préfère pas trop en parler parce que l’expérience est assez spéciale. Voyez-le et on en reparlera.



Où en est Shame que vous deviez tourner avec Rosario Dawson ?
C’est la même rengaine depuis quelques temps. Le producteur a des difficultés pour trouver le financement. Ce projet est toujours en attente alors qu’on aurait dû le tourner depuis longtemps. Vous savez, on ne sait jamais si on est sûr de faire un film avec ces producteurs. Une fois, ils vous disent qu’ils ont l’argent ; une autre fois, non. Cela arrive trop souvent et c’est assez énervant une fois que vous êtes engagé dans le projet. C’est toujours le même débat : on préfère donner de l’argent à un film lucratif et non à un film intimiste.

Est-ce que vous seriez tenté de renouveler un délire comme Teenage Caveman ?
C’était un réjouissant film de monstres que j’avais dû faire pour HBO. L’expérience m’intéressait parce que je suis un client vorace de ces séries B avec lesquelles j’ai grandi. J’allais souvent voir ça au cinéma dans des double programmes voire des triples programmes. A la base, c’était Samuel Z. Arkoff, un cinéaste qui avait fait des séries B dans les années 50, qui cherchait quelqu’un pour édifier le remake. Je connais l’original que j’avais vu enfant. Il m’avait dit que j’avais les coudées franches pour relire les scènes à ma façon. C’était d’ailleurs la première fois de ma vie que j’ai dû fabriquer une créature pour l’un de mes films. Pour revenir sur l’improvisation, sur celui-ci, nous n’avons fait que ça. Ça donnait une spontanéité assez jubilatoire. A l’origine, il y avait bien un script que Christos N. Gage avait écrit mais je peux vous garantir qu’à chaque fois qu’on tournait, on le modifiait. Je demandais même aux deux acteurs, qui jouaient les rôles principaux dans Ken Park [NDR. Tiffany Limos et Stephen Jasso], de faire exprès de mal jouer dans le but de rester dans la lignée des séries B. Ce qui faisait qu’il n’était pas satisfait du résultat mais j’ai pris un plaisir coupable. D’autant que quand on regarde mes autres films, on se rend compte que c’est le seul film qui ne soit pas déprimant.



Justement, en ce qui concerne Wassup Rockers, est-ce que vous revendiquez une certaine dimension absurde ? Je pense notamment à la dernière partie où les bourgeois de Beverly Hills ont des réactions tellement outrées qu’ils en deviennent burlesques.
On peut réagir différemment au film et voir ce que l’on a envie de voir. Sur Wassup Rockers, j’ai fait un mélange de genres. Tout dans ce film a une part tragique comme une part comique. Il y a par ailleurs un recours aux slapsticks qui accentuent cette impression mais tout est fondé sur la réalité. Elle est souvent amplifiée mais certains passages ramènent brutalement au réel. La dernière partie est en cela assez inconfortable. On peut en rire comme lorsque l’on instaure une distance et que l’on ne veut pas se frotter au réel.

Propos recueillis par Romain Le Vern
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