Pour les chanceux qui ont vu
Total Western (et les égarés qui ont vu
Les Morsures de l'Aube), le nom de Laurent Chalumeau sonne comme une trompette de ralliement. Avec son phrasé reconnaissable entre mille, son écriture venue tout droit du polar poisseux des 60's, et sa manière de visser ses séquences, Chalumeau a l'étoffe du cuisinier discret dont on se refile l'adresse entre gourmets avertis.
Alors que le cinéma de genre français commence à montrer les crocs, et à prouver qu'il n'a pas besoin de singer les yankees pour exister, tout le monde, partisans et collabos réunis, reconnaît pourtant la faiblesse de ses scripts (Dobermann, Le Pacte, Les Rivières etc...). Aussi, la plume claquante et franche de cet ancien critique-rock, et ex-déconneur de NPA a de quoi monter la voie à bon nombre de " wannabes ". Leçon...
Comment passe-t-on de critique rock à scénariste pulp ?Il s'est passé quand même dix ans entre les deux. La meilleure réponse à cette question, c'est la rencontre magique avec Antoine De Caunes. C'est par le truchement d'Antoine que je me suis retrouvé à faire ce que je n'aurais jamais imaginé, c'est-à-dire écrire des sketches. Donc on a eu cinq ans de bonheur à la télévision, à inventer ces personnages. Quand on a décidé d'arrêter tous les deux, grâce aux conneries qu'on faisait à
Nulle Part Ailleurs, du fait que des gens de l'industrie regardaient, des propositions sont arrivés. J'ai eu la chance de travailler sur des scénarios de films qui n'ont jamais vu le jour (j'étais payé quand même, je rassure tout le monde !) et ça m'a permis d'essuyer mes plâtres de façon relativement discrète, presque incognito, adaptations de théâtre, chansons, bouquins, et il est arrivé un moment où les films ont commencé à se tourner avec, en ce qui me concerne, une vraie jubilation quand je me retrouve à travailler sur un film où on distribue des gifles, porte le flingue et où on dit des gros mots.
Ces projets non aboutis, c'était des comédies ?Oui. Déjà qu'un film d'action, c'est dur à monter, les comédies, elles, sont tellement otages de la disponibilité et de l'engagement de tel ou tel comique qui va les porter. Il suffit qu'il se foule la cheville où qu'il soit accaparé par un autre tournage pour que le kouglof retombe en 30 secondes.
Tu avais prévu d'être scénariste ?C'est un rêve de longue date. Quand j'étais étudiant et que lisais
Rock & Folk pendant les cours, où Philippe Garnier racontait comment il allait changer les bassins de vieux script-doctors hollywoodiens, je me disais confusément " voilà un beau métier ". Pas d'aller changer les bassins (encore que Garnier le fait superbement) mais, blague à part, écrire des westerns, des polars, pour moi qui avait 17 ou 18 ans et une envie d'écrire qui ne se fixait sur rien. J'avais rien à raconter, je savais dans quel sens ça se prenait, je me disais si un jour je peux faire ça, ça sera épatant. Et puis après
Rock & Folk, les Etats Unis, la télévision... c'est un truc qui est resté sur l'étagère pendant presque vingt ans. Mais en revanche, le jour où je m'y suis retrouvé, je me suis dis que je le fais à 40 ans, et non pas 20, mais ça concrétise quand même un rêve.
L'expérience rock, ça a eu quels effets sur ton écriture ?Le fait d'avoir déambulé dans les intestins du rock, aussi bien en France qu'aux Etats Unis, avec le décalage horaire qu'on peut imaginer, et le fait d'avoir fréquenté assidûment les textes de rock, la rock critique, tout ça a forcément une influence lorsque tu te retrouves à faire un polar. D'une part parce que les seuls milieux vaguement interlopes que j'ai pu traverser, c'était toujours en marge des milieux rock. Quand tu traînes avec certains musiciens, y'en a qui ont parfois un orteil, parfois l'ensemble de la botte Harley dans la petite ou moyenne délinquance. Il y a une musique de la langue qu'ils parlent, aussi bien en français qu'en anglais. Toi, t'emmagasines ça comme un hamster et puis 20 ans plus tard tu te vide les bajoues. Comme dirait l'autre, je suis trop paresseux pour travailler et trop nerveux pour voler, mais grâce au rock, à sa faune, à sa flore, j'ai pu me frotter un peu à certains personnages dont je me retrouve à parler aujourd'hui. C'est toujours une imposture, mais elle est moindre en regard des dix ans que j'ai passé avec certains groupes. Je pense surtout à ceux qui n'ont pas tellement de succès, qui sont beaucoup plus rigolos à fréquenter en tournée. Je garderais un souvenir plus ému et fort des jours que j'ai pu passer sur la route avec Little Bob Story ou La Souris Déglinguée que d'être à Daytona Beach avec Mötley Crue.
Un bond jusqu'au Morsures de l'Aube...La belle histoire, c'est que pour Antoine comme pour moi ça a été un indice encourageant.. Je suis laissé dire que si le loisir lui avait été donné, Antoine aurait été tenté de faire écrire le scénario par son pote. La bonne nouvelle, c'est que je ne me suis pas retrouvé sur le projet en bagage accompagné. Godeau avait proposé à Antoine de mettre en scène Les Morsures où Richard Grandpierre, l'autre producteur du film, me proposait à moi d'en rédiger l'adaptation. Ni l'un ni l'autre ne savait que son partenaire faisait la proposition au partenaire de son interlocuteur. Tout ça est compliqué mais très cohérent à l'arrivée, et quand Antoine m'a appelé pour m'annoncer la chose et qu'on s'est rendu compte du machin, on s'est dit que " Ah ! Y'a p'têt quelque chose à faire ".
C'est ton premier travail d'adaptation ?C'est le premier qui sort. C'est pas si différent du travail qu'on fait quand on passe derrière une première équipe de scénaristes. On m'a déjà appelé en pompier sur un film. Y'a un texte qui est là, qu'est pas filmable en l'état et donc il faut essayer de l'amener vers le plateau. Dans le cas des
Morsures de l'Aube, on a un postulat de base surpuissant, l'histoire du gars qui est pris au piège de son propre mensonge. En revanche, il y avait un contenu anecdotique de la nuit parisienne telle qu'elle était racontée qui avait forcément vieilli dès lors que pour Benaquista c'était un peu un journal de bord (si j'ai bien compris) de ses propres déambulations. Il avait en partie composé une sorte de roman à clé où ceux qui savaient pouvaient se reconnaître. C'est peut-être un truc très agréable pour les gens concernés, mais j'avais absolument pas à m'en sentir otage, et puis y'a rien qui vieillit plus vite que la nuit. Sa nuit, à laquelle il se voulait le plus fidèle possible, avait quand même dix ans dans la vue. J'étais adossé à quelque chose de puissant et de solide et en même temps j'avais le sentiment que le meilleur moyen de ne pas trahir l'esprit du livre, c'était de pas être trop scrupuleux dans la lettre. C'était donc très agréable parce que je savais que je pouvais changer les guirlandes et accrocher mes propres boules.
Pourquoi cet évitement du genre fantastique ?Le folklore vampirique était plus appuyé dans le roman. Le personnage buvait des Bloody Mary, avait des histoires avec la lumière, des trucs comme ça. Moi, ça m'emmerde profondément. J'ai jamais réussi à voir un film de vampire jusqu'au bout. J'aime pas ça. Du coup, j'avais même essayé, entre la 3ème version et demi et la 4ème un quart, de voir si je pouvais pas m'en débarrasser. Et en fait non. Les Vampires ont quand même leur vertu. Si autant de gens aiment ça, c'est que c'est un bel instrument et un symbole fort. En revanche, dans la mesure où les rituels et les procédures de vampires me font plutôt marrer, j'avais pas non plus envie de m'en moquer, mais je les ai manipulé avec les pincettes les plus longues possible. Et à l'arrivée, j'ai eu la bonne surprise de m'apercevoir que ce qui, chez moi, était de la réticence ou de l'indifférence, profitait plutôt à la figure du vampire, et qu'on a évité de sombrer dans les ornières et de se payer des écueils. On est allusifs et on laisse au spectateur le soin de décider. Volonté d'esquive et d'esquisse : oui, pour les mauvaises raisons, scandaleuses, j'imagine, aux yeux des lecteurs de
Mad Movies. Mais en esquivant et en esquissant, on a évité des sacrilèges et de mettre les deux pieds dans la merde avec des gros sabots.
Ca vient de toi, cette galerie de titis parisiens sur lesquels tu semble t'être bien amusé ?Dans le roman, je crois que c'était moins gouailleur. C'était sans doute plus verlan. Or le verlan, si c'est pas dans le contexte, par des gens qui le parlent naturellement, ça écorche l'oreille. De la même façon qu'on a essayé de styliser la nuit, avec on l'espère une chance qu'elle soit valide dans 10 ans quand ça passera sur TF1, on a eu recours à la langue dîte populaire parisienne, qui a fait ses preuves et n'est toujours pas démodée.
C'est dans ces séquences-là qu'on te reconnaît le plus.De toutes façons, c'est ce que je préfère faire, même si je m'emmerderais si je ne faisais que ça. C'est parfois une telle douleur que d'organiser coups de théâtre et péripéties, d'écrire des scènes fonctionnelles, de faire passer les plats, quand tu te retrouves avec la possibilité de faire une pause qui va être reprise par des seconds rôles, tu es dédommagé de tout l'effort exudé sur les scènes précédentes. J'ai peut-être même pas été assez bridé. J'écris généreusement et j'avais oublié que c'était Antoine qui allait mettre en scène, qui ne demande pas mieux que de rajouter un petit peu de cacao. Et puis si c'est José qui doit le jouer, lui il arrive avec sa bombe de crème chantilly, donc c'est vrai que c'est pas un film pour diabétiques. Je ne sais pas ce que les arbitres de l'élégance en penseront mais je serais pas étonné de voir des critiques froncer les narines. C'est de la cuisine bourgeoise, du cinéma à l'ancienne, des acteurs qui disent leur texte et qui sont filmés pendant qu'ils le disent. Faut être client. Moi, personnellement, je le suis.
D'où est venu le projet de Total Western ? On dirait vraiment que ça sort de nulle part.J'avais écris une sorte de treatment d'un cousin très éloigné de
Total Western, avec des truands un peu caillera qui se retrouvent transplantés dans la cambrousse. L'histoire du poisson hors de l'eau, quoi. Je l'avais fait lire à mon camarade Richard Grandpierre, à l'époque où il s'occupait encore de Canal Plus Ecriture, la structure qui a accouché de
Dobermann,
Bernie et
Le Pacte des Loups. Ca lui a plu et il l'a fait lire à Alain Rocca, qui, comme chacun sait, est le producteur attitré d'Eric Rochant. Rocca, bien sûr, le fait lire à Rochant, et Rochant rétorque : " Non, je ne vais pas tourner ça ! Mais en revanche, le type qui a écrit ça saurait imaginer le film dont j'ai envie. " On s'est rencontré et il m'a vite fait le topo : " J'aimerais que tu écrives l'histoire d'un truand qui est obligé de se planquer dans un centre de réinsertion. Ses anciens complices finissent par le retrouver et ça devient
La Bataille de San Sébastian* ". Je suis parti avec ça, et j'ai écrit 120 pages que j'ai renvoyé à Rochant. Il en a viré 50, et on a joué au ping-pong pendant je sais pas combien de versions. Mais le film vient vraiment d'une envie de Rochant, une envie qui tenait en trois phrases. On dit toujours qu'un bon projet doit pouvoir se pitcher en trois phrases. Ca s'est écrit dans l'allégresse. Moi, je voulais faire un film d'action. Eric voulait plutôt un film de violence. Je pense qu'à l'arrivée, le film représente bien ces deux dynamiques. S'il n'avait tenu qu'à moi, le héros ne mourrait pas à la fin. S'il n'avait tenu qu'à Eric, la première heure aurait sans doute été moins colorée. Tel quel, dans son écriture, il nous ressemble à tous les deux. Dans sa texture, c'est bien sûr du Eric. Il n'y a guère qu'une seule chose qui me gêne (et si Eric lit ça, il se dira que je me prends pour une star) : il y a dans le film une scène de torture et, hors champ, on pense qu'il va y avoir un viol. Bon, déjà, Eric et moi on est père de familles. Qui sommes-nous pour savoir comment une gonzesse peut réagir à un viol. Là-dessus, il a réussi à emporter ma conviction. Par contre, il a mis dans la bouche de Jean-Pierre Kalfon une réplique qui me gêne horriblement. Je me disais que, comme on reconnaît ma patte dans les dialogues, les gens allaient croire qu'elle était de moi. Cette réplique, c'est : " Elle a des couilles la crouille ! On va lui apprendre son sexe ! ". Cette réplique, pour moi, c'est un cafard dans un bol de lait. Ca m'embarrasse. Je souscris complètement au film, mais là, " crouille ", c'est comme " youpin ", c'est des mots très très durs à utiliser. Moi, je sais pas les faire passer. Je suis tout sauf politiquement correct. On aurait pu lui faire dire " melon ", " larbi ", y'a des mots plus lourds de sens que d'autres. Bon, la bonne nouvelle, c'est que je suis le seul à être gêné par ça, mais à chaque fois que je rencontre quelqu'un qui a vu Total Western, il me sort juste cette réplique là.D'ailleurs, il y a quelque chose de saisissant. Le film n'a pas du tout marché mais les gens qui l'ont vu l'ont aimé. Récemment, j'étais en Province, et je savais pas qu'il était sorti à la location. Et là, tu peux pas savoir le plaisir que ça fait, y'a des mômes de 15-16 ans qui m'ont raconté comment ils se le sont loués, et la soirée pizza et bière qu'ils se sont organisés. En tout petit, préférence gardée et proportion maintenue, ils en font le bon ou le mauvais usage que leurs aînés ont pu faire de
Scarface (sans vouloir ranger notre film sur la même étagère). Ils le voient plusieurs fois, les répliques commencent à circuler (dont celle qui me gêne, donc). Certes, il aurait mieux valu avoir un succès, surtout pour Eric qui s'est encore pris un taquet non mérité, mais s'il sortait aujourd'hui, après Les Rivières Pourpres, après Le pacte des Loups, il aurait peut être plus de chances.
Qu'est-ce qui s'est passé alors ?A ma connaissance, les gens de la distribution avaient honte du film. Mais alors très vivement. Ils se sont même demandés s'ils allaient le sortir, tout court ! Ils étaient gênés par l'hémoglobine, le scabreux de certaines situations. Pour le coup, je trouve ça un peu puritain. Si on piochait dans la filmographie des mêmes distributeurs, je pense qu'on trouverait des produits culturels bien plus vénéneux idéologiquement que ce brave Total Western qu'est jamais qu'un western. En même temps, faut pas se cacher derrière son petit doigt. Une mauvaise sortie, ça te fait perdre 50 000 spectateurs. Ca transforme le succès de
La Vérité si Je Mens 2 en l'échec de
Total Western 1. Mieux sorti, il se serait comporté différemment, mais il n'était pas inscrit dans son programme génétique qu'il soit un succès immédiat. Si maintenant, il peut devenir un mini-cultaillon, tant mieux. Eric, Samuel, Kalfon, on y a tous survécu. Si dans dix ans, on apprend que le film est un petit secret jaloux que les intitiés se repassent, c'est aussi une belle satisfaction. Mais bon, c'est comme ça. Ca a pas marché et les gens qui l'ont vu l'ont aimé. En plus, avec son interdiction aux moins de douze ans, c'est pas les télés qui vont le déterrer.
Mais bon, quand même. Un an après, ça commence déjà à vous revenir...Et je peux te dire que ça fait du bien. Quand tu t'es pris un râteau au mois de juillet, t'es content de t'entendre dire des gentilles choses au mois de mars. En plus, j'ai été très étonné de voir que les gens se marraient autant ! Ca avait été écrit pour, qu'éventuellement, ils sourient, que les dialogues soient vifs, mais je pensais pas que ça allait devenir des vannes. Je pense aussi que ça rend le film digeste, que ça prépare le terrain pour le moment où il bascule dans le gore.
Kalfon décrivait le film comme la rencontre de deux dinosaures du cinéma, entourés de leur public. Les adolescents du foyer représenteraient le public traditionnel de ce genre de films d'action. A la fin, ils sont carrément assis en train de regarder, héberlués, le duel des titans. Qui, de Rochant et de toi, a géré l'aspect " réel " et le côté " fictif ".
Le cahier des charges de Rochant, c'était : truand quadra va se planquer chez les mômes. Le choc entre les deux générations était de toutes façons le sujet du film. Il était bien entendu qu'on allait avoir un choc de cultures entre des vieux truands et des jeunes cailleras, avec tout ce que ça suppose d'apprivoisage des autres par l'un et vice-versa, de découverte de ce qu'est la " vraie violence ". Pour moi, tant qu'il s'agissait de comédie entre un truand old-skool et des casquettes, ça m'allait très bien et j'en suis paré avec allégresse. Mais tout le discours entre vraie et fausse violence, c'est quelque chose que j'ai complètement légué à Eric. La violence, c'est un truc que je me suis ingénié à éviter toute ma vie. J'en raffole au cinéma, mais je ne me reconnais aucune autorité pour en broder un discours. Certes, si on prenait un petit dealer de chichon, ou un recycleur de DVD hong-kongais, et qu'on le mettait devant des gens qui s'entretuent, il se dirait " Bon, j'ai pas envie de faire ça ", mais mon discours ne va pas plus loin que ça.
Est-ce que tu te reconnais dans le qualificatif " néo-Audiard " ?C'est une étiquette qu'il serait inconvenant de récuser avec trop de gesticulations. C'est un raccourci à double-tranchant. Y'a des gens qui disent ça pour faire plaisir, et ça devient extrêmement flatteur. D'autres qui le disent pour être blessants, et ça pourrait l'être. Moi, je suis un peu comme Jospin vis-à-vis de Mitterrand. Concernant Audiard, je revendique un droit d'inventaire. Il y a à boire et à manger, d'un point de vue artistique mais aussi idéologique. Je suis, comme tout le monde, prosterné devant les grands textes sacrés, mais il y a des choses qui m'intéressent moins. C'est comme quand on te balance " le Tarantino français ". C'est des raccourcis commodes et il faut les prendre pour ce qu'ils sont. Tant qu'on ne me dit pas que je fais du cinéma rance, à l'ancienne. Je me plais à penser qu'on entendra jamais dire, comme ce fut le cas pour
Uranus de Berri, que c'est du cinéma collabo. Quand on accuse réception d'une tradition française qui nous a préexisté et qui n'est pas la Nouvelle Vague, ça veut pas dire qu'on est Claude Autant-Lara, un cinéaste ou un scénariste compromis.
Mais tu portes bien la bagage du polar français des années 60 ?Ah, je le porte de façon ni consciente ni délibérée. Simplement, j'ai 41 ans. J'ai tellement grandi avec ça, à la télévision tout d'abord. Son cadavre bandait encore, dans les années 70, au moment où j'allais au cinéma. Bref, je le porte, et quand il ressort, à la limite, c'est d'une façon subliminale. Je trouve ça beaucoup plus gai d'être réminiscent et allusif sans le savoir que d'avoir à adresser des clins d'oeil délibérés et précis aux Gilles Grangier, aux Borderie, et à des tas d'autres maîtres plus petits. J'ai pas mal révisé en me faisant les René Château, du moment qu'il y avait dans la distribution soit Ventura soit Constantin soit, avec un peu de chance, les deux. C'est un peu comme les romans dont certains de ces films étaient tirés, les Fleuve Noir, illustrés par Dassin ou par Gourdon. Tous n'étaient pas de chefs-d'oeuvre tant s'en faut, mais il y a eu dans toute l'après-guerre, des petits maîtres du roman noir poisseux, crépusculaire, qui débouchait sur les films. Ces polars franchouillards de consommation, on y trouve aujourd'hui à chaque fois au moins une scène perlée : une bagarre magistrale, telle comédienne italienne qui perd la bretelle de son soutien-gorge etc... Ca s'est poursuivi jusqu'à ce que le genre change de direction avec Manchette.
Et tu tente de le faire revivre le polar à papa ?C'est pas une croisade. Je suis pas sûr que le polar à la française mérite un revival ou un procès en réhabilitation. C'est bien qu'il soit archivé et classifié par et pour les gens que ça intéresse, entre Ciné Classics et les ressorties vidéo, que ces films soient visibles. Mon souhait (qui à l'arrivée va peut-être aboutir au même résultat) c'est de gagner ma vie en écrivant, aussi souvent que possible, des films où on distribue des mandales, où on sort des flingues et où on dit des gros mots, sans tourner en rond. Est-ce que ça revitalise ou réhabilite le polar à papa ? Par la force des choses, oui, mais je pense que, dans un premier temps, c'est d'en faire ici et maintenant, pour ceux d'ici et maintenant. Si tel jeune metteur en scène peut se livrer au même travail de dédommagements que Tarantino quand il va chercher Foster ou Pam Grier, c'est parfait. Mais pour que ça soit possible, il faut d'abord qu'il y ait une production plus massive de films de genre en France, et que ça soit pas des OVNI comme ont pu l'être un échec comme
Total Western ou un succès comme
Les Rivières Pourpres. Il faudrait une Rivière ou un Western au moins tous les mois, pour qu'il y ait des bons, des mauvais, des classiques, des déconnants. Pour que la production soit vivace, il faut qu'elle soit variée. Ca sert à rien d'employer des mots à la con comme " décalé " ou " trash " si on l'est dans le vide. C'est intéressant d'être décalé et trash si on vient entrer en collision avec les codes du genre appliqués de façon réglementaire. Je suis allé voir
Ma Petite Entreprise, au départ parce que j'aime bien le travail de Simon Michaël (un ancien flic qui a écrit
Les Ripoux et
La Totale). C'est un film classique. Je me suis dit qu'il en faudrait trois comme ça par mois. S'il y avait cette production régulière, de cette facture-là, bourgeonneraient tout naturellement des films policiers d'un genre plus proche de moi. Il faut de l'institutionnel pour justifier la guérilla.
Tu as été script-doctor. Tu es scénariste dit " de genre ". Comment tu gères le complexe typiquement français de l'auteur-réalisateur ?J'ai eu de la chance parce que Rochant, quand il est pas d'accord avec toi, il tend quand même l'oreille. Parfois t'arrives à le convaincre. Il est compétent et ouvert. Donc j'ai pas eu à faire de thérapie douce pour soigner son complexe d'auteur. Il est vraiment réalisateur et il est vraiment auteur. Il aurait pu écrire le film tout seul. C'aurait été différent mais il l'aurait fait. J'ai bossé avec Corneau (
Le Prince du Pacifique, pour le coup pas un film de genre !). Corneau, c'est vraiment pas le pire des hommes. A la limite c'est même une bonne nouvelle pour l'humanité, un type adorable, un puits de science, pas crâneur. J'ai bossé avec Antoine. Son complexe d'auteur, pour l'instant, est jugulé et maintenu dans des proportions extrêmement vivables. Je touche du bois mais je me suis encore jamais tarté de vrais casse-couilles. Les rares fois où j'aurais pu me trouver avec un casse-burnes, ça a pas fait la farce. " Etranger, cette ville est trop petite pour nous deux ". Y'avait pas assez d'air alors bye bye...
*
La Bataille de San Sebastian (1968) : superbe western d'Henri Verneuil où le bandit Anthony Quinn usurpe l'identité d'un prêtre, se réfugie dans un village pouilleux, agressé par des desperados, et finit par devenir le leader d'une révolte paysanne.
Critique DVD de Total WesternCritique Cinéma des Morsures de l'aube