Par - publié le 28 avril 2006 à 10h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h54 - 1 commentaire(s)
C’est en 1992, dans le film d’André Téchiné, J’embrasse pas, dont il tient le premier rôle aux côtés d’Emmanuelle Béart que Manuel Blanc s’impose avec force au cœur de ce monde bouillonnant qu’est le cinéma. Il enchaîne ensuite les rôles, avec plus de discrétion, avec sérénité et passion, s’engage dans des aventures auxquelles il croit, que ce soit sur les planches aux côtés d’Olivier Marchall dans Ladies Night, Brigitte Fossey dans Tempête sur le pays d’Egypte, ou devant la caméra de cinéastes qui affirment leur singularité comme Laurent Bouhnik ou Bruno Bontzolakis. C’est dans un téléfilm de Serge Moati qui sera diffusé ce soir sur Arte que l’on peut le retrouver, Capitaine des ténèbres, une aventure qui l’a amené à exposer des photos prises durant le tournage. Une exposition qui sera ouverte au public du mercredi 3 mai au 15 juin, au Cinéma des Cinéastes à Paris.



On vous sent particulièrement fier et heureux d’exposer ainsi vos photos, est-ce une approche artistique qui vous permet de vous exprimer différemment ?
J’adore photographier ce qui se passe autour de moi, cela fait vraiment partie de mon quotidien. Ce ne sont pas réellement des photos de plateau, elles sont plus centrées sur les figurants, sur la vie, ce sont des témoignages, plus bruts que de simples photos artistiques. Je voulais vraiment rendre hommage à tous ces figurants africains qui nous ont accompagnés durant tout le tournage. Avant de partir tourner en Afrique, je me suis demandé, par rapport à ce rôle violent que j’allais devoir endosser, quelle allait être la réaction des Sénégalais avec lesquels nous allions travailler tous les jours. Quel regard allaient-ils poser sur nous en nous voyant jouer ces scènes humiliantes, et, dès le premier jour, nous nous sommes immédiatement retrouvés sur le même terrain, celui de l’humour. Et les craintes que je pouvais avoir se sont évanouies. C’est avec eux, grâce à eux que j’ai pu assumer, construire le rôle de ce Capitaine, à travers leur regard. L’exposition c’est pour moi une manière de leur rendre hommage.

Au-delà du plaisir personnel, est-ce une façon de saisir certains regards et de vous en nourrir ?
D’une certaine façon peut-être, mais j’ai surtout toujours été attiré par différents modes d’expression artistique comme le dessin, la peinture. Je me suis mis à photographier des dessins et très vite j’ai pris des photos sur les tournages. Il y a toujours un mouvement continuel assez passionnant à saisir. J’ai toujours eu le sens du cadre au travers d’une approche picturale, je sais ce que j’aime d’une manière instinctive, intuitive. Avoir travaillé avec certains réalisateurs pour des vidéos d’artistes, notamment avec Rebecca Bournigault sur une vidéo présentée au Palais de Tokyo l’année dernière, un film sur Barbe bleue, La chambre interdite, m’a donné l’occasion d’affiner mon approche. Sur les tournages, ces photos sont des clins d’œil, des traces et ce qui prime pour moi c’est l’instant que l’on capte ainsi. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé cette exposition Traces. J’aime bien me balader également dans Paris, photographier des moments de vie que je vois comme des traces, des tags, des graffitis, les devantures le dimanche lorsqu’elles sont fermées, avec des gens qui passent devant, je ne sais pas ce que j’en ferai mais j’accumule les clichés et, au-delà de cette exposition, j’ai vraiment envie de continuer cette démarche, elle fait partie de mon quotidien, c’est presque une sorte de journal intime, de journal de bord, j’ai l’impression de raconter une histoire sans les mots. C’est agréable de s’exprimer ainsi autrement qu’avec ces mots qui sont étroitement liés à mon métier.



Et passer derrière la caméra ?
Ce serait logique, mais je n’en ai jamais encore ressenti le besoin. Dans mon évolution ce n’est peut-être pas le moment. Pourquoi pas, il faudrait vraiment qu’il y ait une évidence, que j’aie envie de raconter quelque chose qui s’impose à moi comme s’est imposée cette exposition. J’ai plus envie de trouver des idées, de me poser sur des sujets et de les développer avec d’autres.

Cette diversité artistique, ce bouillonnement personnel vous ont-ils amené parfois à vous détourner du cinéma, à lui préférer les planches ?
Non, pas forcément, c’est vrai que j’ai beaucoup moins tourné pour le cinéma pendant quelques années mais ce n’est pas de mon fait, je n’avais pas de propositions intéressantes et j’ai effectivement plus été sollicité par le théâtre ou la télévision. Ce sont des cheminements qui s’imposent sans qu’il y ait forcément une notion de choix. Je recommence aujourd’hui via des rencontres à refaire du cinéma. Ce qui est important ce n’est pas d’être dans la lumière des médias mais dans la lumière du travail, des échanges, il est vital d’en prendre conscience. C’est enrichissant de se diversifier et monter sur les planches permet certainement de garder les pieds sur terre, de trouver une forme d’équilibre. En étant comédien on traverse forcément différentes périodes qui correspondent beaucoup à notre maturité, à l’emploi que les réalisateurs, les agents, les producteurs nous prêtent. Il faut laisser le temps agir même si certains vides sont parfois très difficiles à supporter, à assumer. Je me rends compte aujourd’hui que j’aborde mon métier beaucoup plus comme un artisan, je trouve mon épanouissement au travers de différentes formes d’expression.


La rencontre avec André Téchiné, votre premier rôle, quels souvenirs en gardez-vous ?
C’était un premier, j’étais pratiquement de tous les plans, j’y ai mis toute mon énergie, c’était inespéré pour un jeune acteur, peut-être en même temps lourd à porter. Je sortais à peine de la rue blanche et cette première expérience a placé la barre très haut, pendant quelque temps, je me suis certainement montré trop exigeant et j’étais assez mal à l’aise face à de plus petits rôles, aujourd’hui j’ai évidemment beaucoup plus de recul, tout est rentré dans une logique plus équilibrée. C’était un personnage à fleur de peau, très à cran et le regard, les conseils d’André m’ont permis de le trouver, d’avancer. Je pense que le plus important pour moi fut d’ailleurs une reconnaissance de fonctionnement entre nous. Dans sa direction d’acteur il y a quelque chose de très juste, d’harmonieux qui s’est mis en place et qui a énormément influencé mon travail. Pour un premier rapport avec la caméra, il m’a appris à avoir une réelle ouverture tout autant qu’une certaine fermeture face à l’objectif. Il est très perfectionniste, rigoureux, ce fut une expérience passionnante et très formatrice.



Quels sont les personnages, les expériences qui vous ont par la suite marqués, permis de vous construire ?
Je viens de tourner un moyen-métrage avec Xavier Gens, Sable noir, ce fut une très belle rencontre, très forte, une semaine de tournage très intense en Roumanie. Je serais très heureux de retrouver Laurent Bouhnik avec lequel j’ai beaucoup aimé travailler, il a une énergie sur le plateau qui donne envie de déplacer des montagnes, il est très attentif et m’a redonné beaucoup confiance. Nous avons fait un travail de recherche très poussé, il s’arrête sur chaque geste, chaque détail, il nourrit la relation avec le comédien. J’aimerais croiser à nouveau le chemin de Bruno Bontzlolakis, Je t’aime, je t’adore a été une incroyable aventure humaine. Certaines expériences théâtrales m’ont également permis d’évoluer, la première, forcément, Le grand cahier, Ladies Night, l’adaptation théâtrale de Full Monty fut également une aventure assez extraordinaire, énergique, très festive et nous nous sommes tous beaucoup amusés. Tempête sur le pays d’Egypte avec Brigitte Fossey m’a beaucoup touché, c’est une pièce tirée de la littérature slave dont je me sens très proche.

Capitaine des ténèbres, un rôle oppressant ?
Je me suis battu pour avoir ce rôle, Serge avait pensé à moi pour le rôle plus romantique de l’histoire, mais je connaissais déjà ce type de personnage. C’est un meneur, un chef, on retrouvait dans ce récit toute l’atmosphère de Conrad, c’était une aventure unique pour un acteur. Je trouve assez excitant d’aborder des rôles de méchants, de salauds et en revoyant le film dernièrement j’ai ressenti une jubilation qui est en décalage avec le propos du film, avec la violence du personnage. C’est un plaisir par rapport au travail que nous avons fait tous ensemble. C’est quelqu’un qui est amoureux de l’Afrique et pour trouver la brutalité du rôle, je me suis axé sur cette fascination qu’il a pour la terre africaine. Je me suis beaucoup documenté et j’ai lu des récits sur des officiers livrés à eux-mêmes, emportés par un sentiment de puissance, atteints parfois d’africanisme et en même temps nourrissant une sorte de fascination pour ces tribus africaines qui se massacraient entre elles. Les coloniaux se sont mis ainsi à reproduire certains des rituels guerriers des Africains. En contrepoint de la violence tout mon travail a porté sur cet amour pour cette terre enivrante, ce qui m’a permis de ressentir l’évolution du personnage, qui finit par se prendre pour un chef noir dans tout ce qu’il a de sauvage.



Ce qui est néanmoins contradictoire c’est qu’il se pose en même temps comme quelqu’un de particulièrement raciste…
Effectivement, cette approche est celle que j’ai eu moi en tant qu’acteur en dehors de l’histoire elle-même parsemée de réactions très dures. Ils sont là pour civiliser une race inférieure. Mais, pour moi, derrière tout ça, le personnage sombrant dans une forme de folie, son identité volant en éclats, j’avais besoin de me rattacher à cet univers qui le happe, le consume, le dévore même, il me fallait m’en imprégner, presque physiquement. Lorsque je suis rentré à Paris, j’ai d’ailleurs ressenti le besoin de suivre des cours de danse africaine, un rapport avec mon corps qui a fait évoluer mon rapport avec le jeu.

Quels sont vos projets ?
Je prépare actuellement un monologue que je viens d’écrire, un journal intime assez érotique et quelques projets de longs-métrages. J’adorerais aujourd’hui jouer dans une comédie musicale.

Propos recueillis par Sophie Wittmer
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