1962, alors que la guerre d¹Algérie est sur le point de se terminer,
l¹indépendance s¹imposant dans la violence et la destruction, Ali, jeune
algérien de 11 ans, assiste impuissant aux massacres de ses proches, qu¹ils
soient français ou algériens, et en observant silencieusement ce monde qui
change autour de lui, tente de gérer ses propres plaies, celles notamment
dues à de violentes séparations, ses amis d¹enfances quittant l¹Algérie.
Cette histoire, c¹est celle de Mehdi Charef, celle de son enfance. Au c¦ur
de ce récit viennent donc harmonieusement se mêler ses souvenirs, ses
espoirs, ses regrets. Une histoire sur laquelle il souhaitait depuis
longtemps revenir, depuis Le thé au Harem d¹Archimède, mais il n¹avait pas
encore le recul nécessaire pour s¹y plonger, saisi immédiatement lorsqu¹il y
songeait par l¹angoisse de ce qu¹il en ressortirait. La force de son film,
interprété par un jeune Algérien qui illumine littéralement l¹écran, est de
s¹arrêter sur les deux communautés, tout autant touchées par les évènements
et d¹en faire ressortir la détresse. Son discours est ainsi particulièrement
équilibré, scandé essentiellement par des destinées humaines
particulièrement prenantes. C¹est un homme serein que nous avons eu la
chance de croiser lors du dernier Festival de Cannes, apaisé d¹avoir enfin
pu se poser sur ce film qui lui tenait à c¦ur depuis longtemps.
Rencontre avec le réalisateur...
Cela a du être assez troublant d’avoir à choisir un acteur pour interpréter celui qu’on était il y a plusieurs années ?Il ne faut pas y penser ! C’est vrai qu’il me ressemble, c’est étrange, mais il faut vraiment éviter d’y penser. Certains passages, certains lieux, même si ce ne sont pas les mêmes décors que ceux de mon enfance, ces instants où il se retrouve avec sa mère dans les montagnes furent des moments très émouvants pour moi. Mais ça n’allait pas plus loin. Il ne fallait surtout pas que ça aille plus loin, sinon cela aurait été trop dur à porter pour lui et pour moi.
Qu’est-ce qui vous a attiré dans la personnalité de ce jeune comédien ?J’ai vu énormément d’enfants, peu parlaient correctement le français. Il s’est dégagé des autres parce qu’il parlait, il parlait beaucoup et je sentais qu’il voulait me proposer certaines choses. Il n’était pas renfermé sur lui-même, je sentais qu’il voulait me montrer des choses à lui, de lui… me faire participer à ses propres rêves, il y avait un échange.
Y a-t-il une part de fiction ou le film est totalement calqué sur votre histoire ?Beaucoup de faits sont effectivement biographiques.
Vous souhaitiez à l’origine réaliser ce film il y a un certain nombre d’années, juste après votre premier long-métrage, Le thé au harem d’Archimède sorti en 1985, pourquoi finalement ne pas l’avoir réalisé alors ?Il y avait certaines questions auxquelles je n’avais pas encore répondu. Il fallait que je me rappelle de certaines choses, de certaines situations que j’avais vécues, mais qui n’étaient pas claires. Il y avait cette réalité qui était trop violente et je ne me sentais pas assez costaud pour poser certaines questions sans donner de réponses. J’avais peur des réponses. Il me manquait une certaine aisance.
Et aujourd’hui, justement, qu’est ce qui a provoqué l’écriture de ce scénario?Lorsque j’ai commencé à écrire le scénario, c’était sur la guerre d’Algérie et il y avait ces enfants, mais ils n’étaient pas très présents. C’était plus une histoire d’adultes. Et puis je l’ai relu plusieurs fois et je me suis rendu compte que ça sonnait faux, que ce n’était pas ce film que je voulais faire. Il fallait que j’aille au-delà de certaines fiertés ou querelles entre Arabes, harkis Arabes, harkis Français …
Ce que vous montrez justement dans le film c’est que l’injustice, la souffrance, la violence sont des réalités qui s’emparent des deux camps … Quand on est enfant, on voit des larmes. On voit les gens qui pleurent, mais on ne sait pas pourquoi ils pleurent. Après on se pose la question, on veut savoir pourquoi cet enfant pleure et on apprend petit à petit qu’il s’est sauvé, que sa famille a fui et qu’il a failli mourir… Des détails apparaissent sur les vies de tous, Français et Algériens. n’est pas partisan. Je n’étais pas un enfant partisan, je faisais comme les gens. J’étais au courant comme tous les enfants… Nicolas, le petit français, pleure parce que sa famille doit quitter le pays.
Vous disiez tout à l’heure que vous aviez peur des réponses … Qu’avez-vous trouvé comme réponses en faisant ce film?C’était surtout à propos des gens que je ne pouvais pas aimer. Il y avait des gens pour lesquels j’avais une réelle affection, et, en tant qu’algérien, cette affection devenait coupable. C’est surtout à ce niveau que je me suis posé beaucoup de questions, notamment envers les harkis, les traîtres, les Arabes qui ont choisi de servir le France. J’en ai connu deux ou trois et ils allaient à la caserne comme on pointe à l’usine. C’est mon sentiment, ça n’avait rien de politique. Ils tentaient d’éviter la tragédie, tout simplement.
Vous vous en êtes voulu finalement d’avoir aimer des gens que vous n’auriez peut-être pas du aimer pour certains ?Peut-être que je m’en voulais, mais j’avais surtout peur qu’on m’en veuille surtout. Mais je ne regrette pas aujourd’hui de les avoir aimés, je regrette plus de ne pas leur avoir dit, je le fais avec ce film. Je ne me sentais pas près. Je n’y arrivais pas, je me suis dit qu’il fallait attendre, voir comment les choses pouvaient évoluer. Même vis-à-vis des français…je ne voulais pas qu’ils ressentent le film comme une attaque. C’était une grosse angoisse de montrer cette violence.
Mais vous montrez également la violence des Algériens. Il y a cette notamment très belle scène avec la prostituée dans la gare. Ali la fait passer pour sa mère pour éviter qu’un membre indépendantiste algérien ne l’agresse. Vous avez réellement vécu cet épisode ?Non, mais en revanche Ali a réellement envie de la sauver et j’aurais aimé pouvoir le faire à l’époque certainement. Il y avait ces bordels où tout le monde savait qu’il y avait des prostituées arabes, elles étaient détestées. Elles ne sentaient pas concernées par tout ça, il y en avait une qui ne savait rien d’ailleurs. Pour moi ce n’était pas un problème.
Et la scène du marché ou Ali retient un indépendantiste algérien, l’empêche de sortir un revolver pour attaquer un soldat de l’armée française ?Non mais ce sont des choses qui pouvaient se produire. On avait peur qu’elles se produisent. Au moment des rafles, on avait peur qu’il y en ait un qui sorte son flingue et qu’il soit à coté de nous. Certaines rafles étaient réservées aux enfants. En fait, c’était pour nous soigner. Et c’est comme ça que j’ai voulu donner le souvenir d’un des soldats français, un peu paumé et qui nous soignait. Il nous aimait beaucoup.
Est-ce que le film permet également de mettre en exergue des faits d’actualité ?Oui effectivement. Quand on tourne, on ne pense pas à ça… Mais cela permet d’avoir un nouveau point de vue sur l’évolution des choses. J’ai juste essayé de reconstruire une enfance, sans véritable message ou visée politique … J’ai essayé de me rapprocher de la réalité. La déformation du temps est dangereuse mais elle permet aussi de prendre ses distances.