Par - publié le 22 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 26 octobre 2009 à 12h55 - 3 commentaire(s)

Après avoir réalisé le remake de Funny Games aux Etats-Unis, Michael Haneke signe avec Le ruban blanc, une œuvre complexe qui donne à voir et à réfléchir. Palme d’or au dernier festival de Cannes.

 


Avez-vous avez le sentiment d’avoir fait le tour de vos obsessions (la déréalisation de la violence etc.) avec le remake US de Funny Games ?
En fait, il n’y a pas tellement la volonté de créer un contraste avec mon précédent film, le remake de Funny Games aux Etats-Unis, de la même façon que c’est un hasard si j’ai tourné en noir et blanc. Je ne pense pas être carriériste, je fais ce que je veux et surtout ce que je peux. Souvent, des projets doivent attendre un certain temps avant de se monter. C’était le cas avec ce film-là comme avec Le temps du loup ou La pianiste que j’ai adapté au départ pour un ami et qui, pendant dix ans, n’est pas arrivé à se faire. Finalement, c’est le producteur qui m’en a confié la réalisation. Tout dépend aussi du film que vous avez réalisé avant : si vous sortez d’un échec, vous faîtes un petit film. Si vous sortez d’un succès, vous pouvez vous permettre de travailler sur un projet plus ambitieux. Actuellement, je travaille sur un nouveau film traitant de l’humiliation dans la décomposition physique de l’âge. J’ai prévu de commencer l’écriture du scénario cette année et de tourner l’année suivante. Je touche du bois…

Est-ce que l’échec commercial de la version américaine de Funny Games vous a frustré ?
Bien sûr. C’était plus difficile de faire la seconde version de Funny Games que la première. Pour l’original, j’avais une idée fixe, un scénario, les repérages, le découpage et après, je faisais le film que je souhaitais. Pour le remake, c’était plus complexe au niveau du découpage et pour les acteurs, c’était également laborieux parce qu’ils souffraient de la comparaison avec leurs prédécesseurs. Mais ça n’a pas du tout marché. Ça reste une expérience passionnante. Je ne regrette rien. Funny Games demeure une œuvre à part, qui se détache de mes autres films. C’était le seul que j’avais fait uniquement dans le but de provoquer le spectateur comme consommateur de violence, pour mettre de l’huile sur le feu. Dans mes autres films, je ne cherchais pas ça. Je veux toujours raconter une histoire de la manière la plus efficace.


Comment définissez-vous votre responsabilité de cinéaste ?
Chaque cinéaste a une responsabilité vis-à-vis du spectateur. Quand je vais au cinéma, je n’aime pas qu’on m’explique les choses. Si on m’en dit trop, je sors de la salle, excédé. Pour qui se prend un réalisateur pour m’expliquer ce que je dois comprendre ? Ce n’est pas le devoir de l’art, du cinéma, du théâtre, de la littérature que de donner des leçons. Je ne veux pas être éduqué ou que l’on m’explique, je veux être apte à réfléchir sur différents sujets. Tous mes films essayent de développer une dramaturgie générant cette réflexion. Evidemment, je pourrais prendre une posture cynique et m’en foutre totalement pour prendre de l’argent. Si le cinéma veut être une forme d’art, alors il faut prendre cette responsabilité. La réalité est toujours complexe et contradictoire. On est obligé de s’approcher de cette complexité car tout autre chose est un mensonge.

Votre nouveau film ausculte les racines du mal, en l’occurrence le nazisme.
Oui et non. Je voulais montrer, à travers la naissance du fascisme allemand, comment l’être humain devient conditionné à une idéologie. Partout où il y a un malaise, une pression ou une humiliation, je montre comment les gens usent de tous les moyens de s’en sortir. Ça peut être le fascisme de droite comme le fascisme de gauche, ça peut être une idéologie politique ou religieuse qui contient les germes de sa propre dégénérescence. Si on érige en absolu un principe ou un idéal, qu’il soit politique ou religieux, il devient inhumain et mène au terrorisme. C’est le but du film : choisir l’exemple le plus connu pour parler de l’idéalisme perverti, de ce qui passe aujourd’hui. L’idée du communisme est belle mais, dès que ça devient une idéologie, ça devient dangereux parce qu’elle désigne un ennemi : tous ceux qui ne soutiennent pas cette idéologie deviennent nuisibles. D’ailleurs, au départ, j’avais envisagé comme titre «La main droite de Dieu», car les enfants du film appliquent à la lettre ces idéaux et châtient ceux qui ne les partagent pas totalement. Dans Le ruban blanc, ce ne sont pas les parents qui sont punis pour leurs crimes mais ce sont les plus faibles auxquels on s’attaque pour punir les coupables. Comme dans la scène avec l’enfant handicapé qui se fait torturer.

Diriez-vous que la littérature vous a plus influencé que le cinéma ?
On me demande souvent de quel roman le film est tiré. Et je réponds toujours : aucun. C’est un scénario original mais qui emprunte beaucoup à une forme romanesque, proche de la littérature. C’était notre intention de raconter cette histoire avec un point de vue extérieur où une personne de l’époque commente ce qui se déroule. D’ailleurs, ses premiers mots sont approximatifs : il n’est pas sûr de raconter la vérité exacte et soutient que les événements relatés appartiennent aussi aux rumeurs. Dès le départ, ça place le spectateur dans l’incertitude. Le noir et blanc me permettait également, tout comme l’utilisation d’un narrateur, de donner un effet de distanciation. Ce qui compte, c’est de trouver une représentation adéquate pour son sujet. J’ai regardé plusieurs films avec mon chef-opérateur pour voir comment on pouvait tourner avec les bougies et les lampes de pétrole. Si vous regardez les films de Dreyer, vous vous rendez compte qu’il utilise une lumière très théâtrale, jamais réaliste. Nous avons essayé de nous approcher au maximum du réalisme et pour cela, nous avons tourné en couleurs parce que la pellicule noir et blanc n’est pas assez sensible pour tourner avec des bougies. Il y a eu un second travail pendant la postproduction. Je travaillais sur Le ruban blanc depuis plus de dix ans. J’avais écrit une première version qui durait 3h30, mais je ne pouvais pas la réaliser parce que c’était trop cher. Si on dépasse les 2h30, le cinéma perd de sa rentabilité. J’ai dû couper une heure mais le film, tel qu’il est, me convient parfaitement.

Propos recueillis par Romain Le Vern
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