Présent à Paris pour la sortie de
Assassination of Richard Nixon dont il a également écrit le scénario, Niels Muller se montre aussi enthousiaste que curieux de découvrir l'accueil des spectateurs. Après quelques mots échangés en plaisantant sur l'écart se réduisant entre la sortie d'un film au cinéma et en DVD ("....en Chine ils battent tout le monde en sortant parfois le DVD avant le film."), Niels Muller, détendu et heureux de parler de sa première réalisation, s'est prêté au jeu de l'interview...
Le premier élément qui surprend en découvrant Assassination of Richard Nixon est le défilé de producteurs prestigieux au générique : Leonardo di Caprio, Alfonso Cuaron, Alexander Payne, Jorge Vergara, ... Comment avez-vous réussi à réunir tout ce monde ?L'ex-première dame des Etats-Unis, Hilary Clinton, a écrit un livre intitulé "It Takes a village" ("Il faut bien un village entier" – inédit en France)... je crois qu'elle parle là d'élever des enfants, mais cela correspond à la genèse de mon film : il fallait bien un village entier pour le monter ! Mon film ne reflète pas les projets standards d'Hollywood, ce qui provoqua un besoin d'un grand nombre de supports pour pouvoir le monter. Par exemple Alfonso Cuaron est un réalisateur que j'admire depuis des années, et c'est une chance énorme d'avoir quelqu'un de sa stature comme producteur. Alexander Payne de son côté est un ami que j'ai rencontré à l'école de cinéma. Une fois que j'ai terminé l'écriture du scénario avec Kevin Kennedy, c'est lui que je suis allé voir et qui m'a expliqué comment mettre le film sur pied. Le premier producteur, qui entre-temps a perdu ses financements a n'a pu participer à l'aventure du film, a montré à Sean Penn le script qui m' a tout de suite soutenu. Leonardo Di Caprio a eu le script part l'intermédiaire de sa nouvelle compagnie de production, et a également voulu immédiatement m'apporter des financements... Au final c'est très encourageant d'avoir autant de personnes qui vous soutiennent pour un projet qui ne répond pas aux standards d'Hollywood...

Ces soutient sont un véritable engagement artistique alors... Exactement, nous n'avons pas écrit ce film pour faire un "block-buster qui allait rapporter beaucoup d'argent". Ce n'est pas un tiroir-caisse. Sean Penn n'effectue pas ses choix en fonction de l'argent qu'ils peuvent rapporter, mais en fonction du film, du scénario, du matériel. Si ça lui parle, si ça lui plaît, il le fait. Il ne planifie pas sa carrière. Et c'est exactement le type d'engagement nécessaire pour ce film. Vergara, Cuaron, Di Caprio, ... tous se sont lancé dans l'aventure parce qu'ils avaient foi en elle.
Sans vouloir révéler le déroulement du film à nos lecteurs, son issue n'est-elle pas un peu trop osée à peine trois ans après les attentats du 11 Septembre 2001 ?Je vois avant tout ce film comme l'histoire d'un homme qui veut récupérer sa femme et son fils. Cet aspect là passe ensuite en arrière plan pour donner une consistance aux évènement qui suivront. Et là effectivement la tournure du film est assez risquée. Il faut savoir que le scénario était écrit avant les attentats, en 1999. Lorsque les attentats sont survenus, l'heure n'était certes plus trop à faire des films, mais je dût prendre rapidement une décision : faire le film ou non. Qu'il soit basé sur une histoire vraie, et qu'il soit en plus en rapport direct avec l'actualité m'a finalement convaincu. Malheureusement "en rapport avec l'actualité" est paradoxalement incompatible avec "trouver des financements facilement". Hollywood est rempli de producteurs cherchant à faire de l'argent sans prendre de risque, et à ce titre mon film ne remplissait certainement pas leurs critères ! J'ai donc eu beaucoup de chance de tomber sur des producteurs motivés, et même de trouver un distributeur assez courageux pour le diffuser.

Trouver un distributeur n'a donc pas été aisé aux Etats-Unis ?Les nombreuses fois où j'ai présenté le film à l'étranger, tous les journalistes me demandaient : "Mais vous allez trouver un distributeur facilement aux Etats-Unis ?", ce à quoi je répondait "Mais bien sûr !". Seulement à force d'entendre cette question j'ai commencé à m'inquiéter et à répondre "Ben j'espère" (rires). Finalement ce fut en effet difficile d'en trouver un, mais c'est tout de même chose faite.
Le public américain est selon vous prêt à voir un film dont les évènement rappellent autant ce qui s'est produit le 11 Septembre 2001 ?Bien sûr que oui. Nous avons tous envie de voir un film qui nous parle, qui soit lié à ce que nous vivons. J'aime beaucoup les blockbusters, mais j'estime qu'il existe une place pour des films plus "humains", qui nous touchent affectivement. Qu'il traite de ces évènements sans pudeur n'est donc pas une mauvaise chose, au contraire.
Avec ce film on sent que vous cherchez à expliquer comment quelqu'un peut perdre la raison et commettre des actes impensables.J'ai l'impression que les médias aux Etats-Unis, notamment la télévision, ont tendance à croire qu'en expliquant le geste de quelqu'un ils prennent automatiquement sa défense. C'est des conneries ! Si l'on cherche les raisons qu'une personne a de tuer une autre, vous ne prenez pas sa défense, bien au contraire, vous avez là une attitude très responsable. Il y a un adage qui dit "Apprend à connaître ton ennemi". C'est un peu ça. J'étais très intéressé par découvrir qui étaient ces gens, ce qui les faisaient basculer les transformant du jour au lendemain de personne "normale" à "anormale" aux yeux de notre société. La graine de telles atrocités réside en fait dans l'être humain même. Ce ne sont pas des monstres à l'origine. C'est valable aujourd'hui, comme c'était valable hier, et sous n'importe quelle culture.
C'est une réponse à une forme de diabolisation...Je ne veux pas rentrer non plus dans un apitoiement de leur sort. Dès que quelqu'un commet un crime, il perd forcément tout droit de s'en justifier. Il s'agit d'un acte irréparable. C'est le chemin qui les y conduit qui m'a intéressé ici. J'avais besoin de répondre à cette question car cela me troublait profondément. Si je sais que quelqu'un se balade armé dans un aéroport avec intention de nuire, ne vous inquiétez pas que je ferais tout pour l'arrêter, et que j'emploierais même la violence si nécessaire sans hésiter. Mais tout est né en fait d'un besoin de comprendre.
Votre film rappelle à un grand classique du cinéma indépendant américain : Taxi Driver de Martin Scorsese ! L'histoire est différente, mais l'évolution des personnages semble assez similaire...Mon inspiration principale pour mon film reste
Woyzeck de Werner Herzog (1979) avec Klaus Kinski, basé sur une pièce de théâtre de Georg Büchner. Je la connais très bien, car mon père étant allemand, j'ai étudié la littérature allemande jusqu'à l'université. Dans
Woyzeck vous avez un personnage qui veut récupérer sa femme et son enfant dont il a été séparé. Cet homme a le sentiment que la société est injuste et le monde entier contre lui. Même si je raconte une histoire vraie, ma principale influence cinématographique reste ce film.
Mais Willy Loman dans la pièce de théâtre
Death of a Salesman d'Arthur Miller reste aussi une grande influence. Comme mon personnage, et celui de
Taxi Driver, il poursuit désespérément l'
American Dream.
Vous dévalorisez énormément le métier de vendeur dans Assassination of Richard Nixon. Devinerait-on là un règlement de compte personnel de votre part suite à une expérience dans ce métier ? Tout d'abord je tiens à préciser que le véritable personnage Sam Bicke interprété par Sean Penn, voulait vraiment réussir en tant que vendeur : il s'agit là de l'un de ses buts principaux dans sa vie. Dans le scénario nous en avons fait un vendeur de fournitures de bureaux pour qu'il soit confronté à des clients représentant ce qu'il voulait devenir : des hommes d'affaires qui ont réussis tout seul...
Mais pour tout vous avouer, mon père possédait en effet jusqu'à sa retraite un magasin de fournitures de bureaux, une réplique presque exacte de celui du film, où d'ailleurs j'ai travaillé les samedis et durant les vacances. J'en ai tiré une expérience assez difficile. Je ne suis pas fait pour ce métier. D'une certaine façon Sam est un monsieur-tout-le-monde confronté à cette difficulté de vendre mais aussi de se vendre lui-même aux autres. Je pense que chacun peut se reconnaître face à cette difficulté. Comme moi lorsque j'ai essayé de vendre mon script au producteur (rires).
Vous laissez tout de même le patron de Sam exposer dans ses pires défauts le métier de vendeur...Je ne vois pas ce personnage comme quelqu'un de mauvais. Il y avait une scène dans le scénario que nous n'avons finalement pas tourné, où il expliquait à Sam qu'il devait faire sentir au client qu'il réalisait "l'affaire du siècle" quoiqu'il achète. Il essaye en fait d'intégrer Sam en lui imposant une sorte de bizutage. Parfois il est sympa, parfois il ne l'est pas, mais cela découle d'une nécessité de constamment le tester.
Assassination of Richard Nixon est votre première réalisation. En écrivant le scénario, vous comptiez déjà le diriger ?Tout à fait. Lorsque je l'ai écrit avec Kevin Kennedy nous avions déjà prévu que je le réaliserais, et que lui le produirait. Lorsque j'ai ramené ce script à la première compagnie de production, qui ferma donc avant le tournage, ils m'ont clairement demandé si je ressentais vraiment le besoin de réaliser ce film. Cela ne leur aurait pas dérangé de prendre le script et de le confier à un réalisateur confirmé. Mais je leur ai répondu que je serais sans doute la seule personne à un jour me donner l'opportunité de réaliser un film, et que j'avais envie de me la donner sur celui-là. En clair : "Si vous voulez ce scénario, c'est avec moi comme réalisateur, pas autrement". Et comme Sean Penn aime travailler avec de jeunes réalisateurs, j'avais largement son soutien et les producteurs ont facilement accepté.
Et maintenant, quels sont vos projets ?Je suis actuellement en train d'écrire un scénario pour quelqu'un d'autre, qui s'annonce vraiment très bien, et un autre beaucoup plus personnel que j'appelle pour le moment "Une histoire de Milwaukee" (Ndlr, l'état des USA d'où vient Niels Muller), et qui n'a pas encore de titre fixe. Pour le moment je sors tout doucement de
Assassination..., avec encore quelque rares festivals à visiter. Je vais me prendre quelques vacances, profiter un peu de la France et également de la Belgique où je compte me rendre ces prochains jours....
A quoi peut-on s'attendre sur le DVD d'Assassination... ?Je ne sais pas encore. J'ai bien envie de le laisser vivre pour le moment sans suppléments, et de revenir dessus plus tard pour en dévoiler la fabrication. Mais rien n'est encore fait ou même décidé.
Assassination of Richard Nixon de Niels Muller, avec Sean Penn, Naomi Watts et Don Cheadle
Dans les salles dès aujourd'hui.