Par - publié le 29 décembre 2006 à 00h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h21 - 5 commentaire(s)
Il s’apprête à repasser derrière la caméra, préoccupé par la préparation de son prochain film, il a néanmoins pris le temps de s’asseoir avec nous. Un entretien improvisé car non prévu ce jour-là, mais à l’image de l’homme, spontané, sincère. C’est en effet, au fil des rencontres, ce qu’il se dégage de ce cinéaste, de cet acteur, ancien flic, ayant bourlingué, longtemps, courageusement. Un succès qu’il ne doit qu’à lui-même, qu’il a mérité. Un homme au physique tourmenté, un homme brut mais chaleureux et surtout un homme authentique. Nous parlerons plus longuement prochainement de son parcours lors d’une interview carrière, en attendant, c’est avec enthousiasme qu’il revient sur cette nouvelle expérience cinématographique.



C’est un milieu que vous avez eu l’occasion de côtoyer indirectement, qu’est-ce qui vous a touché personnellement lorsque vous avez découvert ce récit, lorsque Frédéric Shoendoerffer vous a exposé son projet, le traitement qu’il envisageait d’en faire ?
Ce qui m’a plu dès le départ, sincèrement, c’est que ce soit déjà un film de Frédéric Schoendoerffer car j’avais adoré son premier long-métrage. Du coup, j’avais depuis longtemps envie de le croiser, de travailler avec lui, de le laisser me diriger. Après je me suis laissé, effectivement, littéralement envahir par le scénario que j’ai trouvé béton. J’ai eu surtout l’impression de lire enfin un vrai récit sur l’univers des voyous, ce qui est rare, et j’avoue que l’aventure est en ce sens devenue terriblement passionnante.



En quel sens ce récit est-il pour vous réaliste, plus réaliste que d’autres polars centrés sur des sujets similaires ?
L’un de mes amis, un ancien braqueur qui a fait 22 ans de prison et avec qui je travaille actuellement sur un projet, m’a déclaré un jour qu’il en avait marre de tous ces films qui mystifiaient la mentalité des truands, leur univers, me précisant que c’était un métier où le code d’honneur n’existe pas. Beaucoup en parlent mais il n’y en a jamais eu. Ce sont tous des cons, lui-même en avait été un longtemps, il a voulu échapper à cette existence, il a lutté pour s’en sortir et j’apprécie ce type de discours car il est vrai. Le scénario de Frédéric m’a plu car il n’a pas hésité à aller jusqu’au bout, c’est un film où tout le monde baise tout le monde. J’adore les films de Jean-Pierre Melville, évidemment, mais ils sont très éloignés de la réalité. Melville ne s’en cachait pas d’ailleurs et avouait ne pas dépeindre le milieu tel qu’il était mais tel qu’il le fantasmait. Il avait une fascination pour les voyous, des voyous particuliers tels qu’on les imagine, ceux qui sont en chacun de nous, mais des voyous qui au final ne sont pas ceux que l’on peut croiser au coin d’une rue. Ce film est bien parce qu’il est abrupt, ce sont vraiment des sales cons. Le propos de Frédéric est très fort et pour connaître un peu ce milieu il est resté très proche de la réalité dans les comportements, en s’inspirant d’ailleurs de deux affaires dont j’ai entendu parler et qu’il a mélangées. Evidemment, il y a incorporé des belles voitures, le côté flambeur, quelque peu stylisé, qui n’est pas forcément propre à tous les truands, mais le reste, les rapports, la façon de parler, d’être, la cruauté, tout cela est vrai. Les violences à la cave, par exemple, auxquelles s’adonnent Corti pour punir ceux qui le gênent, sont tirées d’un fait divers assez connu dans le milieu. Celui qui les pratiquait a d’ailleurs dû souffrir atrocement puisque, lorsqu’il a été pris par d’autres truands plus forts que lui, ils lui ont fait subir ce qu’il faisait subir aux autres mais en s’arrangeant pour faire durer le plaisir. Ils l’ont ensuite découpé en morceaux et l’un d’eux se baladait avec la tête dans son coffre pour la faire admirer joyeusement à tous ses potes. Voilà, c’est ça les voyous, donc Frédéric n’exagère pas. On lui reprochera peut-être cet axe, mais il a voulu montrer ce qu’était un voyou, désacraliser le mythe et éviter aux jeunes certaines tentations. On n’est pas dans un film interprété par Jean Gabin où tout est très aseptisé.


Il pose également son regard, au-delà de cet univers, sur la société en général, sa dérive…
On est en plein dedans, on le vit partout, à commencer dans le cinéma, vitrine illuminée qui n’est en fait que la vitrine de la société et je trouve qu’actuellement, depuis cinq ans environ, on est vraiment tombé au fond, très bas. Personnellement, j’y pense chaque jour, j’ai des craintes pour l’avenir de mes enfants. Je trouve que tout est d’une médiocrité absolue, qu’il y a beaucoup d’hypocrisie, de jalousie, il devient de plus en plus difficile de faire confiance, du coup on se renferme. J’ai l’impression que je deviens de plus en plus individualiste par exemple. Le monde fait peur, les gens sont de plus en plus agressifs et c’est vrai que ce film traduit ce sentiment.



Dans votre propre cheminement, qu’est-ce que vous a apporté cette rencontre avec ce personnage de Jean-Guy ?
Je trouvais très jouissif d’entrer ainsi dans la peau d’un truand, un dur, un pur et surtout un truand bas de plafond. C’était intéressant d’incarner ce personnage un peu basique, bas du casque, qui, en même temps, est peut-être le moins antipathique de toute cette bande. C’est le seul qui dans sa propre sauvagerie garde un brin d’humanité et a encore un sens de l’amitié. C’est le seul qui ne trahit pas et qui, d’ailleurs, suivra son ami jusque dans sa trahison, juste pour le soutenir, parce qu’il lui est fidèle. Il est capable de se faire tuer pour lui, il est entier. Et même dans la férocité de la scène de viol, il y a une réelle souffrance. Il s’est marié avec cette femme, c’est un engagement profond pour lui, il l’aime, même si parallèlement il va tout de même se faire sucer par des putes dans un hamman, pour lui c’est accessoire. C’est un milieu très macho où la femme occupe une place dérisoire, ce que montre très bien le film. Il n’accepte pas sa trahison, pète un plomb et va jusqu’au bout de sa détresse qui se traduit en brutalité. C’était un challenge pour moi et j’ai pu pousser mes fantasmes à fond, la violence même est intéressante à jouer. J’avais douze ans quand je suis entré dans la peau de Jean-Guy, c’était le voyou de mon enfance comme l’on rêve d’être un pirate, c’était un pirate moderne. Après 36, c’était également fondamental pour moi, en tant qu’acteur, de m’épanouir vraiment dans un film. C’est une étape professionnelle qui s’inscrit dans la continuité de la pièce que je viens de jouer, dans la continuité de mes films. Je n’ai plus envie aujourd’hui de tout accepter, j’ai trop ramé pour m’engager dans des projets auxquels je ne crois que moyennement. A un moment donné je me suis trop éparpillé, désormais j’arrive à prendre du recul et à beaucoup plus me centrer sur des aventures qui me plaisent réellement. C’est le cas ici, j’en ressors heureux, avec l’impression d’avoir avancer, défendu un projet qui me fait frémir.

Propos recueillis par Sophie Wittmer
Vos réactions


logAudience