Très souriant et manifestement ravi de se prêter au jeu des questions réponses, Park Chan-wook s’est appliqué à expliquer un changement d’orientation qui a apparemment beaucoup dérouté. Il a également, pour la première fois, livré quelques réflexions personnelles susceptibles de motiver la récurrence de certains motifs dans son œuvre. Morceaux choisis.
L’AMOUR APRES LA VENGEANCE ? "J’avais envie de m’écarter de la réalité pour explorer le surréel. C’est un monde qui m’intéressait, j’ai donc essayé de mettre en place un environnement qui soit plus proche du conte, du mythe. Dans la trilogie sur la vengeance, l’être aimé était perdu et laissait la porte ouverte à la haine du personnage principal. Parce que c’est cette rage qui m’intéressait, il fallait que l’être aimé disparaisse pour faire remonter la haine. Mais cette fois l’amour existe… Il y avait aussi cette question : pourquoi sommes-nous sur Terre ? C’est une question que je me pose depuis toujours et elle est d’ailleurs à l’origine de beaucoup d’œuvres d’art. Je voulais soumettre cette question au public de la manière la plus directe possible. Elle ne se pose pas dans les films commerciaux, on l’évite même, mais cette fois, je voulais inciter le public à y réfléchir. En réalisant un film léger, enjoué, qui ne provoque pas de malaise chez le spectateur, j’étais sûr que chacun comprendrait le message et que le film serait un gros succès en Corée. Cela n’a pas été le cas mais même si ce film ne me fait pas gagner beaucoup d’argent, savoir que près de 2 millions de personnes l’ont vu – c’est déjà phénoménal – est une vraie consolation."

LA FASCINATION POUR LA VIOLENCE"Je me suis souvent demandé pourquoi la violence m’intéressait autant alors que je ne suis pas violent moi-même. J’ai grandi dans une famille aimante, mais j’ai aussi été étudiant dans les années 80 et j’ai été très sensible aux événements de cette époque qui coïncide avec une ambiance politique violente et angoissante. C’est ce qui émanait du gouvernement et notre génération en a pâti. J’ai vu des amis arrêtés et l’horreur que j’ai ressentie à ce moment-là s’est gravée en moi. Même s’il n’y a pas dans mes films de lien direct avec la politique, c’est la seule piste que je vois pour expliquer la place qu’y tient la violence.
Cela dit, dans ce film, les quelques scènes violentes ne me posaient pas problème puisqu’il s’agissait du délire de Young-goon. Si le public a conscience qu’il s’agit d’un fantasme, une scène, aussi violente soit-elle, ne sera pas considérée comme telle. Si l’on compare ces séquences à mes précédents films, on peut dire qu’il s’agit d’une violence gaie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai demandé à mon compositeur une musique de parc d’attractions pour illustrer la séquence du carnage, je voulais qu’elle soit drôle et enjouée. Il fallait aussi souligner à quel point cette violence s’imposait au personnage. Bien sûr, ce n’est pas une position éthique, mais pour un schizophrène, la violence peut s’imposer comme une forme de libération. Cette violence fantasmée peut être très saine pour un patient."
LES PERSONNAGES DE FEMMES FORTES"Je crois que cela tient à mon épouse ! J’ai toujours été fasciné par la force et le pouvoir des femmes, dans ma vie comme dans mon mariage. Plus je vieillis, et plus ce pouvoir, doux et sauvage à la fois, m’intéresse."
L’HOMME ET LA MACHINE"Même si le film souligne à quel point la technologie prime dans notre société, il ne s’agit pas d’une critique de ma part. Dans
I’m a Cyborg but that’s Ok, le personnage de Young-goon est à la recherche d’une raison d’être. Or, les machines, on sait à quoi elles servent, et c’est ce qui conduit Young-goon à vouloir être une machine. Parce que nous aussi, les hommes, nous aimerions avoir une raison d’être. Pourquoi n’existe-t-il pas de mode d’emploi pour ma vie ?"
LES MEDECINS IMPUISSANTS"Je ne voulais pas montrer les médecins comme des bourreaux, ni reprendre la tradition cinématographique de l’asile comme une institution fermée dans laquelle les patients sont torturés. Au contraire, les médecins de mon film sont aimables et pleins de bonnes volontés. Simplement, ils se heurtent à des limites. C’est d’ailleurs un élément important dans le film : quelle que soit notre volonté, cela ne suffit pas toujours, et ces médecins ont beaucoup de mal à concevoir le monde dans lequel vivent leurs patients."
JUNG JI-HOON , ACTEUR DEBUTANT"Lors d’un festival auquel j’assistais, Jung Ji-hoon a bondi sur la scène en chantant et en dansant, et c’est son énergie qui m’a convaincu. Je l’ai observé et je me suis bien rendu compte que les actrices connues qui étaient présentes sur la scène étaient paralysées face à lui. C’est à ce moment que j’ai décidé que si je devais faire un film avec un jeune garçon, ce serait avec lui !"
LE CINEMA ASIATIQUE TEL QUE L’IMAGINE LE PUBLIC EUROPEEN"Je crois que le public européen a forcément un modèle un peu déformé en tête quand il pense au cinéma asiatique. Ce qui prime, c’est quelque chose d’assez extrême, c’est même devenu un genre, « l’extrême asiatique », et il est vrai que cela rejoint l’un des aspects de mes films. Mais seule une toute petite brochette de réalisateurs représente ce type de cinéma en Asie. Prenez Lim Soo-jung : elle vient de tourner dans un superbe drame romantique auquel on ne prêtera pas forcément attention en Europe, parce que c’est un genre qui suscite moins la curiosité que des films plus extrêmes. Mais j’espère vraiment que vous finirez par souligner les autres tendances du cinéma asiatique."
SON PROCHAIN FILM"Il s’appelle
Chauve-souris,
Evel Life en anglais. C’est un film sur les vampires…"
Propos recueillis par Mathilde Lorit