Avec
Fragile, ghost story rudement efficace digne descendant du
Cercle Infernal, Jaume Balaguero a enthousiasmé le jury du dernier festival de Gérardmer qui, sous l’égide de Hideo Nakata, recherchait assurément cette combinaison pas si aisée de mélodrame et d’horreur et lui a décerné le prix du jury. Lors de l’entretien, le cinéaste arbore une décontraction en contradiction avec son univers torturé, hanté par le mal et la méchanceté des hommes. Autopsie…

La liste des cinéastes les plus sous-estimés dans le microcosme du cinéma serait longue. Et Jaume Balaguero, souvent cantonné au sinistre rang de simple faiseur (quand les mauvaises langues ne le taxent pas de simple poseur) en fait assurément partie. Alors que les ayatollahs de la critique s’ébaubissent devant toutes les coquilles vides de M. Night Shyamalan, ces mêmes gens conspuent toutes les œuvres de ce cinéaste espagnol pourtant virtuose qui, en trois opus, a su montrer la grandeur de son style, distiller des atmosphères torves, dessiner des personnages très ambigus et décrire des familles au bord de l’implosion nerveuse. Sa grande spécialité ? Se mettre à la hauteur d’enfants confrontés à la méchanceté des adultes.
Contrairement à ses deux précédents films
La secte sans nom et
Darkness dont l’un était (faussement) le clone du second (même ambiance mais pas la même histoire),
Fragile repose sur la sobriété du montage (pas d’effets épileptiques) et se met intégralement au service de sa solide histoire de fantômes en exploitant au mieux le lieu hanté (un hôpital, de surcroît). Mais certains éléments intrigants laissés en suspens à la fin du film donnent à penser que
Fragile n’est pas aussi limpide qu’il aimerait le laisser paraître.
La secte sans nom suivait pas à pas la sordide enquête d’une mère à la recherche d’un enfant.
Darkness confrontait les nouveaux habitants d’une maison à leur part ténébreuse. Dans ces deux films, un univers sinistré où les hommes ne s’aiment pas : "
J’entends parfois dire Jaume Balaguero doit être quelqu’un de très sinistre vu les films qu’il fait. La vérité, c’est que tout le monde est à la fois sinistre et sentimental, à la fois mauvais et bon. C’est la nature humaine."
Balaguero n’a jamais nié ses propres zones d’ombre. Ses films sont à son image : inquiets, torturés, pessimistes. Tous se terminent dans l’horreur absolue.
La Secte sans nom donnait à voir la conclusion la plus abrupte et la plus malsaine depuis fort longtemps dans le cinéma d’horreur.
Darkness confirmait sa prédilection pour les destins funestes (avec, souvenez-vous, la voiture qui entre dans un tunnel symboliquement mortifère). Inconsciemment ou non, son cinéma sort des schémas usuels qui veulent que la morale soit sauve. Balaguero nous raconte une autre histoire, celle moins spirituelle de parents qui n’aiment pas leurs enfants (
Darkness) ou alors une mère qui se fait piéger par sa fille (
La secte sans nom). Celle de
Fragile est plus optimiste. Signe d’un changement ? "
Je crois que c’est une fin qui conserve l’espoir plus qu’une fin réellement optimiste. J’ai surtout voulu que cela se termine comme un conte de fées. Toute l’histoire nous amène vers cette fin, positive certes, mais pessimiste un peu aussi. Comme dans les contes de fées."Sur le principe classique des
ghost story où la culpabilité symbolisée par un monstre qui vient hanter le moral pas clean de femmes traumatisées, Balaguero a fomenté l’intrigue de
Fragile en laissant exploser son mal-être, sa sensibilité enfouie. En somme, sa propre féminité. Il en résulte un film aussi émouvant que potentiellement terrifiant qui en apparence décline les gammes du récital fantastique (lieu hantée, fantôme, apparitions surnaturelles…) et secoue discrètement par ses zébrures perverses (le pré-générique montre un enfant qui se fait broyer les os par une force invisible) ou l’apparition de son fantôme – vraiment effrayant – révélé par un twist qui arrive comme un cheveu sur la plaie. Au sujet des fantômes, le réalisateur ajoute : "
je ne crois pas aux fantômes. Je ne suis pas du tout superstitieux ! Quoique… Pendant tout le tournage j’avais sur moi une miniature offerte par ma nièce. Sinon, je ne crois pas aux fantômes car je suis très réaliste, pragmatique. Pour réaliser un film de fantômes il n’est pas nécessaire d’y croire, mais il est nécessaire de croire en l’être humain. Il faut connaître les gens car je pense que l’explication des fantômes se trouve à l’intérieur de chacun. Il y a une explication scientifique et rationnelle. Parfois quand quelqu’un meurt, les gens qui aiment cette personne, pendant les deux semaines qui suivent, la voient. C’est simplement une réaction de l’amour contre la douleur d’avoir cette projection mentale. On arrive à croire qu’on voit cette personne qui est morte. Ca dure deux semaines. Les psychiatres expliquent très bien ce phénomène. C’est arrivé à ma grand-mère à la mort de mon grand-père, c’est tout à fait normal. Donc les fantômes existent parce que les hommes existent et ont des sentiments. Voilà pourquoi on peut faire une histoire de fantômes sans y croire mais en croyant aux gens… qui vivent". Contrairement à son précédent
Darkness, les fantômes de
Fragile ne sont pas foncièrement mauvais. Ce sont surtout des fantômes d’amour. La scène finale du film, chargée d’une émotion inattendue, émeut jusqu’aux larmes parce qu’elle apporte un apaisement paradoxal. Il suffit parfois d’un petit rien, voire d’un simple échange de regards, pour faire affleurer l’émotion.
Dans
Fragile, personne ne doit accéder au second étage, interdit pour des raisons obscures. Astuce bien entendu pour Balaguero qui va jusqu’à reprendre la scène de l’ascenseur de
Dark Water (Hideo Nakata, 2002) pour appuyer le fait que ce lieu est infréquentable (il vaut en effet mieux ne pas perdre son doudou). Elément clé d’une bonne
ghost story : un personnage féminin dont on ignore quasiment tout du passé et à travers lequel toutes les catégories de spectateur peuvent s’identifier. Balaguero confie : "
Les femmes m’intéressent plus que les hommes pour les rôles principaux de mes films car je crois que la femme est plus complexe. Ce n’est pas vraiment conscient, mais il se trouve que quand je commence à écrire une histoire, je pense systématiquement à une femme. Le sexe féminin est pour moi beaucoup plus mystérieux, peut-être parce que je suis un homme, parce que j’aime les femmes. Mais en ce moment, vous voyez, j’écris un nouveau projet où le rôle principal est tenu par un homme. Comme quoi…"
Autre grand débat : le réalisateur espagnol secoue les cauchemars enfantins. Dans
La secte sans nom et
Darkness, il avait été plus loin en jouant sur la peur du noir, universelle, dans lequel des monstres peuvent être tapis : "
Dans Fragile on a essayé de montrer l’obscurité d’une façon différente, basée sur le comportement de l’œil humain. Au bout d’un certain temps il s’accoutume à l’obscurité. Du coup pour toutes les séquences se passant au deuxième étage, qui sont dans l’obscurité, on a essayé de les montrer à travers l’œil humain, cette accoutumance. On voit, mais pas complètement." A contrario, dans
Fragile, c’est l’univers des contes de fées qui a passionné Balaguero, d’où la tonalité moins grave : "
C’est curieux en fait. En développant et en écrivant le film, une fois arrivé à la moitié de l’histoire, on a pensé à la belle au bois dormant. Et on a carrément décidé de tout changer pour aller vers cette nouvelle idée. A partir de là, tout a été fait en pensant à la belle au bois dormant. J’ai choisi ce conte principalement à cause de la symbolique du baiser qui servait l’histoire. C’était très important. De plus j’aimais beaucoup l’idée de la petite fille qui embrasse la femme sur les lèvres. Il y avait là quelque chose de polémique que j’appréciais. Je savais que ça ne surprendrait pas les Français mais les Américains sûrement. Et quand les distributeurs américains ont présenté le film, beaucoup de personnes étaient effectivement choquées par ce geste. C’est exactement ce que je recherchais."
Dans le premier rôle de son film, on retrouve Calista Flockhart, actrice cathodique essentiellement connue par la série
Ally McBeal et qui n’a a priori pas grand-chose d’une
scream queen. La réussite de
Fragile réside également ici : dans le fait que la comédienne ne sabote en aucun cas le dessein horrifique. Au contraire, elle révèle une propension à se mettre au diapason en retranscrivant au mieux la peur sur son visage. Mieux, elle arbore dès les premières bobines un regard blême, un sourire inquiétant, un visage usé par l’existence. Quelque chose qui rappelle la Meg Ryan d'
In the Cut, de Jane Campion. Quelque chose qui autopsie des femmes fâchées avec l’existence. Jaume précise : "
Elle est très célèbre grâce à Ally McBeal comme actrice comique, mais avant cette série, elle était une actrice de théâtre dramatique reconnue aux Etats-Unis. Après Ally McBeal elle a d’ailleurs tourné dans quelques films dramatiques. Calista a beaucoup apprécié le script et elle faisait partie des actrices que j’avais en tête pour le rôle. Elle correspondait parfaitement à cette contradiction du personnage, sa fragilité apparente et sa force de caractère."
Aujourd’hui, Jaume est heureux. Il vient de signer son plus beau film, le plus consensuel, le plus fédérateur et surtout le plus émouvant. Si les relations familiales qui s’effritent dans
Darkness pouvaient bouleverser au plus profond avec toute sa thématique bien morose (incapacité à communiquer, tristesse d’enfants confrontés aux névroses desdits adultes, sœur qui part sauver son frère dans un couloir sombre…), l’histoire d’amour fou de
Fragile est déchirante. Son prochain film ? "
Ce serait un film tiré d’un roman nommé La dame numéro 13. Ce n’est pas vraiment un roman d’horreur, ça parle des muses. Si ces femmes qui inspirent les artistes n’étaient pas des mythes, mais bien réelles. Et bien sûr elles sont 13. Le roman est très complexe, avec beaucoup de références aux poètes espagnols, anglais, italiens, français. Avec en plus une histoire passionnante et terrifiante. Je suis vraiment très excité à l’idée de l’adapter". Et nous donc. On ne sait toujours pas quand cette perle sortira dans l’Hexagone, mais cela ne devrait pas tarder. Grand film fantastique et grand film tout court…
Propos recueillis par Laurent Tity
Portrait par Romain Le Vern