Par - publié le 16 août 2007 à 01h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h30 - 2 commentaire(s)
Avec Jindabyne – Australie, Ray Lawrence reprend les figures stylistiques de son précédent Lantana en bouleversant les conventions du thriller horrifique et en privilégiant les zones d’ombre psy aux retournements attendus. L’auteur adorateur de Ken Loach répond à nos questions tout en avouant dès le départ qu’il trouve les sites Internet ennuyeux et incultes et que ceux qui les fréquentent ne lâchent pas suffisamment leurs ordinateurs. On a essayé de lui prouver le contraire.


Votre film traite de la culture aborigène. Au festival de Cannes, 10 Canoes, 150 lances et 3 épouses de Rolf de Heer est présenté en même temps que le vôtre et traite de ce sujet. Vous l’avez vu?
Non mais Rolf de Heer est un excellent metteur en scène. Vous avez vu The Tracker qu’il a réalisé avant?

Non, il reste inédit en France. Les derniers films à être sortis chez nous du réalisateur sont Le vieux qui lisait des romans d'amour et Dance me to my song.
Vous devriez, c'est l'un de ses meilleurs. C’est amusant parce que je faisais des recherches sur les aborigènes en même temps que lui. Mais les deux films à l’arrivée sont totalement différents. Nous sommes très liés, sans doute parce que nous exerçons dans le même pays.

Vous êtes parti d’une nouvelle de Raymond Carter qui a également inspiré Robert Altman pour Short Cuts.
En réalité, j’ai emprunté la démarche inverse de Altman. Pour Short Cuts, il a mélangé les différentes nouvelles. De mon côté, j’ai cherché à épurer afin de m’attacher aux thèmes qui me parlaient à ce moment-là.


L’expérience de Lantana qui était déjà un film choral vous a servi?
Il m’a surtout donné la possibilité de réaliser Jindabyne. Le film repose sur la même structure. Quand votre précédent long métrage marche bien, il vous donne la possibilité de faire ce que vous voulez par la suite. Réaliser Jindabyne a été beaucoup plus facile que mettre en scène Lantana. Je trouve ça amusant que le film soit présenté au festival de Cannes. Je n’y avais pas remis les pieds depuis Bliss, mon premier long métrage que j’avais réalisé en 1985. A l’époque, je me souviens que les critiques avaient été assez dures. De manière générale, j’entretiens toujours une relation étrange avec ce festival. Les réactions que j'avais eues à l’époque m’avaient assez peinés. Quand on réalise un film, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier, on s’implique, on met beaucoup de soi. Et quand vous vous faîtes démolir, cela ne vous donne pas envie de continuer. A l’époque, je venais de la publicité et c’est pour ça que je suis retourné dans ce milieu. Avant de mettre en scène Lantana des années plus tard, car la thématique me touchait beaucoup. Je réalise un film en fonction de mes désirs. Je ne m’impose pas de ligne carriériste.


Comme dans Lantana, vous donnez plus d’importance à l’évolution psychologique des personnages qu’aux conventions de l’intrigue. C’est un choix délibéré?
Lorsque j’écris un scénario, je veux que les personnages de mon récit vivent. La différence notable entre Lantana et Jindabyne vient de l'exploitation des paysages. Dans Lantana, on suit des personnages dans des maisons alors que dans Jindabyne, je me suis appuyé sur la beauté des paysages australiens pour les exploiter au maximum. On pourrait presque considérer Lantana comme un film français. D’ailleurs, l’action du film aurait pu se dérouler en France.


Partout dans le monde. Lantana traite de thèmes universels. C’est en cela qu’il touche beaucoup.
Je considère la thématique de Jindabyne tout autant universelle. La présence des paysages précise le contexte où ça se passe et permet de créer un contraste entre la nature et la psychologie des personnages. Pour revenir à l’importance des personnages, je cherche avant tout dans chacun de mes films à toucher juste, à trouver une vérité. Les acteurs doivent avoir une psychologie très précise pour que les personnages cernent au mieux ce qu’ils doivent incarner comme sentiments etc. Mon but est de parler au spectateur, de créer une connivence entre lui et les personnages. Afin qu’il s’implique dans l’action et qu’il évalue le film selon son vécu. Jindabyne contient différents niveaux de lecture: on peut le prendre comme un drame psychologique ou une fable fantastique. Ma vision du film n’est pas forcément la meilleure. Je veux que le spectateur sorte du film en proposant une version différente de la mienne. Pour vous donner un exemple, je ne suis pas sûr que les femmes et les hommes réagiront de la même façon.


Votre volonté de coller à la réalité se ressent notamment sur les acteurs. Vous avez refusé tous les artifices qui leur permettent de se mettre en valeur comme ce que vous aviez fait pour Geoffrey Rush dans Lantana où il était d'une sobriété exemplaire.
Tout à fait. Mais cela vient de ma fascination pour le cinéma de Ken Loach, la source d’inspiration de tous mes films. Je refuse de reproduire tout ce que l’on peut voir ailleurs. Je bannis l’artifice. C’est pourquoi mes films s’adressent à un public mature qui n’a pas besoin de ces artifices pour apprécier une vraie montée d’émotion ou comprendre une réaction humaine. Montrer des gens qui s’ennuient ne me fait pas peur. Je trouve ça positif.

Vous n’aimez pas les facilités. De la même façon que vous n’empruntez pas des chemins balisés. Vous privilégiez le trouble, l’ambiguïté…
Mes personnages reconnaissent les fautes qu’ils peuvent faire mais je ne veux pas imposer mon opinion. On peut s’excuser lorsque l’on commet une mauvaise action mais il ne faut s’attendre à ce que des excuses compensent le mal qui a été fait. Ce qui se passe dans Jindabyne est tellement horrible que l’on ne peut pas s’attendre à des réconciliations faciles. Ce serait naïf et contraire à la logique que d’accepter aussi facilement. Vous pensez que si votre fille est retrouvée dans une rivière, que des hommes la trouvent, l’ignorent et ensuite viennent vous voir pour présenter leurs excuses, vous allez leur pardonner? Cela me paraît inconcevable. Perdre un enfant est la pire chose qui puisse arriver à des parents.


A NE PAS LIRE SI ON N’A PAS VU LE FILM

Comment faut-il considérer la dernière image du film qui crée un contraste curieux avec ce qui a précédé?
J’ai eu recours aux symboles dans Jindabyne. Pour moi, le tueur en série est symbole du mal qui nous ronge et qui sera toujours présent quoi qu’il arrive. On ne pourra pas s’en débarrasser. L’insecte est symbole de la nature. En écrasant l’insecte, le mal triomphe du bien. Encore une fois, ce n’est que mon interprétation. Chacun est libre de penser ce qu’il veut et cette méthode convient parfaitement à mes films.
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