Avec
Des temps et des vents, son quatrième long métrage, le cinéaste Reha Erdem dépeint avec un style lyrique l’incompréhension réciproque d’adultes résignés sous le joug des traditions face à des enfants rongés par la mélancolie, en quête d’affranchissement. Formellement, le résultat, sorte de poème languide, s’avère splendide.
Des temps et des vents a connu un franc succès dans tous les festivals où il a été chaleureusement accueilli et place au passage cet auteur venu de nulle part et de partout (il a étudié en France) comme l’une des valeurs montantes de la Nouvelle Vague Turque. Pour peu que vous aimiez les films qui vivent au rythme de leurs personnages, la mélancolie qui ronge l’âme, le paradis menacé par l’enfer et la contemplation pas complaisante pour deux Liras, pas de doute: c’est cet élixir, beau et précieux, qu’il vous faut. Dès aujourd’hui dans les salles.
Comment est né le film ? J’avais le sujet des
Temps et des Vents qui traînait depuis longtemps. J’ai présenté le projet à mon producteur en lui disant qu’il n’allait strictement rien se passer pendant tout le film. Ça lui a fait un peu peur mais il m’a donné sa confiance, ce qui n’est pas si fréquent. Et aujourd’hui, il ne le regrette pas. Non seulement c’est le film dont je suis le plus fier mais surtout c’est celui qui s’est le mieux vendu partout dans le monde. Rien que le fait qu’il sorte en France me rend extrêmement heureux même sur un nombre faible de copies. C’est là que je me suis rendu compte qu’on ne peut pas prédire à l’avance le destin d’un film. J’attendais plus de mon film précédent,
Insan nedir ki? (
2004, inédit en France). Avec le temps, j’ai appris certaines leçons: si un film est refusé en festival ou ne fonctionne pas, il ne faut pas se formaliser. De la même façon qu’il vaut mieux, je pense, éviter de refaire le même film à chaque fois. J’ai des amis qui aiment à répéter les formules de leurs précédents films et je ne partage pas cette vision du cinéma. Pour moi, c’est plus de l’aventure. Il faut aller à la recherche des sujets, des genres, des tons. Tous les films que je réalise sont totalement différents les uns des autres en dépit de quelques points communs. Refaire le même film n’a rien de motivant en terme de création.
Qu’est-ce qui a été le déclic de cet éclectisme ? Lorsque j’étais à la Fac en France, je passais mon temps à la Cinémathèque. J’ai eu l’opportunité de découvrir tout un pan de cinéma que je ne connaissais pas. Celui de Cecil B. Demille. C’est en découvrant ces films que j’ai découverts le travail du metteur en scène. J’aime le cinéma américain jusqu’à la fin des années 50, tous genres confondus. C’était un très grand cinéma qui possédait des auteurs conséquents. A l’époque, Paris était la capitale idéale pour les jeunes cinéphiles parce qu’on pouvait tout découvrir. J’ai pu découvrir Bresson, Ophuls et donc une pluralité cinématographique qui m’a beaucoup stimulé. D’emblée, je n’avais pas envie de me cantonner à un style précis.
Dans le film, vous privilégiez les sensations, les élans contemplatifs, la beauté de la nature. Vous faîtes souvent ça ? Non.
Des temps et des vents est le seul film dans lequel il y a une volonté de donner plus d’importance à la contemplation, aux éléments de la nature. C’est accessoirement le seul film que j’ai réalisé en dehors d’Istanbul. Les autres sont ancrés dans un contexte urbain. Le film que je viens de réaliser se déroule à Istanbul. J’ai repris l’actrice qui joue dans
Des temps et des vents.
Comment avez-vous utilisé la musique d’Arvo Part ? J’aime beaucoup sa musique. Depuis des années. Je n’ai pas attendu de le découvrir chez Gus Van Sant. Je trouvais cette musique tellement intense que je n’osais pas l’utiliser dans mes précédents longs métrages. Sur celui-ci, je n’ai pas hésité. Principalement parce que j’ai écrit le scénario du film en écoutant Arvo Part. Cela peut créer un contraste avec ce que raconte le film. Mais je pense sincèrement qu’à l’écran, l’adéquation fonctionne parfaitement. Pour moi, cette réunion de la musique et des images renforce le fossé des cultures et des générations. J’apprécie l’utilisation de la musique dans les films lorsqu’elle a un sens. Si ce n’est pas le cas, alors ça ne m’intéresse pas. Je pense à un cinéaste comme Tom Tykwer qui sait magistralement utiliser la musique dans son cinéma pour donner un rythme ou traduire une ambiance. Je crois qu’un film se fait avant tout au montage. C’est à partir de cet instant que vous savez si le film possède un bon rythme ou pas. Avec
Des temps et des vents, j’ai eu envie de m’inscrire hors de cette mouvance qui consiste à rythmer un film à tout prix pour qu’il plaise au maximum de gens. Je ne cherche pas à plaire au spectateur, je veux qu’il prenne la mesure de chaque respiration, de chaque mouvement, de chaque détail. Dans ce film, j’étais déterminé à montrer le rythme de la vie sans sauter des étapes. Le film vit avec ces enfants-là, épousent leurs préoccupations, il ne cherche jamais à prendre de l’avance sur eux.
Quels sont vos liens avec les personnages ? Il y a une part autobiographique dans
Des temps et des vents mais je ne m’appuie pas sur des événements factuels qui me sont arrivés. Je n’ai jamais eu une enfance comme celle de ces jeunes. J’ai toujours partagé en revanche ce sentiment que grandir était synonyme de tristesse. J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à couper avec cette période de ma vie. Elle est fondamentale pour tous parce qu’elle incarne la fin de l’innocence et si on ne quitte pas cette période dans de bonnes conditions alors on en garde les blessures durant toute son existence. Regardez les adultes du film: ils reproduisent sur les enfants les restes de leurs propres éducations et digèrent mal le fait qu’ils se comportent différemment. Chez les enfants, il y a une volonté de fuir un univers familial, de rêver d’ailleurs, de fuir le foyer, de se construire ailleurs. La fin du film doit être perçu de ce point de vue: une envie partagée de tout recommencer.
Des temps et des vents est viscéralement mélancolique… Mais je suis fondamentalement pour la mélancolie, plus que pour la nostalgie par exemple qui a quelque chose d’amer. Aujourd’hui, la mélancolie est presque considérée comme une maladie que l’on doit guérir. Or la mélancolie est un sentiment humain. Dans le cinéma actuel, j’aime les cinémas de Gus Van Sant et sai Ming-Liang, des réalisateurs qui plaident pour cette mélancolie. Chez eux, la mélancolie est synonyme de révolte intérieure. Une révolte sourde, proche du désir d’être libre. Prenez n’importe quel film de Tsai Ming-Liang et vous apprécierez la liberté qu’il laisse à ses personnages de se déplacer comme ils veulent dans l’espace cinématographique. Il traite tout que ce soit le désir ou la sexualité avec la même légèreté.
Où vous situez-vous dans cette nouvelle vague du cinéma turc ? Le cinéma turc est en pleine révolution. C’est un cinéma riche et nouveau. Celui qui incarne le mieux cette mouvance reste sans aucun doute Nuri Bilge Ceylan, le réalisateur d’
Uzak. Ou même Fatih Akin, récemment avec
De l’autre côté. Tous les trois, on propose un cinéma totalement différent. Je ne me sens personnellement pas proche de ce qu’ils font même si j’admire leur approche sensible. Surtout Fatih qui fait un cinéma très mainstream tout en apportant une vraie vitalité, une vraie fraîcheur. C’est ce que j’aime chez lui. Nuri est très spécial, il se distingue par son originalité. Lorsque j’ai réalisé mon premier long métrage en 1989, j’étais tout seul. C’était beaucoup plus difficile pour un cinéaste turc de s’imposer. J’avais les moyens pour réaliser ce que je voulais mais je me sentais presque mis à l’écart. Un sentiment très bizarre. Aujourd’hui, on parle plus facilement de cinéma turc comme de cinéma israélien parce qu’on peut les introduire avec des noms de cinéastes désormais reconnus. Pour revenir à
Des temps et des vents, la peinture de l’enfance en Turquie reste très personnelle. Ça ne se passe pas comme ça même si, encore une fois, je me suis basé sur des éléments authentiques. Si vous vous rendez dans le village où nous avons tourné, il est clair que vous ne le verrez pas sous le même aspect magnifié. Ce que l’on voit dans Des temps et des vents, c’est le village du film. De la même façon que la représentation d’Istanbul dans certains films est souvent fausse. Mais le cinéma Turc a cette force de magnifier ses paysages. Lorsque Ceylan montre Istanbul sous la neige, il transfigure la réalité
Quels sont les avantages et les inconvénients de la HD ? C’est la première fois que je tourne un film en HD et j’en suis extrêmement satisfait. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas moins cher que le 35mm mais ça donne une autre liberté. Non seulement c’est moins lourd mais surtout ça donne la possibilité d’expérimenter comme on a envie. Lorsque j’ai commencé, le cinéma était considéré comme sacré, de presque intouchable. Aujourd’hui, pour faire un film, il faut certes de l’argent mais quiconque possède un vrai talent peut faire ses preuves. Le cinéma s’est démocratisé avec les nouvelles technologies. Je fais partie de ceux qui approuvent cette évolution. Je suis souvent tombé sur de très bons petits films tournés en DV. Le jour où je n’aurais pas les moyens de trouver de l’argent, je prendrais la DV. Dernièrement, j’ai lu une critique des
Temps et des vents et le journaliste louait le côté minimalisme. Il faut savoir que je déteste l’aspect minimalisme justement. Je ne me considère pas comme un cinéaste minimaliste. Pourquoi minimaliser le cinéma ? On a toujours les moyens de faire grand avec du montage, de la musique. Le jour où j’aurais le maximum d’argents pour réaliser un film, j’essayerai de réaliser un film grandiose qui exploite tous les moyens que j’ai en ma disposition. Mais les petits moyens et les grands moyens ne veulent rien dire. Ce qui compte avant tout, c’est le talent que vous avez pour raconter une histoire. Le reste importe peu, finalement.
Propos recueillis par romain Le Vern