Le compositeur de l’excellente bande-son de
Mad Detective est… français. Son nom? Xavier Jamaux. Il a commencé dans les années 80 à répéter des morceaux avec le groupe Air avant de faire partie de plusieurs groupes (Ollano, BangBang). Depuis, cette valeur montante a composé quelques bandes-son pour le cinéaste Jean-Pierre Limosin (
Tokyo Eyes et
Young Yakuza) avant de se retrouver chez Johnnie To et même Michael Haneke (
Funny Games US). Mais comment fait-il?
MAD DETECTIVE "Je suis arrivé sur le projet un peu par hasard grâce à la productrice Hengameh Panahi, de
Celluloid Dreams, avec laquelle j’ai travaillé sur
Tokyo Eyes, de Jean-Pierre Limosin. En juillet dernier, elle m’appelle pour me raconter l’histoire du film de Johnnie To avant de me demander si je suis intéressé pour composer la musique. Apparemment, beaucoup de gens ont fait remarquer à Johnnie To que les bandes-son de ses films n’étaient pas à la hauteur. Il se trouve que le montage de
Mad Detective a partiellement eu lieu en France. Johnnie To n’avait jamais entendu parler de moi. Du coup, j’ai commencé à faire de mon côté des petites démos et à envoyer. Il se trouve qu’il a eu beaucoup de réflexions de gens qui critiquaient la musique de ses films et qu’il a demandé ouvertement à Hengameh de trouver quelqu’un pour la bande-son. Sur
Mad Detective, il voulait minimiser la musique. Quand j’ai commencé à faire des petites démos, je faisais des morceaux qui duraient deux minutes qui commençaient par un souffle ou une cloche. A partir de là, un thème musical se développait. Son assistant me renvoie un mail en me disant ce que Johnnie a aimé dans ma musique. A chaque fois, il aimait les deux premières secondes. Je me suis dit que ça allait être la galère. Finalement, on a commencé à bosser avec la monteuse, à amener des idées et ils se sont résolus à mettre de la musique. Le film se voulait un peu mystique. Tout est bien passé sauf la dernière scène. Sur le papier, c’était règlement de comptes à OK Corral, très proche du western. Donc je voulais travailler sur une musique à la Morricone. L’assistant de Johnnie To me renvoie un message en disant que j’avais une vision un peu trop européenne de cette scène. J’ai essayé de défendre mon bifteck en disant qu’il s’agissait d’un western, que c’était la scène finale etc. Cela s’est effectué après de nombreuses négociations."
SPARROW "Sur
Sparrow, la productrice n’était plus la même. Johnnie To a des distributions différentes suivant ses projets. Certains de ses films sortent en Europe, d’autres directement en Asie. Elle ne s’occupait plus de
Sparrow mais Johnnie To avait bien aimé ce que j’avais fait sur
Mad Detective. Donc il m’a demandé de retravailler avec lui. Il y a une scène "romantique" dans
Mad Detective où le personnage principal fait de l’amour après un dîner avec sa femme et son collègue.
Sparrow a un côté très romantique, très comédie américaine des années 60. Donc il a pensé à moi. J’ai composé la bande-son avec Fred Avril et on s’est vraiment éclatés. Il y avait une recherche d’une époque et d’un certain son. On devait procéder "à la manière de". A la manière de Michel Legrand, de Henry Mancini, de Les Baxter, avec un côté "easy chic". Je suis très satisfait du résultat donc j’espère que la collaboration va se poursuivre."
JOHNNIE TO "J’ai découvert les films de Johnnie To sur le tard. En Juillet, j’ai entendu parler de lui. On m’a donné quelques uns de ses films comme
Triangle sur lequel j’ai eu un peu de mal ou
The Mission dont bizarrement j’ai aimé la musique. Elle est naze mais elle marche bien. J’ai vu
Election aussi. En revanche, je n’ai pas un souvenir très précis de la musique. J’étais plus bluffé par les films, l’histoire, le fait que ce soit un diptyque, la manière dont le film se déroule etc."
FUNNY GAMES US"C’est une participation très mineure et subliminale. Je fais juste la petite musique quand Naomi Watts allume la radio (
rires). Pour le coup, le volume est extrêmement faible. Là encore, il s’agit d’une histoire de hasard. Au départ, ils étaient partis sur une synchro pour une musique pas audible à l’image. La musicienne pressentie pour composer le morceau a refusé tellement elle a trouvé le film violent. Elle a refusé. Ce qui est bien en même temps. Et on m’a demandé de faire une musique "dans l’esprit de". Ca me fait plaisir d’avoir une petite contribution dans un film de Michael Haneke. Je n’avais pas vu le film original, je n’ai vu que le remake. Après l’avoir vu, j’étais tenté de voir l’original. Je connaissais Haneke pour d’autres films comme
Benny’s Video que j’avais vu en salle à l’époque."
THOMAS VINTERBERG"Normalement, j’ai travaillé sur la bande-son de son nouveau film,
A man comes home. Mais il y a eu pas mal d’embrouilles et je ne sais pas où ça en est. J’ai rencontré Vinterberg à Paris. Je lui ai fait écouter des sons. Il en aimait certains, d’autres moins. J’ai continué à bosser mais je sais qu’il est un peu flippé parce qu’il a sorti le film en Suède l’année dernière et il n’a pas marché. Tout le monde lui reparle de Festen et il est un peu à cran. Depuis, il change beaucoup d’éléments du film. Donc je ne sais pas s’il conservera ce que j’ai fait."
Quelle est la part de liberté en travaillant sur ces projets ?Enorme. Pour tous ces films, il s’agissait de premières collaborations. Les mecs ne me connaissaient pas. Et ils n’avaient pas fait appel à moi directement. C’était plus via des producteurs qui m’ont proposé de participer. Je n’ai fait que donner mon interprétation. Soit ça passe, soit ça ne passe pas. J’ai eu la chance que ça passe avec Johnnie To. On n’a pas trop discuté de l’artistique. J’avais plus une vision musicale du projet et il l’a accepté. Pour Sparrow, on avait discuté en amont. Dès le départ, il fallait que ce soit ancré dans les sixties. Donc j’ai fait beaucoup de recherches musicales. Johnnie To voulait qu’on ait une vision du Hong Kong des années 60 avec un petit côté rétro telle que le voyait les compositeurs américains comme Les Baxter. Il faisait des morceaux exotiques sans maîtriser la gamme chinoise. Pour eux, ça leur semblait chinois. Pour les chinois, c’était exotique parce qu’ils ne se reconnaissaient pas dans cette musique.
CINEPHILIE"Comme en musique, j’aime le cinéma rétro. Je vois quelques films récents mais j’aime des films mythiques qui sont plutôt anciens. J’adore le Technicolor, le cinéma des années 70. J’ai des films cultes comme
Je t’aime, je t’aime, d’Alain Resnais. J’adore la bande-son qui est très imposante. J’adore aussi
Pétulia, de Richard Lester, avec Julie Cristie et George C. Scott, fantastique dans ce film. Ces deux films se rejoignent dans leur construction narrative. C’est extrêmement décousu avec plein de flash-backs. Un peu comme Je t’aime, je t’aime avec des espèces de boucles spatio-temporelles. John Barry en a composé la bande-son. J’appartiens à la génération des mecs nés en 1968. Je ne sais pas si cela a vraiment une incidence mais je suis fasciné par le style de cette époque. J’adore
La Jetée, de Chris Marker,
Casanova de Fellini surtout pour la musique. Sinon, je suis extrêmement distant de manière générale du cinéma français."
THERE WILL BE BLOOD"Au dernier festival de Berlin, Sparrow était en compétition officielle avec There will be blood. La musique du film est extrêmement bien utilisée, dérangeante. Le mélange des images et de la musique est super impressionnante. Car la musique est exacerbée par les images. Je reste marqué par la séquence interminable avec le derrick qui explose. Il y a une rythmique qui va crescendo. Différents instruments se mettent en place. En même temps, la rythmique est décalée. C’est super fort: les instruments s’ajoutent de manière décalée par rapport au thème initial. Elle finit en filtres tandis que le crépuscule tombe. C’est juste magnifique.»"
MELOMANIAC"J’ai toujours écouté un peu de tout, autant de rock que de jazz, d’électro que de bossa-nova. Mais j’ai toujours eu une prédilection pour la musique de film. Dans les années 70, les artistes étaient incroyablement créatifs. En dehors de tous les groupes un peu progressifs comme Pink Floyd qui expérimentaient, les compositeurs avaient des moyens et bénéficiaient d’un orchestre, à l’écoute de ce qui se passait dans la nouveauté. Ils intégraient des guitares wawa lorsque le film était psychédélique. Ils intégraient des séquences de synthé populaires. La musique de film est extrêmement représentative des avancées dans la technique. Justement parce que les artistes avaient les moyens. J’adore Quincy Jones par exemple. Et j’adore Ennio Morricone. Morricone, tu le reconnais tout le temps qu’il soit sur un western, un polar, un drame, un giallo. Quincy Jones, tu ne le reconnais jamais. Il change à chaque fois de style. Il peut faire du jazz comme du bossa-nova. Je pense notamment au Gang Anderson, de Sidney Lumet où la bande-son est hallucinante."
DEBUTS"Je suis arrivé dans le monde de la musique par ténacité. J’ai commencé par le conservatoire. J’ai pris des cours de guitare classique. Je me suis mis à la batterie et j’ai commencé à monter des groupes. J’ai fait partie du groupe Orange avec Alex Gopher et le groupe Air. On était tous encore étudiants et c’était notre passion. Par la suite, j’ai fait des études et j’ai fini par bosser comme assistant dans une boîte de production de musique de pub. A partir de ce moment, j’ai réalisé que je pouvais en faire un métier. Au départ, je ne l’envisageais pas. J’ai travaillé avec Marc Collin sur le projet Ollano (groupe connu pour le morceau Latitudes, chanté par Helena Noguerra). C’est un ami de 20 ans avec lequel j’ai souvent travaillé. A l’époque, on avait fait des interviews pour des supports musicaux. Un journaliste nous avait fait remarquer que la musique d’Ollano était très cinématographique. Sur l’album, il y avait des ambiances très dark. Marc avait fait une école de cinéma avant d’œuvrer dans la musique. Quand on avait 20 ans, il m’a beaucoup transmis de son savoir cinéphile. J’ai pu découvrir les intégrales de Bergman, Buñuel. Je me suis mangé du cinéma d’auteur et j’ai découvert beaucoup d’univers."
Propos recueillis par Romain Le Vern