Enthousiasmé par CQ qui sort aujourd'hui dans les salles, nos deux envoyés spéciaux au Festival de Deauville de 2002 s'étaient empressés d'aller en interroger son principal artisan, Roman Coppola, fils de l'illustre Francis Ford Coppola et frère de Sophia Coppola (l'extraordinaire Virgin Suicide)
Retour sur l'entretien :
Votre père, votre sœur, votre cousin (Nicolas Cage), vous même… Pensez-vous que le talent est dans les gènes ?
Je n’y ai jamais pensé en ces termes. Je pense que c’est plutôt une tradition de créativité, mon grand-père était musicien, mes cousins sont acteurs, donc je pense que ma famille s’épanouit dans le champ créatif. Ca a plus à voir avec la culture, l’appréciation de celle-ci, l’environnement familial… Je ne sais pas, regardez dans les cirques, c’est une tradition familiale. C’est pareil pour ma famille.
Avez-vous déjà pensé à travailler dans un autre domaine que le cinéma ?
Je suis intéressé par l’art en général, par le design, l’architecture, la musique, l’écriture… Et comme tous ces domaines se rejoignent d’une si belle façon dans le cinéma…
Dans votre film, CQ, on sent un réel et sincère amour pour le cinéma, pour tous types de cinéma, que ce soit le genre avec le film dans le film, Dragonfly, ou le cinéma d’auteur avec le métrage intimiste que tourne le héros. Pourriez-vous réaliser n’importe quel type de film ?
J’aime vraiment les films, vous savez. CQ est une sorte de lettre d’amour au cinéma. Réaliser n’importe quel genre de film, je ne sais pas, mais je pourrais travailler sur n’importe quoi du moment que je suis passionné par le projet, que ça éveille quelque chose en moi. J’aime le genre de film qu’est Dragonfly, ces métrages un peu kitsch et délirants des sixties, mais j’aime aussi les œuvres plus personnelles. C’est ce que je voulais montrer dans CQ, revenir un peu dans le temps pour exprimer tout ça… Réaliser un blockbuster pourquoi pas ? Il y en a dans lesquels les réalisateurs intègrent des choses qui leur sont propres, d’autres qui marchent financièrement mais sont totalement vides.
Pourquoi avoir accepté de montrer à Cannes, l’année dernière, une version du film qui ne cadre pas totalement avec votre vision ?
Quand vous faites un film, vous faites du mieux que vous pouvez avec les prises que vous avez à votre disposition. Faire un film est un processus très organique et très évolutif. J’étais très excité par l’idée d’aller à Cannes, c’était la réalisation d’un rêve. Et puis le film ayant une touche française évidente, cela me semblait particulièrement approprié à l’époque. Quand j’ai fait le film, j’étais satisfait, les deux versions sont très proches… En fait, nous avions 8 mois avant la sortie du film, on s’est donc mis à regarder à nouveau les prises, et à se dire « tiens, on pourrait peut-être faire ça, ou ça… ». On a un peu raccourci le film, deux minutes environ, mais il y a très peu de changements.
L’accueil à Cannes avait été mitigé, et au vu de cette version du film, il est étonnant que les critiques aient été si dures avec vous. Cela n’a pas du être facile…
Je ne comprends pas non plus, vous savez, c’est un peu étrange, le script est le même, le premier cut et celui-ci, c’est presque le même film…C’est difficile de ne pas écouter ce que disent les gens. La première version était un peu folle, pas toujours facile à appréhender. Cela m’a appris que le public a besoin d’être emmené dans le film, et l’on a donc clarifié certains points. J’avais voulu fragmenter la narration en pensant que les gens pourraient rassembler les morceaux d’eux même. Du coup, les changements sont assez subtils mais permettent de mieux suivre le cours de la narration.
Dans CQ, le héros incorpore des choses personnelles dans ses films, les utilise dans ses scénarios. Avez-vous vous suivi le même processus ?
Il y a beaucoup de choses que moi seul peut décrypter, des choses que j’ai vu, qui me sont arrivées… Il y a aussi des touches importées d’autres films que j’aime, soit transformées, soit citées littéralement.
Comme Truffaut ?
Oh, vous l’avez remarqué ? Vous êtes les seuls à l’avoir vu jusqu’à maintenant. Ce sont de petites touches comme celle-ci qui sont vraiment personnelles. J’aime bien ce procédé.
Le personnage de Paul, est-ce vous ?
C’est plus une part de moi, une bonne part de moi, même, mais ce n’est pas totalement moi .Quand je réalisais des publicités ou des clips vidéo, je devais mettre en balance mon travail personnel et mes préoccupations commerciales, l’argent, etc… Mais faire des films, c’est aussi porter vos fantasmes à l’écran, leur donner corps, donc les éléments du script et votre personnalité s’entremêlent. Il y a de moi dans CQ et le personnage de Paul, mais pas il n’y a pas que ça.
Le personnage interprété par Gérard Depardieu pense qu’il faut forcément avoir un vécu important, un bagage, pour pouvoir faire des films personnels. Est-ce pour cela que votre première œuvre traite de ce que vous connaissez le mieux, le cinéma ?
Cela aide toujours d’écrire sur ce que vous connaissez, sur quelque chose de personnel. J’ai grandi dans le monde du cinéma, j’ai beaucoup de souvenirs qui y sont associés, des détails, et j’ai voulu les utiliser. Cela renforce votre imagination, et vous aide à retranscrire vos idée, vos fantasmes.
Votre héros semble plus heureux de travailler sur une œuvre commerciale, moins personnelle que celle qu’il réalise chez lui, censée exprimer son « moi » profond. Sa créativité y est plus développée…
Comme je l’ai déjà dit, j’aime les blockbuster et les films personnels. Paul représente un peu les deux pôles de mon cerveau. D’un coté, il vient à Paris pour faire du cinéma, et se retrouve à se filmer sur les toilettes, à cadrer son savon, je m’en moque un peu… D’un autre côté, il est très sincère, il essaie de faire quelque chose d’honnête, il cherche sa voie… Et j’admire ça ! Je préférerais voir son film que d’autres, plus réussis formellement, mais vides de sens, sans âme. Dans un film personnel, il y a une obligation d’utiliser votre imagination, de vous impliquer personnellement.
Avez-vous créé certains de vos personnages d’après des personnes existantes ? On pense notamment à celui du producteur italien, incarné par Giancarlo Giannini, qui est obsédé par les fins de ses films…
Il est vrai que si vous avez une bonne fin pour votre film, les gens sortiront en se disant : « waow, c’était un chouette film ! ». Mais pour ce qui est des personnages, ils ne sont pas vraiment basés sur des personnes réelles, quoi que le producteur dans CQ soit en partie inspiré de Dino DeLaurentis ou Carlo Ponti. Giannini est ami avec DeLaurentis, il a du donc incorporé dans son jeu quelques petites choses, des gestes ou des attitudes… Ca marche très bien et c’est assez drôle. Mais ce sont plus des archétypes, j’ai voulu avoir des contrastes entre les personnages, jouer sur les frontières entre le vrai film, la réalité et les fantasmes.
Travaillez-vous sur un nouveau projet, actuellement ?
Je réfléchis en ce moment à quelque chose, mais je ne suis pas encore prêt à en parler. J’aime écrire mes propres scénarios, cela prend donc du temps. Mais j’y travaille…