Par - publié le 08 septembre 2006 à 10h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h08 - 3 commentaire(s)
D’une justesse renversante, il est Abdelkader dans le film de Rachid Bouchareb, celui qui prend conscience, qui se révolte, qui laisse exploser sa colère tout en se sacrifiant pour une cause qu’il sait être juste. On le verra également bientôt dans Le concile de Pierre de Guillaume Nicloux et le prochain film d’André Téchiné, Les témoins. En attendant, c’est à la promotion d’Indigènes qu’il se consacre, une parenthèse qui lui a permis de retrouver ses complices et qui nous a surtout permis de rencontrer ce comédien rare et discret qui, après Bernard Blancan, parle avec sincérité d’une expérience unique.



Est-ce que c’est un film qui, peut-être plus que d’autres, a généré de votre part un engagement personnel ?
On peut difficilement dire plus que d’autres puisque dès l’instant où je n’ai plus de doutes, où je décide de m’engager, je m’investis de la même façon pour chacun de mes films. Néanmoins, en raison du sujet, c’est un film par lequel je me sentais personnellement interpellé, qui, effectivement, représente quelque chose de particulier. Rachid y soulève tout un pan de notre histoire, un pan oublié, quelque chose que l’on ne nous a pas appris, c’est donc un récit par lequel je me suis senti imprégné, qui véhicule en nous des sentiments inconscients, importants. En ce sens, oui c’est peut-être un film auquel je me sens très attaché.

C’est un pan de l’histoire auquel vous vous étiez déjà intéressé avant que Rachid ne vienne vous trouver avec ce projet ?
De manière aussi concrète, non, c’était sous jacent, j’en avais entendu parler, de façon lointaine. Le système français a tendance à classer certains événements historiques, et, malheureusement, il est facile de ne pas s’informer, de ne pas se sentir concerné par le passé, par certains faits, de ne pas creuser certains sujets, ce que nous avons fait ici, en revanche, pour préparer le film, pour mieux comprendre cette histoire, ces personnages, et c’est là que nous avons tous découvert une facette de notre identité qui nous manquait.



Cette prise de conscience vous a permis d’évoluer personnellement, d’appréhender certaines vérités différemment ?
Prendre conscience de ce qui s’est passé, du rôle de ces soldats, m’a rassuré sur ma place ici, sur mes origines. J’espère sincèrement qu’il y aura une vraie prise de conscience grâce à ce film, que certains poseront un regard plus objectif sur notre présence, qu’ils évolueront. Nous en sommes arrivés à un stade où les nouvelles générations n’ont plus envie d’avoir un discours revanchard. Mais ce n’est pas seulement un film politique, le discours de Rachid, sa mise en scène ne sont pas manichéens, ce qu’il voulait c’était avant tout s’axer sur le côté humain de ce récit. Il tenait d’ailleurs à que l’on serve tous un grand film d’aventure, sans dépasser certaines limites, sans chercher à asséner un discours, que l’on se contente de rendre les sentiments de nos personnages, leur courage, leurs espoirs, leurs blessures. C’est la partition qui, ensuite, doit dévoiler le côté historique de l’histoire, c’est en ce sens que je trouve le film réussi.


Et dans la personnalité d’Abdelkader, qu’est-ce qui vous a touché ?
Son parcours, je le trouve très fort, émouvant. C’est quelqu’un de très engagé, de très humain justement, qui découvre ses contradictions, dont il est d’ailleurs victime. Parallèlement il y a tout une vérité historique qui s’échappe de ce personnage à travers ses prises de position. Il y a déjà la symbolique du prénom, c’est le premier résistant arabe dans l’histoire des colonies. C’est quelqu’un de noble, de beau, qui représente l’avenir, la future conscience nationaliste de l’Algérie indépendante, ces hommes qui ont fait partie de l’armée française, qui se sont battus pour la libération de la France, pour être ensuite confrontés à ses propres paradoxes à partir des déclarations formulées par la République. Ce fut immédiatement le personnage que j’ai eu envie de défendre, je le trouve passionnant. J’avais le sentiment qu’à travers lui j’allais pouvoir vivre des choses très fortes, que j’avais envie de traverser. Sa prise de conscience me touche beaucoup, elle rejoint justement la nôtre. Ici, nous pouvons à notre tour prendre conscience de notre histoire et du coup nous épanouir, nous détacher d’une revendication oppressante.



C’est un personnage que vous avez eu du mal à appréhender ?
En fait je n’ai ressenti aucune difficulté, c’est une aventure qui n’a jamais été laborieuse, il fallait juste essayer d’être le plus juste et le plus sincère possible, et je pense que c’était vraiment ce que nous avions tous en tête. Nous n’avions pas de recul et au moment présent nous nous laissions juste emporter par la situation, celle que nous jouions à ce moment-là. C’est le but que l’on recherche en tant qu’acteur, se laisser dépasser par la scène, ne presque plus avoir conscience que l’on joue. C’est une sensation enivrante et ce fut souvent le cas durant ce tournage, d’autant plus que nous nous connaissions tous, qu’il y avait une vivifiante sincérité entre nous et que nous nous sommes retrouvés durant près de quatre mois ensemble, sur les routes, enfermés dans une histoire qui nous passionnait. Le but du jeu c’était de ne plus réfléchir, de plonger dans l’action, de la vivre.

Il ressort d’ailleurs de toutes ces images, que ce soient celles du tournage ou celles de la campagne autour du film, une incroyable complicité…
Elle était vraiment là, elle est toujours là, et je ne le dis pas pour promouvoir le film, ce fut incroyable, sincère, je vous le promets, il n’y a rien de surfait. Même à Cannes, qui est un lieu qui m’effraie, je me suis senti détendu, à ma place, heureux d’y être pour ce film, pour un film de bande. Nous l’avons vécu ensemble, c’est vraiment mon plus beau Festival. Maintenant le film va appartenir au public, nous, nous suivons notre chemin, chacun de notre côté, nous nous retrouvons, nous nous croisons toujours avec plaisir. Il est important pour un acteur d’oublier un rôle pour avancer. On ne peut pas garder toutes ces émotions en nous, il faut purger autrement on éclate, mais de ce film, il reste aujourd’hui une magnifique, vibrante expérience et j’espère qu’il touchera autant le public qu’il nous a touché nous.



Une dernière image, une dernier souvenir, celle de la dernière scène, vous êtes seul, les années ont passé, une scène emplie de nostalgie, une scène lourde à porter ?
J’étais terriblement ému, pas seulement parce que j’étais seul, mais parce que nous l’avons tournée quelques mois après la fin du tournage, Rachid avait déjà un premier montage. J’ai tenu à l’interpréter, je tenais à poursuivre cette histoire avec mon personnage, à l’incarner vieilli, qu’il y ait une continuité. D’autant plus que nous avons vécu ce tournage de bout en bout de manière artisanale, avec beaucoup de cœur et de plaisir, donc, d’aller jusqu’à la dernière touche c’était génial, un luxe cinématographique.

Propos recueillis par Sophie Wittmer
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