Par Denis B et Renaud M - publié le 14 avril 2008 à 15h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h37 - 0 commentaire(s)
Shinya Tsukamoto est un artiste à part. Il n'y a qu'a voir tetsuo 1 et 2, Tokyo Fist, Bullet Ballet et Hiruko The Goblin pour s'en convaincre. Avec la sortie de son dernier film Gemini dans les salles dès demain (lire la critique) et le DVD zone 3 déja testé ici, voici l'interview du réalisateur.

DVDRAMA : C’est la deuxième fois que vous collaborez avec un studio pour honorer une commande. J’avais entendu dire que cela s’était plutôt mal passé sur Hiruko the Goblin. Pourquoi alors avoir accepté de renouveler l’expérience une deuxième fois ?
SHINYA TSUKAMOTO : Hiruko the Goblin n'a pas été une mauvaise expérience. Ca a été difficile, c'est vrai, mais j'ai beaucoup appris en tournant ce film pour la Shikoku dans les studios de la Toho. J'avais des objections, mais l'expérience m'a beaucoup servie pour Gemini. Cette fois-ci j'ai décidé de prendre ce qu'il y avait de bon dans le fait de travailler pour une major, mais j'ai aussi fait respecter ma façon de tourner, c'est-à-dire moi derrière la caméra, mon équipe habituelle à mes côtés et j'organise l'image comme bon me semble. Avec Gemini nous avons réussi la synthèse idéale entre le cinéma indépendant (avec mes conditions) et le confort du système des majors, la collaboration propice à la liberté créatrice.

Comment est né le projet ? Le scénario avait-il été déjà écrit quand on vous l’a proposé ?
Non. D'une manière générale, il est absolument impensable que je tourne un film sur le scénario de quelqu'un d'autre que moi (rires). On m'a présenté la nouvelle d’Edogawa Rampo et m'a demandé si je pouvais en faire quelque chose. Je l'ai d'abord lu puis je leur ai dit que s'ils me laissaient développer le projet complètement à ma manière, avec ma vision, j'accepterais de le faire. C'est donc comme cela que j'ai travaillé et fait de cette nouvelle un film d'une longueur commercialement normale. Alors c'est vrai que le distributeur au Japon c'est la Toho mais je n'ai eu aucune contrainte. On peut même se demander ce qui les a poussé à accepter de distribuer un film personnel, en quelque sorte pratiquement indépendant, dans le cadre d'un grand réseau commercial.

Est-ce que vous pensez que la Toho s'attendait à un tel résultat, à aussi peu de compromis ?
La Toho n'est intervenue que pour la distribution. J'ai fait le film pour Sedike, société de production qui a les moyens d'une major mais qui est généreuse. Ce n'est qu'une fois le film terminé qu'on l'a proposé à la Toho. Puisqu'ils ont décidé de l'acheter et de le distribuer, je suppose que cela leur a plu. Peut-être qu'ils ont hésité. C'est vrai que c'est loin des Pokémon (autres films distribués par ce studio/NDLR).

Quelles sont les différences entre votre scénario et la nouvelle ? On a l'impression que Rin (interprété par la superbe Ryo), personnage féminin très fort comme on en retrouve tout au long de votre oeuvre, est de votre cru.
L'histoire originale des deux garçons jumeaux dont le cadet tuait le frère ainé et prenait sa femme était déjà dans le livre. Ce qui est différent, c'est justement le personnage féminin, comme vous l'avez bien deviné, uniquement cantonné dans la nouvelle à un rôle de poupée.

De potiche ?
Si vous voulez (rires). Mais je préfère poupée au sens où elle constituait plus un enjeu qu'un personnage épais, fort et écrit. C'était davantage une présence dans le roman, objet d'un jeu entre les deux frères. Il m'a semblé intéressant de développer le personnage parce que je considère que les femmes, sous leur apparence fragile, sont fondamentalement les êtres les plus forts. C'est donc ma vision du personnage féminin que l'on voit dans le film.

Pourquoi avoir décidé de ne quasiment jamais montrer les jumeaux ensembles, au contraire d'un film comme Faux Semblants ? Est-ce pour des raisons techniques ? Ou par libre choix narratif afin de créer un doute concernant la réalité de leur existence séparée ?
On les voit tout de même ensemble à deux moments essentiels. La première fois, lorsque le cadet étrangle son frère et le jette dans le puit et, la deuxième, lorsque c'est l'ainé qui, sorti du puit, étrangle et tue son cadet. Ce sont des moments très forts et d'intense proximité. J'ai utilisé pour cela la composition digitale. Pour le reste, ne jamais les montrer dans le même plan et la même image était un choix délibéré afin de renforcer l'opposition des deux mondes auxquels ils appartiennent, à savoir d'un côté le ciel et de l'autre l'enfer. C'est ce que j'ai illustré notamment par le conduit du puit qui les sépare pendant toute une partie du film, le cadet qui vit dans un taudis, dans les bas-fonds de la ville et l'ainé qui vit dans cette superbe maison.

On retrouve dans Gemini ces thèmes récurrents chez vous qui sont ceux de la vérité cachée et refoulée dans l'inconscient, et de la mauvaise conscience qui en résulte et qui assaille les personnages.
C'est un peu dû à la façon dont je vit, dont je ressens la vie et l'existence, notamment dans la ville de Tokyo, que j'aime et que je connais bien. C'est une ville qui a toutes les apparences d'une cité tranquille où l'on se sent en sécurité. Mais on se voile la face et l'on passe à côté de quelque chose d'important. On commet une erreur en pensant cela. Il y a au fond de cette ville des choses et des esprits néfastes, maléfiques, qui circulent et qui peuvent nous attaquer à tous moments. Et il ne suffit pas de rester dans la crainte, il faut faire face à ces dangers, affronter ce mal qui rode. Dans ce combat contre le mal, la vérité nous structure. Il faut la faire naître et ne pas se contenter des apparences (de calme et de sécurité).

Dans cette confrontation entre le mal et le bien, entre l'enfer et le paradis, on a l'impression que la maison, endroit central de l'action, en est justement le lieu de rencontre, la frontière qui les réunit en même temps qu'elle les sépare. D'un côté ce bleu très froid et aseptisé des intérieurs, de l'autre ce rouge et ocre très chauds et passionnels des bas-fonds.
Cette froideur de la maison exprime la tranquilité du paradis. A l'opposé, les couleurs chaudes des taudis représentent cet enfer, cette vie qui grouille et qui pourrit. C'est la même chose dans Tokyo Fist. La froideur paradisiaque du calme (la ville) et la chaleur infernale de la passion (les entrailles). La question de savoir lequel des deux mondes l'on préfère n'est pas convoquée ici.

Qu'en pensez-vous justement ?
Je pense qu'être en enfer doit être particulièrement dur. Moi, je considère que je suis au paradis. Mais je ne dois pas me voiler la face. Il faut se forcer à regarder la réalité de l'enfer pour éviter de s'endormir dans une espèce de béatitude auquel on a tendance à s'habituer.

Il est exactement question de cela lorsqu'au début du film, dans cette superbe scène, Yukio, le frère ainé qui est médecin, est tiraillé entre, d'un côté une femme pauvre et son enfant, contaminés par un virus, qui demandent désesperément de l'aide, et de l'autre, un notable de la ville qui est tombé sur la tête et dont les amis s'empressent de sonner à la porte. Le personnage est face à un dilemme, au milieu d'un couloir aux bouts desquels se trouvent les deux extrêmes : d'un côté des représentants de l'enfer et de l'autre du paradis. Il y a également ici une analogie entre ce qui est gangréné, contaminé et qui risque de contaminer (le dangereux), comme venant de l'enfer et ce qui est propre, sain, aseptisé (l'inoffensif) comme issu du paradis. Finalement, il choisira de guérir le notable et de se débarasser de la miséreuse.
C'est vrai qu'à ce moment du film, il fait le mauvais choix. Il n'a pas encore compris que de sa position du paradis il doit tout de même se forcer à regarder l'enfer. Au lieu de cela, il va à nouveau du mauvais côté. Il n'a pas encore compris que c'est en regardant l'enfer qu'il peut renforcer son droit d'être au paradis.

A la fin du film, il a été forcé par son jumeau à regarder et à appréhender le mal. Si bien qu'il a fini par absorber cette part sombre de lui-même et qu'il est désormais près à sortir de chez lui pour aller vers cette autre aspect de la société et même venir en aide à ces rejetés du système, ces membres de l'enfer.
Effectivement, il a réussi à absorber cette part maléfique et misérable de l'humanité personnifiée par son frère cadet. Il l'a fait sienne et réunit maintenant ces deux aspects en lui, ce qui va lui permettre d'aller vers les habitants du taudis. Il est devenu un être complet qui réunit à l'intérieur de lui même le bien et le mal.

C'est ce que doit être l'être humain, c'est l'équilibre qu'il doit trouvé ? Est-ce en quelque sorte un idéal ?
Non. Il s'agit de l'essence de l'être humain. C'est ce qu'il est. Il doit toujours avoir en lui la possibilité du choix.

Vous auriez pu incarner le personnage principal comme vous l'avez fait dans Tokyo Fist et dans Bullet Ballet. Pourquoi ne l'avez vous pas fait ?
Tout simplement parce que dans le contrat que j'avais passé, il y avait deux conditions : d'abord l'adaptation de la nouvelle de Rampo et ensuite de prendre pour le rôle principal l'acteur Masahiro Motoki, actuellement la vedette la plus populaire du japon et qui a fait un excellent travail. Si j'en avais été l'interprète, le tournage aurait duré beaucoup plus longtemps qu'un mois.

Un critique a dit dans un article consacré à Gemini que c’était votre film le plus mûr et le plus abouti. Qu’en pensez-vous ?
Vous savez, ce sont les critiques qui disent et pensent ce genre de chose (sourire). Cela dit, c’est vrai que ce film arrive après quelques autres et que depuis mes débuts, j’ai évidemment beaucoup progressé tant au niveau technique que thématique. Aujourd’hui, j’arrive mieux à exprimer ce que je voulais dire dès le début, je m’approche de plus en plus de mon idée originelle. Mais quant à considérer et juger le dernier par rapport aux autres, c’est comme si vous demandiez à un père de vous dire lequel de ses enfants il préfère. Il vous répondra qu’ils sont tous mignons et qu’ils ont chacun leur caractère, leur identité propre.

On a l’impression que le cinéma japonais, avec des films comme Eureka, offre un écho intéressant à votre cinéma et vos préoccupations. Qu’en pensez-vous ?
Je n’ai pas vu ce film. Mais non, je trouve que suis toujours aussi isolé qu’avant dans le cinéma japonais. Par contre, je vois des films américains comme Fight Club, film hollywoodien, qui reprend pourtant mes thèmes. Je me dis donc que ce n’est pas une question de nationalité mais de génération et que finalement je ne suis pas si isolé que cela dans le cinéma mondial.

Quels sont vos prochain projets ?
J’ai envie de faire quelque chose de très différent mais je ne sais pas si cela va être possible…


Propos recueillis par Denis Brusseaux et Renaud Moran. Traduction de Catherine Cadou. Remerciements à Michel Burstein (Bossa Nova) et à Catherine Cadou.
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