Avec un regard juste et sans prendre parti pour un camp ou un autre,
Une jeunesse comme aucune autre fait le constat de toute la difficulté d’être une jeune femme aujourd’hui en Israël, en ajustant au mieux ses désirs de vie à une société sous tension. Smadar Sayar, l'une des deux actrices principales du film revient sur cette expérience, forcément marquante...
Le film traite de deux femmes faisant leur service militaire en Israël. Avez-vous vous-même fait votre service militaire ?Non. En Israël, c’est obligatoire de faire son service militaire, mais je ne voulais faire partie d’aucune armée, ni israélienne, ni aucune autre, ni porter d’armes. Quand vous partez à l’armée, vous êtes très jeune, 17-18 ans, et vous devez faire des papiers administratifs pour savoir ce que vous allez faire dans l’armée. Lorsque j’avais sept ans, j’ai posé des questions à ma mère sur ce qu’était l’armée, et elle m’a dit que je devrais la faire. Je lui demandé : « les filles aussi ? », et quand elle m’a répondu affirmativement, je lui ai dit que je ne ferais pas l’armée. Elle a rigolé, et elle m’a dit : « tu as encore le temps … ». Et jusqu’à ce que j’aie l’âge requis, il était clair que personne ne devait même m’en parler parce que je ne voulais pas faire l’armée. A l’époque, c’était assez unique et peu de filles ou de garçons refusaient de faire leur service militaire. Mais depuis, les 3-4 dernières années, on voit plus de jeunes qui ne veulent pas le faire. Mais bien sûr, c’est aussi important qu’Israël ait une armée, car nous sommes dans un contexte de danger.
Etant obligatoire, comment peut-on échapper au service militaire ?C’est aussi une drôle d’histoire ! Quand j’étais une jeune femme en âge de faire le service militaire, j’ai dû tenir bon et me défendre. En pratique, vous faîtes la queue parmi de longues files de filles pour avoir un entretien avec un docteur et remplir des papiers bureaucratiques, et quand j’ai eu mes entretiens, je leur ai dit que je n’avais rien à leur dire et que je ne ferais pas l’armée car j’étais une anarchiste, et qu’ils ne pouvaient pas me dire ce que je devais faire ! Mais ils n’ont pas accepté l’excuse, donc je suis rentrée chez moi, et le surlendemain, j’y suis retournée en leur disant que j’étais pacifiste ! En fait, on m’avait dit que cette excuse était acceptée mais ils l’ont aussi refusée et ont essayé de me convaincre que l’armée était bonne pour moi… Alors j’ai juste refusé de répondre à leur appel et je les ai ignorés. Puis pendant 7 mois, ils ont commencé à me chercher, à appeler ma mère, et enfin ils ont compris qu’ils n’avaient pas tant besoin de moi que ça, et ils m’ont laissée ! Cependant il y a un problème, ils vous libèrent de vos obligations mais avec une lettre appelée « profil 21 » qui signifie que vous n’êtes pas très claire… Heureusement comme je suis une artiste, cela n’a pas eu d’influence sur ma vie ou sur mon art.

Du coup, comment avez-vous appréhendé votre personnage et votre rôle ?J’ai beaucoup discuté avec des filles qui l’avaient fait, ce qui n’est pas dur, car vous n’avez qu’à marcher dans la rue et arrêter n’importe qui, elle vous racontera son expérience dans l’armée. De plus, ma grande sœur a fait son service au sein de l’unité dans laquelle se trouve mon personnage dans le film. Quand nous avons tourné, c’était bien sûr dans Jérusalem et il y avait ces soldates dans la rue. Donc, j’ai aussi marché derrière elles en les suivant, juste pour voir comment elles faisaient ce travail, d’aller vers les passants dans la rue et de contrôler leur identité. C’était très intéressant car c’est très rare de tourner un film en recréant la réalité, mais à l’intérieur même de celle-ci, et de voir comme dans un miroir votre personnage dans la réalité.
Le film s’appelle Une jeunesse comme aucune autre. En quoi est-ce différent d’être jeune en Israël par rapport à ailleurs dans le monde ?D’abord, je n’ai jamais été jeune ailleurs qu’en Israël ! Mais, les gens disent que les jeunes Israéliens sont plus matures, ou se débrouillent mieux dans certaines situations car l’armée et le contexte dans lequel nous vivons font que l’on est plus responsable. Il faut être responsable quand à 18 ans, on vous donne un uniforme et une arme. Toutes les difficultés qui vous arrivent quand vous êtes à l’armée, comme ne pas voir ses parents ou son petit ami, sont très dures. Il est aussi très dur de grandir dans un contexte où tout peut arriver à chaque seconde. Dans certains endroits d’Israël, vous pouvez sentir cette pression dans l’air. Je vis dans le sud d’Israël, et chaque jour, chaque nuit, on entend les bombes. Cela vous fait réfléchir au sens de la vie et au fait que quelque chose peut arriver à n’importe quel moment.
Du fait de ce contexte particulier, est-ce que le film a été difficile à tourner à cause des autorités ou de l’armée ?En fait, le producteur a appelé l’armée et a demandé la permission d’utiliser les vêtements, les véhicules ou leur aide pour délimiter le tournage. Ils nous ont aidés à arrêter la circulation dans les rues, et ont prévenu les gens avant la scène de l’explosion qu’il allait y avoir une forte bombe. Donc, l’armée nous a plutôt aidés mais il a aussi fallu leur dire de quoi traitait le film et le présenter en douceur. Mais je ne crois pas que ce soit un film contre l’armée, ce n’est d’ailleurs pas un film CONTRE quelque chose, mais plutôt un film qui montre les deux facettes et demande aux spectateurs de voir qu’il y a de la souffrance des deux côtés. Les Arabes souffrent certainement beaucoup de cette situation, mais bien sûr les Israéliens en souffrent aussi. Donc ce n’est pas contre l’armée, il s’agit juste de croire en cette réalité qui est très délicate.
Et le fait de tourner dans Jérusalem ?Le tournage a duré vingt jours dans Jérusalem, et le fait de tourner un sujet très réaliste dans la réalité est quelque chose de particulier, mais il n’y a eu aucun problème avec les gens dans la rue.
Le film parle de la condition des femmes au sein de l’armée. Est-ce aussi d’une certaine manière une image de la femme dans la société israélienne ?Je pense que le film montre cette réalité de plusieurs manières. Nous vivons dans une société patriarcale, et l’armée et le cinéma le sont aussi. Les hommes y ont plus de pouvoir, et il n’y a pas beaucoup de femmes réalisatrices en Israël. C’est donc très rare dans notre cinéma, et ça l’a été pour moi aussi, car jusqu’à ce film, je n’avais été dirigée que par des hommes dans les productions que j’avais faites. C’était donc très intéressant de travailler avec deux femmes, et nous avons beaucoup parlé de la place de la femme dans la société israélienne et dans l’armée. Je pense que le film le montre. Mais il faut toujours se rappeler que chacun voit les choses avec ses propres yeux et son propre esprit, donc même si le film a été créé dans ce sens, il peut être vu différemment. Ce film est important car en Israël, il y a beaucoup de films sur l’armée, mais il n’y en aucun sur les femmes dans l’armée. Donc, c’était vraiment un film spécial.

Justement, il n’y a pas beaucoup d’hommes dans le film…Je pense que les deux réalisatrices voulaient vraiment montrer le monde de ces deux filles. Mirit est très timide, elle a son père dans le film et cherche un copain à l’extérieur de l’armée. On ne connaît pas les parents de Smadar, elle est très seule et passe ses nuits avec quelqu’un de différent chaque fois, pas forcément des hommes mais aussi ses amis. Le film s’attache véritablement aux deux filles et l’on voit les hommes seulement par leurs effets sur leur monde, comme dans cette scène où le commandant de l’armée vient.
Comment le film a-t-il été accueilli en Israël ? Quelles ont été les réactions ?Les israéliens ne vont pas beaucoup voir de films israéliens. Quand ils vont au cinéma, ils vont voir autre chose, les films d’Hollywood, parce qu’ils veulent s’évader du quotidien et pas forcément voir un miroir de leur réalité. Donc le film a surtout eu un écho à l’étranger, mais ce genre d’oeuvre a en général du succès en DVD en famille à la maison. Je regardais justement sur les sites internet en Israël les commentaires dans les forums. Chaque fois qu’un journal parlait du succès du film dans d’autres pays, il y avait des gens qui trouvaient que c’était important de montrer cet aspect d’Israël avec des femmes dans l’armée, et d’autres personnes qui pensaient que ce n’était pas bon pour Israël. Et je pense que ces dernières personnes n’avaient pas vu le film parce qu’il n’est ni contre l’armée, ni contre Israël, ni un film « de gauche », mais montre les deux camps dans des faits ordinaires et quotidiens.
Propos recueillis par Arnaud Olzeski