Le précédent et saumâtre
She Hate Me a dérouté le public et les critiques jusque dans son titre (contraction roublarde de
she hates me : elle me déteste et
she ate me : elle m'a bouffé). Avec
Inside Man, Spike Lee revient en forme et signe un faux film de commande où il a eu les coudées franches : possibilité de modifier certains détails du scénario comme les dialogues, liberté de choisir les acteurs qu’il voulait, budget confortable, confiance du producteur. Ce qui aurait pu être son film le plus impersonnel ne fait que rappeler à quel point sa maîtrise formelle et sa direction d’acteurs impressionnent. Le résultat est jubilatoire et particulièrement séduisant.
Excessif :
Comment avez-vous travaillé la bande-son avec Terence Blanchard et comment avez-vous découvert le somptueux morceau Bollywoodien pour le générique ? Spike Lee : Sur
Inside Man, Terence et moi avons apporté le maximum d’attention à la bande-son parce que nous voulions quelque chose de délibérément différent des scores précédents. Pour la chanson qui sert pour les deux génériques, je l’ai découvert en allant à un cours universitaire où une femme indienne m’a demandé si je m’y connaissais en cinéma Bollywoodien. Il n’en était rien. Le cours suivant, elle m’a apporté un long métrage
Dil Se (Mani Ratnam, 98) que j’ai vu en DVD et je l'ai adoré ; et le morceau
Chaiya Chaiya, de Sukhwinder Singh et Sapna Awasthi y figurait. Généralement, j’aime utiliser des morceaux dans mes films comme du Stevie Wonder et du Bruce Springsteen. Ici, nous avons eu les droits pour reprendre la chanson du film indien. Terence Blanchard a fait les arrangements pour donner une touche personnelle. Pour donner une version plus rap, il a fait appel à Panjabi Mc.
Pourquoi avez-vous fait une allusion à Get Rich or Die Tryin’ à travers un jeu vidéo ? C’est une critique, pas tellement envers 50 cent, mais surtout envers le gangsta rap et leur façon de s’amuser de la violence. L’état d’esprit correspond au jeu vidéo où le but est de plomber un adversaire. Je n’aime pas beaucoup le film de Jim Sheridan de toute façon. Autrement, dans la catégorie des rappeurs qui deviennent acteurs, je trouve que celui qui s’en sort le mieux, c’est Mos Def.
Est-ce que vous avez vu Collision et si oui, qu’en avez-vous pensé ? C’est pas mal.
Que pensez-vous du fait qu’un film qui évoque les problèmes raciaux ait remporté l’Oscar du meilleur film ? Je vais vous le dire comme je le pense honnêtement : ils ont récompensé
Collision parce qu’ils ne voulaient pas le décerner à
Brokeback Mountain, d’Ang Lee, pour ce que ça sous-tend. C’est simplement de l'hypocrisie.
Quel était votre dessein avec Inside Man ? Le but sur ce film était de faire en sorte que le public ne devine pas où l’histoire l'emmène et ne pas en faire trop avant la révélation finale.
On pense beaucoup à Un après-midi de Chien, de Sydney Lumet. Tout à fait. C’est une sorte d’hommage. Je n’avais pas d’autres films en tête que celui-ci. Ce qui est intéressant, c’est que l’action du film de Sydney Lumet se déroule dans un New York presque préhistorique dans lequel je serai tenté de dire qu’il y avait une certaine insouciance. Alors que dans le New York d’aujourd’hui, dans le contexte du post-11 septembre, la peur et la paranoïa sont plus fortes. L’action se déroule essentiellement en intérieur. Mais à bien des égards, on reconnaît des réactions types de New-Yorkais. Ce ne sont pas les bâtiments qui font la ville mais les individus. C’est une grande diversité de gens qui sont aujourd’hui sous tension. Ce ne sont pas que les New-yorkais qui vont mal mais le monde entier qui est en proie à la peur de l’autre et de l’étranger. De manière plus générale, à New York, un fossé dangereux se creuse : les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Ce n’est pas dû au 11 septembre mais simplement à la politique des Etats-Unis et à l’inefficacité de son gouvernement. En revanche, les new-yorkais ont la peur secrète que cela se reproduise et que ce ne soit pas la dernière attaque terroriste. Le spectre de ces événements hante encore la ville.
Après She Hate me, votre précédent film très controversé qui a généré les courroux de féministes et de ligues homosexuelles, était-ce votre volonté de faire un film moins offensif et plus décomplexé ? Personne ne doit me dire quel film je dois faire ou non. Je ne fais pas de film en réaction à ce qu’a pu généré le précédent. Si j’ai fait
Inside Man, c’est uniquement parce que j’en avais envie. Rien d’autre. Sur celui-là, je n’ai pas envie que les spectateurs aient à penser.
Inside Man s’inscrit vraiment dans le divertissement et un genre avec ses codes que l’on écorne. D’ailleurs, je ne compte plus faire des films qui essayent de dire des choses et de jouer la carte de la revendication. Actuellement, je suis en train de faire un documentaire intitulé
When the Leevis Blow sur l’ouragan Katrina et toutes les conséquences sociales, morales et politiques que cela a engendré.
Qu’est-ce qui vous a décidé à réaliser un film de commande ? Le scénario était vif, intelligent, avec des personnages géniaux. Généralement, quand je lis un scénario, je sais d’emblée comment il se terminera. Là, ça n’a pas été le cas. On ne tombe pas sur de bons scripts tous les jours et quand il y en a un bon, c’est peu fréquent. C’est accessoirement une denrée rare à Hollywood où les scénarios qui circulent sont merdiques.
Même s’il s’agit d’un scénario que vous n’avez pas écrit, on ressent souvent votre patte. Comme cette scène avec le Sikh relâché par les otages. Ce détail n’existait pas dans le script d’origine et je l’ai sciemment rajouté. Mais je n’ai pas tout retouché. Il y a même des détails politiques sous-jacents qui étaient présents à l’origine. Pour être franc, je n’ai pas cherché à faire plus de revendications dans le sens où le script que j’avais était déjà formidable. J’ai juste par intermittences mis quelques accents typiques de mon cinéma pour que ça ait la saveur d’un de mes joints.
Comment avez-vous travaillé avec le producteur Brian Grazer ? C’est un producteur qui a du succès dans les affaires, qui sait être très populaire à Hollywood. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela n’a pas affecté ma façon de travailler et j’ai eu la possibilité de faire ce que je voulais sans limite. On pourrait croire qu’il était tout le temps sur mon dos mais ça n’a pas été le cas. Nous avons davantage discuté sur la tournure que le film devait prendre, mais ça s’arrête là.
Propos recueillis par Romain Le Vern