Par - publié le 12 janvier 2009 à 03h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 21h02 - 0 commentaire(s)
Après une série de documentaires abrasifs, Ulrich Seidl réalise depuis Dog Days des fictions provocantes qui amplifient une réalité pour la rendre insupportable. Le cinéma y est moins l’art du mensonge que celui du constat. Avec Import Export, l’artiste creuse le sillage de Werner Herzog en interrogeant le regard du spectateur sur ce qu'il voit, sur ce qui est vrai ou faux, sur ce qui est choquant ou pas. Vu le sujet de son prochain long métrage Paradise, il n’a pas toujours pas envie de faire l’unanimité.



Tous vos films sans exception divisent de manière radicale. Comment l’expliquez vous ?
Je pense sincèrement que la réception de mes films varie en fonction des spectateurs qui sont présents dans la salle. Parfois il naît un malaise qui se propage. Voir des films au cinéma constitue une expérience unique. J’ai remarqué pour avoir un rire assez fort que lorsque quelqu’un se met à rire pendant un film, les autres spectateurs ont tendance à prendre le relais et à rire eux aussi. Au départ, ils n’osent pas. D’autres ne supportent pas que l’on rit. Beaucoup trouvent que la scène du strip-tease dans Dog Days est très drôle alors que c’est peut-être la scène la plus touchante du film. Après, je conçois qu’on puisse la trouver hilarante. Ce qui peut provoquer le rire dans le cas présent, c’est que la femme ne correspond pas aux canons de beauté. Mais il faut se souvenir que dans l’esprit de l’homme âgé, il s'agit d'un fantasme érotique. Elle porte aussi les vêtements de l’épouse défunte. De nos jours, on voit trop souvent l’image d’une sexualité sans désir que les gens ne semblent plus habitués à ce genre de fantasmes.



Comment faut-il déterminer la part de réalité et de fiction dans votre cinéma ?
C’est une évolution logique dans mon parcours. J’ai commencé en tournant des documentaires qui avaient des éléments de fiction. Au cours des années, j’ai perfectionné mon système pour m’approcher de résultats qui ont plus un caractère fictionnel mais ayant également des éléments propres au documentaire. Dans Animal Love par exemple, un documentaire sur la relation que certains hommes entretiennent avec leurs chiens, il y a des éléments appartenant à la fiction. Les personnages que j’interroge dans mes documentaires existent vraiment. En revanche, ils ne sont pas toujours présentés dans leurs appartements. Je n’hésite pas à changer le lieu ou la disposition des meubles et je leur fais faire des choses qu’ils ne feraient pas nécessairement tout seuls. Je pense par exemple au plan où un homme nu se promène avec son chien. Si je ne le lui avais pas demandé, il ne l’aurait pas fait. La plupart du temps, je rencontre les gens, ils me racontent leurs histoires et j’invente des stratagèmes pour les mettre en scène… Il faut croire qu’ils ne se sentent pas floués vu qu’ils posent souvent leurs candidatures pour participer au film suivant. Le spectateur peut avoir l’impression que je filme ces gens tels qu’ils ne voudraient pas être perçus mais c’est faux. Le problème qu’il peut ressentir face à ce que je montre ne vient que de lui. En retour, il me pose la question de la responsabilité face aux images. Pourquoi devrais-je fixer des limites ?


On a l’impression que vos influences sont plus picturales que cinématographiques. Est-ce exact ?
Il y a une notion très forte chez moi, c’est celle de la "réalité mise en scène". Je prends des éléments de la réalité pour les intégrer comme dans un tableau pour suggérer quelque chose qui nous dépasse. En juxtaposant ces tableaux, j’essaye de créer une magie. J’avais imaginé devenir peintre au début de ma carrière mais je n’avais pas assez de talent. C’est très difficile d’être soi-même juge de ce qui peut nous avoir influencé. Pour les peintres, je cite toujours Bosch et Goya. Pour la photographie, on a souvent comparé mon style à celui de Diane Arbus. Simplement parce qu’elle photographiait des gens marginaux que l’on n’avait jamais photographié de cette manière. Pour Bosch, c’est l’enfer et l’enfer joue un rôle dans ma vie. Ma définition de l’enfer, c’est ce que les êtres humains se font subir en permanence. Il ne faut pas regarder très loin autour de nous pour voir ça. Dans les médias, cela arrive presque tous les jours. En ce qui concerne Le Bal, un autre de mes documentaires, je n’ai fait que filmer les gens tels qu’ils étaient. Je n’ai rien ajouté ni proposé d’habiller telle ou telle personne pour qu’elle paraisse risible. Aujourd’hui encore, elles s’habillent comme ça. Ces traditions peuvent paraître absurdes et en ce sens, elles peuvent faire rire le spectateur.



Dog Days, votre premier long métrage de fiction, vous a apporté une reconnaissance internationale. En êtes-vous satisfait ?
Dog Days est le film qui a eu le plus de succès en Autriche avec un accueil remarquable que ce soit au niveau de la presse et du public. Plus important que n’importe quel autre de mes films… Le fait que j’ai reçu un prix au festival de Venise a certainement contribué à cette popularité. Les Autrichiens admirent les grands sportifs. Quand un sportif remporte un prix de mains étrangères, c’est vraiment bien. Dans mes souvenirs, c’est même le film autrichien qui a eu le plus de spectateurs. Pour moi, cette expérience a constitué un tournant parce que jusque là, ce n’était pas évident de moi de réaliser une fiction. Avec Import Export, je voulais sortir de ce contexte autrichien, sans doute pour fuir la popularité, même si Dog Days reste pour moi un film emblématique pour le monde occidental. Les gens qui vivent dans des maisons semblant avoir été achetées dans des catalogues existent partout dans le monde. Dans Import Export, les deux histoires que je raconte sont totalement inventées mais basées sur des faits réels. L’histoire de Olga est semblable à celles qui se passent tous les jours en Autriche. Elle incarne la femme de l’Est qui quitte sa famille et ses enfants pour travailler illégalement en Autriche et qui pour cette raison ne peut pas revenir dans son pays d’origine. L’histoire du personnage masculin appartient plus à la fiction.



Comment s’annonce votre prochain long métrage ?
Au départ, quand j’ai écrit le scénario de Import Export, j’avais plusieurs personnages qui suivaient les mêmes trajectoires pour trouver du travail. C’était un peu trop dans la lignée de Dog Days. Par la suite, je me suis aperçu que ce n’était pas une bonne façon de réaliser ce film. Je les ai tous fait sauter pour n’en garder que deux. Dans mon prochain long métrage, il y aura trois histoires. Comme toujours, ça parlera d’amour (ironique). Ou plutôt la recherche de l’amour. Les histoires de trois femmes dont les destins seront racontés en parallèle et ça s’intitulera Paradise. Il sera question de tourisme sexuel, de religion, de différence entre les femmes maigres et les femmes obèses, mais aussi d’argent. Ce sera une comédie et une tragédie en même temps, comme dans la vie.

Propos recueillis par Romain Le Vern
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