Dans cette deuxième partie, Del Toro nous entraîne aux sources de la créativité, là où disparaissent les frontières et les catégories. Attention pourtant ! Les mots doivent ici être manipulés avec prudence car il s’agit de distinguer ce qu’ils désignent, ce qu’ils définissent et ce que le sens commun leur fait dire.
Reconnaissez-vous les influences japonaises de votre film ? L’Elemental, par exemple, m’a fait penser aux divinités sylvestres de Miyazaki…Vous savez, je serais le premier à l’admettre si le choix était conscient. Je l’admettrais aussi si nous avions explicitement évoqué des séries comme Evangelion, par exemple, en dessinant ces créatures. Ce n’est pas le cas mais je ne rejette en rien la possibilité de ces influences. J’ai une dévotion si grande pour le travail de Miyazaki que je ne doute pas de son influence. En revanche, il y a des influences conscientes, notamment celles d’Harryhausen et de Jim Henson.
Le Labyrinthe de Pan était chargé de symboles occultes en tous genres. Hellboy 2 est lui aussi traversé d’allusions à un certain occultisme du XIXème siècle (je pense à l’épée de Nuada, à la Venus de Willendorf etc.). Ces deux films ont été produits dans un système complètement différent mais on dirait pourtant qu’ils sont reliés par ces correspondances.Je ne pense pas forcément les choses de cette manière. J’ai écrit
Hellboy 2 les légions d'or maudites durant la pré-production du Labyrinthe de Pan ; donc on peut dire qu’ils proviennent du même lieu. C’est difficile pour moi de prédire la postérité, d’aucune façon que ce soit. Certains m’ont dit qu’
Hellboy 2 les légions d'or maudites était une répétition pour Bilbo le Hobbit ; ce qui pourrait être vrai si
Bilbo le Hobbit était déjà à un stade avancé de la pré-production et que nous ayons été plongés dedans alors que nous faisions
Hellboy 2 les légions d'or maudites. C’est un point de vue. Je vois le lien thématique entre ces films ; je les vois comme appartenant à la même esthétique ; mais les choix ne sont pas aussi délibérés que cela.
Parmi les artistes dont vous vous réclamez se trouvent Arthur Machen, Algernon Blackwood, Lord Dunsany, auxquels on pourrait peut-être ajouter Robert Stevenson ou Bram Stoker. Or, la plupart d’entre eux étaient membres, réels ou présumés, de l’Ordre hermétique de la……de la Golden Dawn, oui…
… voilà. En quoi ces courants occultes du XIXème siècle ont-ils pu, à ce point, nourrir le fantastique gothique et l’imaginaire qui charpente vos propres films ?Vous savez, la Golden Dawn et toutes ces sociétés occultes post-victoriennes ont attiré un grand nombre d’intellectuels et d’artistes. Vous trouviez parmi eux de fervents religieux comme Stevenson ou Stoker mais aussi des passionnés de l’Occulte tels qu’Algernon Blackwood. On imagine aisément l’attraction que ce type de sociétés secrètes peut exercer sur n’importe quel intellectuel lorsqu’elle réunit de tels membres. D’un autre côté, qui est le plus à même de se retrouver dans une telle société ? Quels types de personnes peuvent s’intéresser à ce point à la spiritualité et à l’occulte ? Les artistes, bien sûr. Il est pratiquement impossible que de tels hommes, habitués à voyager au cœur d’un savoir ésotérique d’un grand raffinement, n’en viennent tôt ou tard à se regrouper autour d’une société secrète. Mais pour répondre à votre question, je ne crois pas que l’organisation soit à l’origine de leur legs littéraire. Je crois que c’est plutôt le contraire.
Pourtant la mythologie qui charpente ce type de société semble avoir contribué à structurer leurs œuvres respectives. Qu’est-ce qui, dans cette mythologie, nourrit à ce point l’imaginaire ?Tout ce qui a trait au Savoir hermétique peut nourrir l’Art. Vous pouvez déjà le constater dans l’Art médiéval, le retrouver dans la peinture de la Renaissance, et le retrouver de façon plus ou moins codée dans bien d’autres mouvements artistiques, jusqu’à l’architecture des cathédrales, des statues etc. J’adore lire tout ce qui a trait à ces choses. Parfois, comme dans le cas du Labyrinthe de Pan ou de Cronos, je tente d’encoder ces éléments au cœur du film, en utilisant un système alchimique ou symbolique. Mais il n’est pas si important, en tant que spectateur, que vous ayez connaissance de ces choses ; il est important que je puisse l’écrire et l’inclure et donner ainsi une homogénéité au contenu de ces œuvres. Mais je doute sincèrement que la Golden Dawn ait, d’aucune manière, contribué à dicter un contenu à ces artistes. Ce sont eux qui ont absorbé ce qu’elle avait à offrir.

Corrigez-moi si je me trompe, mais votre travail d’artiste implique d’une certaine façon que vous vous aventuriez au-delà des frontières admises, afin d’en ramener une sorte de témoignage de ce que peut être l’étendue de l’expérience humaine. C’est à ce niveau que l’influence de l’Occulte sur l’imaginaire m’intéresse dans le cadre de votre travail ; et à quel point cette démarche peut être consciente ?Il est évident que je déteste absolument la certitude de la Science. Et je préfère de loin embrasser des systèmes ouverts tels que le système magique
*, qu’on le prenne dans le sens Jungien
** ou dans le sens d’Aleister Crowley. Je voyais récemment une interview d’Alan Moore où il affirmait «
en ce moment, j’adore les Dieux romains » et j’apprécie cet état d’esprit. Vous n’avez pas besoin de sacrifier des agneaux, ou même d’y croire réellement, pour vous réclamer d’un tel courant. Ce choix vous ouvre surtout les portes de la liberté, la liberté de ne pas souscrire à la Science « pure », de ne pas souscrire au pur Fait, ou à la logique linéaire et autres choses parfaitement ennuyeuses que je déteste. C’est comme ce type de causalité narrative à laquelle se soumettent beaucoup de films de super-héros, et que d’une certaine façon le public attend. Je n’y souscris pas. Mes films n’y souscrivent pas. Je trouve cela dogmatique et le Dogme est l’ennemi de l’Art, de la même façon que Picasso affirmait «
Le bon goût est l’ennemi de l’Art ».
Ce que l’Occulte vous permet, c’est l’utilisation d’un système de symboles qui permet de raconter une histoire de façon beaucoup plus ouverte. Qu’ils soient alchimiques, sumériens ou égyptiens, ces systèmes de symboles ont plusieurs couches de signification et ne signifient pas toujours ce que leur attribue l’homme moderne. Là est leur beauté. Vous voyez trop souvent, dans le milieu créatif, des individus qui tentent d’imposer une loi immuable, une sorte de E=MC2. On détermine des écoles de peinture qui cloisonnent les artistes et les époques. Mais si vous creusez chez les impressionnistes, vous y découvrirez des expressionnistes. Si vous creusez chez les préraphaélites vous y trouverez des symbolistes et ainsi de suite. Ces écoles sont bien relatives ; leur vision du monde l’est tout autant. Il en va de même dans le Cinéma et dans les règles qu’on tente de lui imposer. Dès l’instant où quelqu’un vous affirme «
Un film comme ceci devrait être comme cela », quelle différence cela fait-il que cette personne soit un fan ou un cadre de studio ? Dans les deux cas c’est un con. Le film Est ou il n’Est pas ! Ne tentez pas de prouver son invalidité. Dites simplement que vous n’y souscrivez pas ; que vous détestez ; que le type qui l’a fait est un débile.
Mary-Louise Von Franz, disciple de Jung, a écrit plusieurs livres autour de la science du Conte de fées. Je crois me souvenir qu’elle disait : « Chaque fois que quelqu’un venait voir Jung et lui affirmait avec admiration "voici ce que vous dites ; voici le sens des principes que vous exposez", Jung leur répondait que cela était absurde. "Jetez tout cela à la poubelle" demandait-il. Qu’est-ce que vous, vous pensez ? », «
Le Savoir est inutile », «
Créez votre système de pensée et, instinctivement, vous acquerrez ce Savoir, un Savoir provenant d’une autre source ». Et c’est ce que permet le système magique
* ; il vous permet une libre circulation de pensées, de connexions, de symboles et de signifiants, et surtout il donne vie à ces éléments. Je crois à cette Magie, pas à celle qui consiste à faire apparaître un lapin dans un chapeau ou à vous dire la bonne aventure. Je crois à la synchronicité, à la juxtaposition des idées. Le récit de Hellboy n’est pas motivé par des lois de causalité. C’est le récit d’un voyage intérieur. Hellboy est né moitié-monstre, moitié-humain, à la croisée des chemins. Le premier film est celui où il choisit de dire «
Je suis humain ». Ce deuxième film est celui où il dit «
Je ne sais plus ce que j’ai à voir avec les humains, mais je me reconnais dans les monstres ». Dans le troisième film il fera un choix, et ce choix sera probablement celui d’embrasser son identité première, ce pour quoi il a été créé.
Propos recueillis par Rafik Djoumi(*) Nous avons choisi de traduire par le mot français « magique », même si Del Toro l’utilise ici dans le sens de « magick », à la Aleister Crowley, plutôt que « magic » dans le sens traditionnel anglais.
(**) Jungien : relatif à la pensée de Carl Jung, inventeur entre autres du concept de synchronicité.