Kim Jee-Woon est un malin qui de film en film revisite des genres (fantastique, comédie noire, polar) dans la perspective de séduire une génération nouvelle. Son seul regret, c’est peut-être Deux Sœurs où, selon ses propres mots, la narration trop complexe avait tendance à perdre le spectateur au lieu de l’accompagner vers une résolution satisfaisante. C’est aussi pour cette raison qu’il a réalisé par la suite Bittersweet Life, un polar basique et stylisé. Avec
Le bon, la brute et le cinglé, le réalisateur s’attaque au western à travers un récit qui, comme dans tous ses longs métrages, ressemble à une compilation de scènes paroxystiques où il a reproduit ce qu’il aimait le plus chez les autres (il cite
Sergio Leone comme référence matricielle). En dépit d’emprunts trop voyants, c’est une boule d’énergie au budget considérable (17 millions de dollars) qui use du premier degré, sans post-modernisme. Juste pour le plaisir des yeux.
Comment jouez-vous avec les codes des genres que vous abordez à chaque nouveau film ? Depuis mon enfance, je suis un fan de cinéma de genre. Quand on me demande la définition du cinéma, je réponds souvent que c’est comme un voyage. Certains préfèrent rester sur des territoires qu’ils connaissent déjà, d’autres préfèrent aller vers l’inconnu. A chaque nouveau film, j’essaye de me lancer des défis, de fréquenter des genres totalement différents. Deux sœurs était un film fantastique très inspiré des ghost story des années 70, voire d’objets énigmatiques comme
Pique-nique à Hanging Rock, de Peter Weir. Pour
Le bon, la brute et le cinglé, je me suis essayé au western, non sans appréhension. Tout dépend si on décide de rester fidèle à un genre ou de torturer les conventions. Je ne suis pas aussi radical dans ma démarche. Je pense toujours au spectateur lorsque je tourne, de moins en moins à mon plaisir personnel. De manière générale et cela a toujours été comme ça, depuis mes premiers films, je vois les contorsions à un genre de deux manières. Il y a certains codes que le spectateur aime retrouver et d’autres qu’il peut trouver plus rébarbatifs. Ce que j’essaye à chaque fois, c’est de séparer ce qui séduit et ce qui ne séduit pas, d’en tenir compte et de réutiliser les ingrédients qui séduisent dans chaque scène. C’est avant tout un moyen d’attraction.
Quel est le risque ? Le risque, c’est que les spectateurs n’aiment plus le western, aussi bien en Corée qu’ailleurs. Aujourd’hui, il est considéré comme un genre obsolète alors qu’à mon sens, il a su conserver un charme singulier. Pour
Le bon, la brute et le cinglé, je me suis inspiré des westerns de
Sergio Leone, essentiellement pour des questions de rythme. Un personnage qui dégaine un flingue correspond à un moment de suspense intense susceptible de fonctionner sur n’importe quelle catégorie de spectateur. En même temps, il permet de mettre en valeur des paysages et de tracer ainsi le parcours des personnages. On en comprend rapidement les enjeux et on les oublie assez facilement. Ce n’est que du pur divertissement. A l’inverse, on connaît tous les westerns crépusculaires mais il y a toujours moyen de faire du neuf avec du vieux. A l’époque où se déroule l’action du film, la Mandchourie était un terrain de rivalité des grandes puissances et elle était régie par la loi du plus fort. Dans un western, on veut voir celui qui est le plus fort en vie. C’est rassurant de voir le bien triompher du mal. L’ambition de Le bon, la brute et le cinglé, c’est de conquérir toute une génération qui ne connaît pas les standards occidentaux du genre en déplaçant la toile de fond et en essayant d’être à la fois drôle, simple et dynamique. Il y a encore trois genres que je n’ai pas abordé et que j’aimerais aborder : le film de science-fiction, très sombre, à la
Blade Runner, le film d’action comme les Bourne Identity ou les thrillers, comme ceux des frères Coen. Ce sont les prochaines étapes.
Pourquoi avez-vous utilisé Don’t let me be misunderstood, de Santa Esmeralda, comme Quentin Tarantino dans Kill Bill ?Je connaissais le morceau avant de l’avoir entendu dans Kill Bill de Quentin Tarantino. Pour cette séquence, je cherchais en réalité une musique très rythmée qui provoquerait une euphorie chez le spectateur. Je voulais que ça corresponde aux battements de son cœur. Lors du montage, j’ai fait des essais avec plusieurs morceaux. C’était essentiellement de la musique latino-américaine avec des percussions comme le tango mais le tube de Santa Esmeralda était le meilleur pour générer la sensation que je voulais créer. Donc je l’ai gardé.
Le tournage a été très éprouvant. Quelles sont les scènes qui ont été les plus périlleuses à gérer ? Tout le début dans le train était très difficile à tourner, le marché fantôme et la course-poursuite aussi, justifiée par le fait que la Mandchourie incarnait le rêve des Coréens. La fatigue était physique. En terme de narration, je veillais surtout à ce qu’il y ait une balance équitable entre les trois personnages qui sont chacun à leur tour le bon, la brute et le cinglé.
Vous empruntez beaucoup à d’autres cinéastes pour recycler à votre sauce. Etes-vous sensible à la notion de remake ?Je ne suis pas réfractaire à l’idée que l’on refasse certains de mes films. Cela m’est déjà arrivé et ça m’arrivera sans doute plus tard. Le remake idéal – si tant est qu’il existe un remake idéal – doit respecter l’originalité de l’œuvre. En revanche, si on le considère comme une entreprise de destruction ou alors de mercantilisme, je suis contre.
Que pensez-vous du remake que Takashi Miike a fait de votre film, Quiet Family ?Je suis désolé mais je reste persuadé que c’est le film le plus désolant de ce réalisateur. Ce que je trouve très bizarre, c’est que le public ait apprécié les deux versions. Le film de Miike fait sans doute illusion à cause de sa naïveté et de sa dimension absurde.
Est-ce que le cinéma asiatique peut rivaliser avec Hollywood sur ses plates-bandes et ses coutumes ?Avec le budget de
Le bon, la brute et le cinglé, oui. On peut se permettre un cinéma spectaculaire. Indépendamment du mécanisme et du système, le cinéma asiatique est de plus en plus fidèle à l’esprit cinématographique. Ce qui détermine ces deux cinématographies, c’est savoir ce que l’on cherche. Le but du cinéma Hollywoodien, c’est le profit. L’idéal, ce serait de trouver une formule permettant d’allier le profit et le respect pour le cinéma. Mais il n’y en a pas beaucoup de tentatives convaincantes, en Corée comme à Hollywood. Entre les cinéastes sud-coréens, une synergie existe. Je reste en contact avec beaucoup de mes confrères. On se retrouve régulièrement après des films pour en discuter, les analyser ou s’étriper. Souvent, des acteurs se joignent à nous. Je sais que les réalisateurs japonais sont un peu envieux de cette relation. Mais il n’y a pas de coalition au sens strict, plutôt des affinités.
Quel est votre prochain projet ?Etant donné que
Le bon, la brute et le cinglé est un film à gros budget, je souhaite par la suite me diriger vers un petit projet, solide et efficace, qui pourrait se tourner très facilement.
Aimeriez-vous retourner à un cinéma plus féminin, dans le sillage de Deux sœurs ? Peut-être. Beaucoup de gens s’attendent à ce que je tourne "La bonne, la brute et la cinglée"...
Propos recueillis par Romain Le Vern