On avait laissé
Jacques Audiard avec un diamant noir,
De battre mon coeur s'est arrêté, où il mettait en scène un jeune homme torturé. Constitué d'émotions fortes, d'humanités rugueuses, de personnages limites et de visages sublimes et tourmentés, son cinéma est l'un des plus singuliers et des plus personnels en France actuellement. Depuis son premier film,
Regarde les hommes tomber, il s'est imposé pour conter des trajectoires uniques, même dans le plus académique
Un Héros très discret. On se souvient de l'amour brut de
Sur mes lèvres et du malaise diffus, de la fièvre qui l'accompagnait. Audiard présente sur la Croisette son nouveau film,
Un Prophète (
sortie le 26 août), qui se déroule en prison et décrit la manière dont un jeune détenu doit s'y imposer.
Histoires d'hommesNé en 1952 et fils du glorieux Michel Audiard, le jeune Jacques se destine d'abord à devenir professeur en suivant des études de Lettres. Mais malgré l'immense réputation de son père, et avec la complicité de celui-ci, il se consacre au septième art. Il est d'abord monteur sur quelques métrages et signe le scénario de films qui portent déjà sa marque.
Il commence par co-écrire avec son père,
Mortelle Randonnée, que mettra en scène Claude Miller. Son inspiration s'affirme déjà clairement, entre les tourments de figures tragiques (ici un père endeuillé) et le malaise des grands polars. Il écrit dans ce même registre
Poussière d'ange d’Edouard Niermans ou encore
Fréquence meurtre d’Elizabeth Rappeneau. S'il a pu plier sa plume aux exigences de la comédie et s'y montrer convaincant (co-signant Sac de Nœuds de
Josiane Balasko ou participant à l'écriture de
Grosse fatigue de
Michel Blanc), c'est clairement dans une ambiance plus ténébreuse et glauque que son style prend sa source (comme dans Saxo d’Ariel Zeitoun).
Cette première carrière conduit logiquement à la gestation de son premier long-métrage,
Regarde les hommes tomber en 1994. Ici Jean Yanne est un terne VRP qui veut venger la mort de son meilleur ami. Il se lance à la poursuite d'un vieil assassin (Jean-Louis Trintignant). Ce dernier est flanqué d'un jeune homme candide et simplet (
Mathieu Kassovitz) à qui il apprend les ficelles du métier. Plutôt que de se limiter au récit de la vengeance, qui fournit un bon argument, celle-ci devient toile de fond. Audiard s'attarde sur les personnages, fait entendre leurs états d'âme. La noirceur de son cinéma n'est pas forcément celle du polar, mais plutôt celle de l'âme humaine. L'intrigue devient secondaire. L'essentiel, ce sont ces portraits obscurs d'hommes souvent éprouvés, tourmentés ou brisés par la vie. Audiard est un romantique, au sens littéraire du terme, sombre et violent. Pour sonder les regards troublés de ses héros, il filme souvent au plus près des visages. Sa narration atteint souvent une dimension dostoievskienne, dès cette première réalisation. Entre deux monstres sacrés, Yanne et Trintignant, Kassovitz leur opposait sa pureté et son innocence qui peu à peu se corrompait. Cette problématique devenait le coeur du film, comme une malédiction en train de s'accomplir sous nos yeux, une fatalité qui s'installe. En se concentrant sur les rapports entre ces trois hommes, l'oeuvre gagnait une portée presque métaphysique.

Il retrouve Kassovitz pour lui confier le premier rôle de
Un Héros très discret en 1996. Adapté d'un roman de Jean-François Deniau, il y contait la vie d'un homme qui, à force d'arrangements avec la réalité, fut considéré comme un héros de la résistance à laquelle il n'avait pu participer, faute de courage. Pour beaucoup, il s'agit d'une rupture de style pour
Jacques Audiard. Il est vrai que le film est d'apparence plus académique. L'époque où il se déroule impose une reconstitution méticuleuse. Pourtant, il s'agit toujours d'un portrait complexe. Le récit est organisé d'abord comme un documentaire, à partir du témoignage de ceux qui ont connu et croisé cet intrigant personnage (dont la belle Anouk Grinberg). Le récit se révèle certes plus classique et plus léger que son premier film (le ton est celui de la comédie).
Un Héros très discret n'en demeure pas moins une plongée révélatrice dans les contradictions et les contrastes de la France de ces années sombres.
Intimités d'écorchés vifsC'est en 2001 que le style d'Audiard s'affirme, tranchant et noir, dans une histoire d'amour trouble,
Sur mes lèvres, co-écrite avec le romancier Tonino Benacquista. Une jeune femme malentendante (
Emmanuelle Devos), travaille dans une agence immobilière. Son existence est bouleversée par l'arrivée d'un homme (
Vincent Cassel), chargé de l'épauler dans sa tâche. Il va l'entraîner dans une liaison fiévreuse et dans la réalité violente de sa vie à lui. Ils vivent tous les deux dans une certaine exclusion qui les attire l'un vers l'autre. Elle est marginalisée par son handicap et lui par son passé criminel (il sort de prison).

La lumière est crue, le point de vue direct, les étreintes, âpres, passionnées, presque violentes. Mais c'est encore en s'attardant sur les regards qu'échangent les deux comédiens, intenses, que le metteur en scène impressionne. Il donne à voir ce qu'ils ressentent, jusqu'à nous attacher à leurs frissons. Ce film est d'une sensualité crue, d'un romantisme frontal, brut et sans afféteries. Les coeurs sont mis à nu dans une narration dépouillée. Le réalisateur explore l'intériorité de ces deux êtres étranges et marginaux. L'émotion qu'il inspire est paradoxale : en même temps qu'une histoire d'amour, c'est une atmosphère violente et sans espoir, contant une passion sans cesse inquiète et sans cesse menacée. On voit deux solitudes se contorsionner, se manipuler, se confondre et se bouleverser, le couple semblant toujours sur le fil du rasoir.
Arrive 2005 et
De Battre mon coeur s'est arrêté, s'inspirant de
Mélodie pour un meurtre, avec une histoire de nouveau écrite à quatre mains avec Benacquista. De l'original, avec
Harvey Keitel, on garde la dichotomie : le héros est pris entre la violence de sa profession et sa passion pour le piano. Mais chez Audiard, la violence est plus insidieuse, et n'est plus à proprement parler d'origine mafieuse. Son héros se situe à la limite de la légalité, dans le milieu de l’immobilier. La nuit, ce jeune homme se livre donc à de sinistres pratiques. En cela, il perpétue la tradition familiale, son père étant totalement véreux et dans la même branche (Niels Arelstrup, merveilleux en damné pathétique). Mais un soir, fortuitement, il se souvient d'un autre destin qui aurait pu être le sien. Il décide de préparer un concours pour renouer avec les promesses du jeune pianiste virtuose qu'il aurait pu devenir s'il n'avait pas mal tourné. Son histoire devient alors celle d'une rédemption impossible. Il est tiraillé entre son existence glauque et violente, et l'autre, celle où il tente de conquérir une existence plus artistique, plus élevée et plus pure. Cette contradiction faite homme, c'est
Romain Duris dans son plus beau rôle. Au coeur de la nuit noire, il tente de briser la fatalité de sa condition sur un clavier de piano qui devient peu à peu sa seule chance de salut. Peu à peu, la réalité crue, l'existence du personnage, montrée de manière frontale, passe au second plan. L'oeuvre se fait métaphysique, symbole des forces contraires qui se jouent dans le coeur de son héros maudit.
C'est une constante. En affrontant la réalité dans toute sa violence, c'est vers le mal-être et les blessures de l'âme que
Jacques Audiard concentre son propos. Partant de l'âpreté des polars, la rivalité entre les personnages, en filmant la part ténébreuse du monde, il en vient à questionner la nature même de l'humain, à nous plonger au coeur de doutes, de douleurs, d'un mal-être souvent irrémédiable. Ainsi, le voir aborder l'univers carcéral dans son prochain film
Un Prophète, est donc porteur de fascinantes promesses. Car les âmes perdues qu'il décrit violemment trouvent toujours un écho en nous.