Par David A. - publié le 21 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 21 octobre 2009 à 11h59 - 0 commentaire(s)
Que ce soit avec le western Silverado de Lawrence Kasdan en 1985, le drame Cry Freedom de Richard Attenborough deux ans plus tard ou encore avec la comédie Un poisson nommé Wanda de Charles Crichton en 1988, Kevin Kline s’est imposé en quelques années comme l’acteur touche-à-tout du cinéma américain. Habitué du show comique télévisé The Saturday Night Live, il a aussi prêté sa voix au personnage de Phoebus dans les deux longs-métrages d’animation Le bossu de Notre-Dame produits par Disney. Ces jours-ci, il revient dans une touchante comédie dramatique aux côtés de Sandrine Bonnaire, Joueuse.

Comment avez-vous été impliqué dans le projet du film Joueuse ?
Kevin Kline : Mon agent m'a envoyé le scénario, en version anglaise bien sûr, et je me suis tout de suite intéressé à l’histoire. Je désirais beaucoup joué en français (Kevin Kline parle en effet un peu français NdlR) mais par dessus-tout, c’était l’occasion pour moi de travailler avec une actrice que j’admire depuis longtemps, Sandrine Bonnaire. J’avais vu à l’époque A nos amours de Maurice Pialat, Monsieur Hire de Patrice Leconte et aussi Jeanne la pucelle de Jacques Rivette ou encore les films de Claude Chabrol. Comme elle était très impliquée dans le projet, je n’ai pas eu à réfléchir longtemps.
 

Justement, Sandrine Bonnaire a suivi l’élaboration du scénario depuis les premiers jets, aux États-Unis les acteurs sont-ils parfois associés de manière aussi intime à un projet ? Avez-vous déjà eu une telle expérience avec un script ?
K.K. : C’est assez rare mais cela peut arriver. Lorsqu’un acteur partage une certaine relation avec le metteur en scène, un scénario peut évoluer selon les remarques du comédien. Cela m’est arrivé, j’avais développé un scénario à partir d’un roman et avec l’écrivain nous avions échangé une foule d’idées. Cela a donné le film The Emperor’s Club réalisé par Michael Hoffman. C’est l’histoire d’un professeur qui a consacré sa vie à l’éducation et qui tente d’enseigner à des élèves peu enthousiastes. Le roman ne portait pas le même nom, son titre original est The Palace Thief et c’est le studio qui m’a demandé de développé ce projet. Comme j’étais sur un autre film en même temps, j’ai demandé à Michael Hoffman, avec qui j’avais collaboré sur Un songe d’une nuit d’été, de terminer la préparation du film. Avec lui nous avions également travaillé ensemble en 1991 sur le film Soapdish, une comédie, sur laquelle il m’avait donné entière liberté sur les dialogues en me laissant improviser. Cela a été une très bonne expérience pour moi, très libératrice.
 

Dans le film Joueuse, on se sait pas grand chose de votre personnage, Kröger. On sait seulement qu’il est docteur, veuf, c’est à peu près tout. Pour vous en tant qu’acteur, qu’est-ce qui vous a attiré vers cette figure énigmatique ? Comment l’avez-vous abordé ?K.K. : Nous avons discuté avec la réalisatrice de la vie de cet homme, de son passé, de ce qu’il a vécu. Je ne sais pas si c’est très clair dans le film, mais sa femme s’est suicidée et pour lui sa vie s’est arrêtée à ce moment là car il l’a aidée à mourir. Sa femme était une peintre qui ne croyait pas en son talent et qui s’est tuée par désespoir. On a construit le personnage à partir de ce drame, à partir de cette fêlure. Le film n’aborde pas ce sujet de manière très explicite, il conserve une certaine ambiguïté sur cet événement et cela laisse la place à l’imagination, ce qui est rare dans le cinéma. Donc le personnage de Kröger se définissait avant tout par un manque. Pour moi qui suis un acteur américain, j’étais très intéressé par cette figure dont le spectateur ne possède pas toutes les clefs de compréhension, dans le cinéma hollywoodien le moindre personnage est clairement défini, il ne doit pas subsister de zones d’ombres. Dans le film Joueuse au contraire, on laisse la place à une certaine interprétation. Le cinéma américain aime trop l’évidence à mon goût.
Heureusement certains cinéastes américains prennent des risques pour proposer un autre cinéma, je pense notamment à Sean Penn avec son film Into the wild par exemple…K.K. : Oui, il y a encore des exceptions heureusement mais de tels projets mettent beaucoup de temps à se monter. Vous parliez de Sean Penn à l’instant et bien saviez-vous que j’avais reçu le scénario de Harvey Milk il y a plus de quinze ans ? Je veux dire que cela a demandé plus de quinze ans pour mettre ce projet sur pied, pour pouvoir le réaliser ! Il aura fallu un acteur de la renommée de Sean Penn avec sa pugnacité pour que le film se fasse. C’est plus facile de réaliser un film que de voir un film se réaliser… Hollywood est étonnante pour cela !

Caroline Bottaro, la réalisatrice, me parlait de la maison de Kröger comme d’un endroit où le temps s’est arrêté. A cause de l’absence de sa femme, Kröger semble lui aussi comme absent dans le film...
K.K. : Oui c’est vrai, c’est un personnage qui se définit davantage par ce qu’il ne possède pas, ou plus, que par ce qu’il possède encore.
 

Lorsque la compétition d’échecs commence pour le personnage de Sandrine Bonnaire, Hélène, c’est tout à coup la pièce maîtresse du jeu, la reine, qui est absente de l’échiquier. Le film déborde d’absence en quelque sorte…
K.K. : Oui, et c’est tout à fait original. Le personnage de Kröger existe t-il réellement ? Ou est-il le produit de l’imagination de la joueuse ? C’est un film qui peut poser beaucoup de question, qui laisse le champ libre à l’interprétation. A ce sujet c’est un film très poétique.

Au moment où il accepte d’être son professeur, son guide, c’est tout à coup Hélène qui lui devient indispensable plutôt que l’inverse…
K.K. : Elle trouve en lui un moyen de s’épanouir, de se redécouvrir mais lui aussi change à son contact. Il s’ouvre à nouveau aux relations humaines dont il était coupé depuis la mort de son épouse. Chacun remplit le vide de l’autre en quelque sorte. « Mini me you complete me ! » (rires) (en référence au film de Mike Myers, Austin Powers, NdlR). Ils se choisissent parce qu’ils se ressentent, parce qu’ils se reconnaissent. C’est le philosophe Schopenhauer qui a introduit cette notion des deux êtres qui se rassemblent parce qu’ils se complètent, un rapprochement métaphysique qui échappe à toute explication rationnelle.
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