Samira Makhmalbaf est la fille du célèbre cinéaste et scénariste iranien Mohsen Makhmalbaf (
Gabbeh,
Le silence,
Kandahar) et la sœur de la très jeune cinéaste Hana Makhmalbaf (
Joy of madness,
Le cahier). Après avoir quitté très tôt l’école, à l’âge de quinze ans, elle devient l’assistante de son père avant de réaliser deux courts-métrages, une fiction (
Désert) et un documentaire (
Style in painting) puis réalise son premier long-métrage à vingt ans,
La pomme. Elle poursuit sa carrière avec
Le tableau noir (2000), récompensé au Festival de Cannes, le segment
Dieu, construction et destruction du film omnibus
11’09’’01- september 11 (2002) puis
A cinq heures de l’après-midi (2003). Elle revient cette année avec son nouveau film, L’enfant-cheval, un film très dur qui se déroule en Afghanistan.
Le scénario de votre nouveau film a été écrit par votre père, quelle réaction avez-vous éprouvé en lisant ce scénario ?Quand je l’ai lu la première fois, je n’arrivais plus à respirer. J’avais l’impression d’être complètement enfermée. J’étais tellement choquée devant la noirceur, la dureté, la violence du récit, mon père m’a proposé de la réaliser mais je lui ai dit que ce n’était pas un film que je voulais faire. Au bout d’un moment je tournais tellement en rond à ruminer cette histoire, à être mal à l’aise que mon père voulait me reprendre le scénario. Je n’avais pas envie de réaliser ce film mais plus j’y pensais, plus ça me rendait malade en quelque sorte et plus je pensais que cette histoire dépassait la réalité. Avant ce film je croyais en la théorie darwinienne de l’évolution, du passage de l’animal vers l’homme mais là, vis à vis du contexte et des conditions de vie notamment en Afghanistan, je commençais à m’apercevoir comment l’homme pouvait régresser à l’état animal.
Quels sont les éléments du scénario qui vous ont convaincu de passer le pas, de réaliser finalement ce film ?La réalité, la vérité qui se trouvait derrière ce scénario. Comment cette histoire exprimait de manière métaphorique et symbolique la réalité du monde qui m’entourait. La faiblesse que j’ai éprouvée devant cette histoire m’a convaincue de me confronter à ce matériau, d’affronter mes sentiments. C’était comme se retrouver face à un miroir, savoir se regarder en face. Cela m’a rappelé l’époque où j’ai choisi de faire du cinéma, de réaliser mon premier film, lorsque j’éprouvais une certaine responsabilité face à ce qui se passait autour de moi. Certaines personnes à la vision du film seront bousculées par la violence qui se déroule à l’écran mais la réalité montre que les gens sont souvent attirés par cette violence justement. Mon film ne montre pas la violence de façon spectaculaire comme les films hollywoodiens, de façon totalement déresponsabilisée, dans mon film ils se confrontent à une vraie notion de la violence, une violence qui rend mal à l’aise. Une violence qui renvoie à la responsabilité de chacun. Elle se doit d’être désagréable à regarder et non pas séduire ou habituer les gens à ce type d’images.

Au moment du tournage vous saviez comment obtenir cette violence, cette cruauté, cette intensité ?Il y a avait une force énorme dans le scénario, cette intensité je l’ai recherchée au moment du tournage mais j’ai surtout essayé de retranscrire le dégoût que j’ai éprouvé moi-même devant cette histoire. Ressortir tout le processus que j’avais moi-même traversé. Ce n’était pas juste se référer à ce que le scénario mentionnait, c’était avant tout ressortir ce que ce scénario avait suscité en moi, à travers mon propre regard. Et tout ce que je voyais autour de moi n’était qu’un exemple pour me nourrir de cette énergie nécessaire.
Avez-vous trouvé cette violence également chez les deux enfants acteurs ? Ou est-ce un état que vous avez dû travailler ?Effectivement même si les deux enfants jouent devant la caméra, je me suis aussi nourri d’éléments de leur propre vie. Par exemple l’enfant sans jambes, il a grandi avec cet état, dans cette situation qui n’a pas cessé de faire pression sur lui, de lui faire violence. Cet enfant a toujours dû se battre pour exister. L’amitié qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, je l’ai également puisée dans la réalité, les moments où ils se disputaient également. Je me rappelle que l’enfant sans jambes n’arrêtait pas de manger, ce qui énervait l’autre car il devait le porter ensuite, il ne voulait pas que le petit grossisse. J’utilisais ces conflits pour nourrir les scènes.
Les deux enfants sont diminués, l’un physiquement l’autre mentalement, pourtant ils n’éprouvent pas vraiment de compassion l’un pour l’autre et en quelque sorte l’ordre social impose déjà leur relation…Je ne trouve pas que leurs rapports se définissent en particulier par leur appartenance sociale. C’est plus l’histoire de deux individus qui deviennent interdépendants l’un de l’autre. L’un domine l’autre par l’argent car l’argent aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un instrument de domination. Mais d’une certaine manière l’autre le domine également car il possède des jambes qui peuvent le conduire où il veut. Chacun peut voir dans leur relation sa propre interprétation, mais l’on peut y voir une domination entre mari et femme, ou encore la domination d’un état sur son peuple.
Oui il y a différents niveaux de lecture en effet…Vous évoquiez la régression de l’homme vers l’animal, dans votre film cette transformation se radicalise peu à peu jusqu’à ce que l’enfant-cheval redevienne lui-même tout à coup. Que vouliez-vous dire à travers ce soudain retour à l’origine ?Ici encore chacun percevra sa propre interprétation. Redevient-il vraiment l’enfant qu’il était auparavant ? Selon moi il s’agissait plus d’évoquer un cercle sans fin, un cercle vicieux pour se poser la question de comment toute cette histoire a commencé.
C’est un film très pessimiste donc ?Ceci est juste la réalité. Il y a de l’espoir car si l’on arrive à comprendre, à se confronter à cette violence, peut-être que ce cercle sera brisé. J’ai fait ce film pour cette raison, pour cet espoir, aussi mince soit-il. Pour l’espoir du changement.
Il y a une scène très émouvante où l’enfant sans jambes prie sur la tombe de sa mère et de ses jambes au milieu d’un champ dévasté par les trous d’obus. Tout à coup tout son côté humain ressort chez lui, son humanité éclate comme une bombe soudainement…Les deux enfants sont très fragiles en définitive. Dès le début, l’enfant sans jambes pleure le départ de son père, parce qu’il est totalement dépendant des autres. L’autre enfant lui, vit quasiment sous terre, il a besoin du dollar offert chaque jour pour transporter l’enfant cul-de-jatte. L’un devient le dominé de l’autre et en quelque sorte cette situation va devenir à nos yeux naturelle alors qu’elle est par définition révoltante.
Propos recueillis par David A.