Par Gwenael Tison - publié le 05 décembre 2008 à 03h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 20h10 - 0 commentaire(s)
L'Orchestra propose au spectateur de découvrir la genèse de la formation d'un orchestre atypique composé de musiciens issus des quatre coins des mondes. Initié en partie par le compositeur Mario Tronco, ce projet fou avait pour but de sauver la plus ancienne salle de cinéma du quartier populaire de Piazza Vittorio à Rome. Son ami et complice le documentariste Agnostino Ferrente nous propose de découvrir les coulisses de ce projet utopique. À l'occasion de la sortie du film dans nos salles obscures, le réalisateur revient volontiers sur cette belle aventure.



Pouvez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas en France ?
Je m'appelle Agnostino Ferrente, je n'ai toujours pas décidé quoi faire de ma vie entre réalisateur, producteur de films et producteur musical. Je voyage beaucoup, surtout en ce moment avec le projet de l'Orchestra.

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Mario Tronco ?
Je l'ai rencontré il y a un peu plus de dix ans lorsqu'il jouait dans un groupe assez connu qui s'appelle Avion Travel. Je lui ai montré le montage d'un documentaire pour lequel je le sollicitais afin qu'il en compose la musique. Je n’avais pas d'argent à l'époque, je lui avais promis de le payer un jour. Mais à ce jour, je ne l'ai toujours pas payé. Bref, ce fut le début de notre rencontre. Peu après, on a découvert qu'on habitait dans le même quartier de Piazza Vittorio à Rome. Tous les deux, on s’est interrogé sur l'avenir de ce quartier, notamment devant cette salle de cinéma magnifique : l'Apollo. C'est le plus vieux cinéma de Rome existant. Il allait fermer pour devenir une salle de jeu. C'est à partir de cela que j'ai créé un comité afin de proposer des projets culturels pour soutenir le cinéma en mettant en avant principalement les cultures du monde. J'avais des projets très variés entre littérature et cinéma. De son côté, Mario Tronco avait en tête un projet assez similaire, mais en lien uniquement avec le domaine musical. C'était pour lui un rêve qu'il avait en tête depuis longtemps. Il a donc proposé de monter un orchestre multiethnique et je lui ai promis de l'aider si, de mon côté, je pouvais tout filmer de cette fabuleuse aventure.

C'est étonnant, car vous avez décidé de filmer un projet qui n'existait pas. Est-ce que la présence de la caméra a eu une influence sur vos rencontres et sur la formation de l'orchestre ?
Oui comme vous le dites, on a commencé un film sur une histoire qui n'existait pas, ou pas encore. Concernant la présence de la caméra, c'est vrai qu'elle a sûrement influencé l'histoire du film. C'est vrai qu'il y a eu des moments de découragement où tout le monde nous abandonnait, que ce soit les institutions, les maisons de disque, les musiciens. En quelque sorte, on était avec cette caméra au quotidien qui est devenue notre complice. Sa présence pendant le tournage a permis de rendre plus crédible notre projet vis-à-vis des gens que l'on rencontrait. Un peu comme avec les reportages de télévision. S'il y avait une caméra, cela rassurait les gens qu'on rencontrait. L'Orchestra représente à mes yeux la meilleure fin qu'on a pu lui offrir. Le film et l'Orchestre ont voyagé beaucoup ensemble à travers le monde, souvent dans une formule ciné-concert. On projette le film puis l'orchestre joue sur scène. C'est assez fantastique !



Bien plus que la musique, ce sont des personnages que vous filmez ?
Effectivement, en tant que documentariste, je n'ai pas voulu faire un documentaire purement musical, je voulais mettre au cœur du film l'histoire humaine, voir comment est né l'Orchestra et les musiciens qui le composent. Ce qui se passe sur scène ne m'intéressait pas, car on peut aller les voir en concert. L'important était de voir ce qui se passait en coulisses, de pouvoir assister à la genèse de sa formation. D'un autre côté, je voulais aussi filmer la dimension totalement folle de ce combat mené sans savoir s'il était réalisable.


Peut-on dire que le film et le projet Apollo 11 symbolisent un projet culturel, mais aussi un acte civique contre le racisme ?
Dans l'absolu, je pense que ce qui touche à la sphère de l'art doit avoir un impact et un résultat artistiques. Évidemment, cela peut avoir un impact social et politique, ce qui est le cas de ce projet Appollo 11 et du film l'Orchestra. Le fait de vouloir chercher des musiciens étrangers n'était pas juste une caution ou un but pour la cause. Nous voulions avant tout trouver des qualités artistiques des pays d'origine chez les musiciens qui composent l'orchestre. On ne pourrait pas comparer cette démarche à celles très nobles qui se pratiquent dans des contextes sociaux qui peuvent concerner le milieu des prisons ou des projets qui se font avec des orphelins. Notre projet est avant tout artistique, mais nous aimons croire qu'il a un impact social.



Pourquoi avoir choisi une fin si ouverte ? Peut-on envisager une suite qui dévoilerait l'orchestre sillonner les routes ?
Comme je viens de le dire, je n'aimais pas l'idée de montrer l'Orchestra sur scène, de voir le projet fini. Ce que je voulais montrer c'était plutôt sa naissance. Mais le projet reste ouvert tout de même, on pourrait voir comment évolue l'Orchestra. Cela dit, il y a quelque chose auquel je pense, qui concernerait un autre angle à mettre en évidence. On a fait un petit projet pilote. Et, contrairement à ce qui se passe au début du film avec la phrase qui dit "Toutes les routes mènent à Rome", on a plutôt voulu faire l'inverse en suivant les musiciens rentrer chez eux dans leurs pays. Une suite peut-être ! Mais pour l'instant on donne la chance à l'Orchestra de prendre vie.

Il y a plus de cinq ans qui nous séparent de la fin du film. Le contexte social et politique ne semble ne pas trop avoir évolué en Italie. Quel regard portez-vous dessus ?
Je distinguerai l'impact social de l'impact politique concernant la position actuelle de l'Italie. Si je devais juger le contexte politique, je dirais que l'Italie donne le pire de soi. Elle a touché le fond, que ce soit à droite comme à gauche. Les politiques passent tout leur temps devant la télé, on se demande quand est ce qu'ils travaillent ! De l'autre côté, je dirai que les gens ont pris beaucoup d'avance. Il reste évidemment des tensions, du racisme, de la peur. Comme toujours, on a peur de ce qu'on ne connaît pas. Mais derrière tout cela, il y a ceux qui alimentent la peur. Ce sont le plus souvent ceux qui ont des discours politiques de droite ou ceux de gauche qui alimentent des discours purement idéologiques loin de la réalité. Le peuple en revanche, arrive à mieux maîtriser les préjugés. On l'a vu avec l'élection d'Obama. Les préjugés sont surmontés beaucoup plus par les gens. Et finalement, ils acceptent mieux cela que ce qu'on pourrait le laisser croire. En Italie on a Berlusconi ! En France vous avez Sarkozy ! On a connu Bush aux États-Unis ! On sait très bien que la politique sur la sécurité a toujours été une politique de propagande. Si l'on y réfléchit bien, finalement en Italie, la réalité de l'immigration est bien plus récente qu'en France. Pourtant en France le problème de l'intégration est beaucoup plus installé en profondeur, ce qui se remarque par un manque flagrant de la représentativité des diversités ethniques dans les médias comme dans la politique. L'ouverture à cela est un phénomène très récent. On peut apprendre des erreurs des autres pour pouvoir intégrer et dépasser certains préjugés.



Savez-vous si le projet de l'Orchestra a fait école ?
En effet depuis, au moins six à sept projets similaires que celui de Piazza Vittorio ont vu le jour. Certains plus orientés du côté politique, d'autres plus artistiques. Nous sommes très contents si nous avons pu véhiculer un message positif. Mais comme dans tous les genres de situations, on arrive sur des paradoxes. On simplifie les messages. On devrait donner aux immigrés une façon d'optimiser leurs ressources artistiques et non pas réduire leur rôle simplement dans des activités professionnelles formatées. Tout cela peut paraître rhétorique, mais je crois vraiment que cela peut changer.

Avez-vous d'autres projets prochainement ?
En ce moment je prépare la sortie du film en France. J'y suis très impliqué. J'aimerais aussi beaucoup revenir à mon métier principal qu'est celui de documentariste. Mais les logiques de production italienne sont très contraignantes et très peu puissantes. J'aimerais pourtant me sentir libre dans de futurs projets.

Propos recueillis par Gwenael Tison
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