C’est dans un hangar désaffecté à l’Ile Saint-Denis que Yannick Dahan et Benjamin Rocher, réalisateurs de
La Horde, tournent une scène cruciale de leur premier long métrage. Avec ce coup d’essai, ils espèrent de tout cœur donner un coup de pied dans la fourmilière du cinéma de genre français en réussissant un uppercut digne de
Nid de guêpes de Florent Siri. L’histoire ? Quatre flics organisent la vendetta de leur mentor, mort pour avoir infiltré un gang de gangsters (des nigérians venus en France faire du business). Ces derniers sont barricadés dans une cité HLM désaffectée. Hors la loi, lesdits flics décident d’infiltrer le lieu pour les affronter. Au loin, le chaos envahit Paris et les zombies sèment la panique. Des mecs qui se détestent pour des raisons personnelles vont être obligés de s’unir pour lutter ensemble, dans le plus tendu des survival. Initialement, la mort du flic, à l’origine de l’enjeu dramatique, est racontée dans un court-métrage, Rivoallan, qui sert de prequel à
La Horde. En direct du tournage, les deux cinéastes, armés de nobles ambitions, détaillent en exclusivité la nature de ce projet que l’on pourrait résumer selon eux en un mot : « bad-ass ».
Comment concrétise-t-on un projet pareil ?Yannick Dahan : Nous avons un budget de 2 millions d’euros. C’est le budget d’A l’intérieur, un peu plus que celui de Frontières. Ça reste grosso modo dans le sillage de ceux alloués aux petits films de genre français. Quand tu regardes ces deux films, tu as cinq acteurs, ça se passe dans deux trois lieux différents. Nous, on a seize acteurs, des scènes de fusillade, des explosions, 300 zombies, des maquillages, des effets spéciaux numériques. En somme, on essaye de faire plus que ce que notre budget permet. Donc nous sommes très ambitieux dans ce que l’on souhaite faire. Il est encore trop tôt pour savoir ce qu’il en résultera. On est vraiment parti en étant inconscients : nous sommes de jeunes réalisateurs inexpérimentés, nous n’avons jamais fait de films avant. Au départ, on n’avait strictement aucune idée de combien de temps cela prenait pour réaliser un plan, aucune idée de la sécurité que nécessitait une scène de fusillade. Au lieu d’avoir peur et de ne rien essayer, on a décidé de tout faire comme des malades. Certains jours, on se disait que c’était cool parce qu’on arrivait à obtenir ce que l’on voulait. D’autres, on se disait que l’on n’y arriverait jamais donc on zappait pour avancer. En fait, nous nous sommes adaptés à la réalité tout en misant sur l’inconscience. On veut faire Terminator 2 avec le budget de
Lady Chatterley et on fait ce qu’on peut.
Comment vous répartissez-vous les taches ?Benjamin Rocher : On a chacun des univers et des sensibilités différentes. Professionnellement parlant, on fait tout ensemble. On a écrit ensemble, on découpe ensemble. Il n’y en a pas un qui s’occupe du scénario et l’autre de la mise en scène. Il n’y a ni une hiérarchie, ni une rupture aussi franches.
Yannick Dahan : Je suis plus grande gueule que Benjamin, donc pour diriger 300 figurants, je suis plus à l’aise. Ça me casse les couilles d’être derrière un combo… Je préfère être au milieu des acteurs pour tout casser et leur mimer des gestes. Benjamin est plus pointilleux que moi en technique par exemple. Il s’y connaît mille fois plus en termes d’effets spéciaux et s’occupe des toutes petites nuances qui rendent la scène plus intense.
Benjamin Rocher : Il peut arriver pendant le tournage que l’on n’ait pas la même vision de la scène, même si nous avons tout décidé avant, lors de l’écriture du scénario. On se concerte en trente secondes et très vite, on trouve un accord. Et si on ne trouve pas d’accord, alors on fait chacun sa prise. Au montage, on verra celle qui fonctionne le mieux. Mais ça arrive très rarement. Pour donner un exemple, il y a un travelling. Un personnage entre dans le champ, qui tourne la tête. Yannick va dire qu’il vaut mieux qu’il tourne la tête en fin de travelling alors que moi je vais chipoter en disant qu’il faut que ce soit deux secondes avant la fin du travelling. Que des nuances de ce genre-là. Pour deux secondes, on tourne deux plans différents.
Avez-vous été confrontés à des difficultés ?Benjamin Rocher : Pour être honnête, ce n’est pas un tournage facile. Mais vu le scénario de départ, ça ne pouvait pas être un tournage facile. On le savait dès la prépa. L’assistant réalisateur nous a prévenus que ça allait être le parcours du combattant et que c’était limite infaisable. On a fait des journées avec trois scènes où il y avait des maquillages, des fusillades. Un enfer sur terre. On est parti avec des tonnes d’envies et au final, on va à l’essentiel. Pour l’instant, on ne va pas se plaindre, on a réussi à tout rentrer comme on voulait. On a juste fait des sacrifices de plans très compliqués.
Yannick Dahan : Imagine, un personnage qui rentre dans le champ. Je fais un travelling avant avec la caméra qui remonte le long du mec, qui tourne autour et qui dévoile sa tête. Sur le papier, tu te dis que le plan va être mortel. Au bout de trois semaines de tournage, tu te rends compte qu’un plan pareil, il te faut un temps monstrueux pour le faire. Alors, tu te dis que tu vas plutôt faire une contre-plongée au ras du sol et tu vas laisser le mec entrer dans le champ plus simplement. Ça n’enlève rien à l’efficacité de la scène. Mais il faut savoir renoncer à des plans. Aujourd’hui, on voulait faire un plan compliqué (
NDR. Une caméra qui longe la machette du héros), on l’a fait. Maintenant, en contrepartie de ce qui peut nous frustrer sur le tournage, on a un casting de ouf qui assure au-delà des espérances. Aurélien Recoing, Claude Perron, Eriq Ebouaney, Joe Prestia, Jean-Pierre Martins… Ils se sont lancés dans l’aventure avec le cœur à donf. Ces acteurs sont bons à la seconde prise. Ils restent jusqu’à huit heures du soir même lorsque les conditions sont éprouvantes, ils ne jouent pas les stars et nous font gagner du temps. En deux mots, un tournage est comme n’importe quelle histoire de communauté. On bosse ensemble pendant deux mois. Au départ, tu es super enthousiaste. Au bout de deux semaines, tout le monde a envie de se tirer dessus. Au bout de trois semaines, tout le monde se prend dans les bras et s’aime. Et à la fin du tournage, ce n’est qu’un au revoir. C’est comme toute aventure humaine. Je pense que je ne dirais pas mieux que les mecs qui font Koh-Lanta (
il se marre). On est tous les jours avec les mêmes personnes pendant trois mois, quoi ! Ça passe par des cris, des larmes, de la joie...
Yannick, le fait de passer de critique de cinéma à cinéaste n’est pas intimidant ?Yannick Dahan : On n’est pas comme ceux qui sont devenus réalisateurs soit par accident soit parce qu’ils l’avaient prédéterminés. J’étais journaliste et cinéphile. J’ai bossé dans la presse, pour la télévision et j’avais évidemment des fantasmes, l’envie de les voir à l’écran. En deux mots, oui, on se prend la réalité dans la gueule. Ton fantasme se confronte à la réalité. De l’écriture à la mise en scène, il y a un monde. Faut pas rêver. Comme on n’avait aucune conscience de ce qu’étaient la production et le tournage, il aurait fallu 20 millions de dollars pour aboutir au projet qui nous faisait kiffer au départ. Pour un premier film, on a le meilleur apprentissage du monde : se poser les bonnes questions pour aller à l’essentiel. Un bon réalisateur n’est pas nécessairement un mec qui a un talent visuel. Il doit avant tout être capable de s’adapter à la réalité économique et financière. C’est une adaptation permanente. Un film ne ressemble jamais aux intentions de départ. Ce qui me rend anxieux, c’est que je suis incapable aujourd’hui de dire à quoi va ressembler
La Horde au final.
Benjamin Rocher : Si on regarde la dernière version du scénario, le tournage et les réactions de notre monteur qui regardent les rushs, à chaque fois, c’est complètement différent. C’est pour ça que Yannick est très juste lorsqu’il dit que le plus gros du travail, c’est l’adaptation. Tout se modifie au fur et à mesure. Il y a un côté frustrant et galvanisant.
Yannick Dahan : Lorsque j’étais journaliste, j’avais des théories qui ne changeront pas parce qu’elles appartiennent à des réflexions auxquelles je crois toujours. Cela étant, tu comprends ce que signifie « faire un film ». Ce n’est pas une question d’être désormais plus indulgent ou de retourner sa veste. Quelque soit le budget, tu as de la sincérité ou tu n’en as pas et tu es un gros branleur. Maintenant, quand tu critiques un film sur lequel tu as été un peu dur en tant que journaliste, tu te dis a posteriori qu’il y avait au moins cette sincérité-là, cette sincérité de bien faire. C’est ce que j’avais essayé de dire dans mon émission lorsque je parlais d’
Eden Log : le film était bancal, tout ce que tu veux, mais il avait au moins une incroyable sincérité. Quelqu’un qui y va avec ses tripes et son corps, qui essaye de faire du mieux possible. Désormais, je sais ce que c’est de tourner une putain de scène. Et puis il faut une putain de patience. Moi qui suis très nerveux, j’ai l’impression de passer des matinées entières à attendre que le truc se prépare et ça me rend dingue. Un tournage te permet d’apprendre à gérer cette patience, à te faire chier pour le petit détail à la con. Un réalisateur est obligé de se dire que s’il ne se faisait pas chier pour ce détail à la con, alors sa scène serait morte.
Benjamin Rocher : Mais sur un tournage, on ne change pas les intentions de séquences. A un moment donné, si on veut qu’une telle scène soit intense ou fun, elle le sera. Le travail d’adaptation, ça va être d’adapter ce que l’on a comme matériau pour arriver à cette expression.
Est-ce que des influences surnagent ?Yannick Dahan : C’est pas la question qu’il faut me poser hein… Tout ce qui est référentiel vient automatiquement de notre culture. Nous sommes dans un monde postmoderne et tu vas toujours, consciemment ou inconsciemment, ressortir des plans ou des idées que tu as vus dans d’autres films. Quand tu as Jean-Pierre Martins sur une caisse avec une machette dans la main et 300 zombies à ses basques, tu penses immédiatement à Conan, le barbare.
Benjamin Rocher (à Yannick) : En même temps, nos influences sont tellement diverses...
Yannick Dahan : Ouais mais on n’arriverait pas à faire ce film-là si, culturellement, nous n’avions pas de gros points communs.
Benjamin Rocher : Je ne suis pas sûr que les influences apparaitront de manière aussi flagrante à l’écran, d’autant qu’elles proviennent autant du cinéma que du jeu vidéo.
Yannick Dahan : On aura les travers des geeks qui font leur premier film. On veut trop en mettre. Il y a un trop-plein d’envie. Je pense que l’on n’a pas encore l’expérience ni même le recul nécessaire pour avoir une conscience aiguë de ce que l’on fait ou même de la rythmique d’un film. Au montage, on essayera de faire ça au mieux. Quand tu regardes tous ces premiers films de genre français, tu sens une envie d’en mettre toujours plus que ce qu’il faudrait. Nous, on va essayer de garder une cohérence par rapport au récit.
Les récents problèmes avec le cinéma de genre en France ne vous effrayent pas ? Yannick Dahan : On n’a pas envie de faire un film à la Romero ni même un film d’horreur. Le résultat est ultra-violent, très intense mais pas gore. On ne voulait pas de tripaille en gros plan. On revendique clairement les influences de
Sam Peckinpah et
Paul Verhoeven à ce niveau.
Il y a une volonté de concilier le spectaculaire et la subversion ?Yannick Dahan : On essaye mais on ne veut pas de discours. J’ai essayé de glisser deux trois trucs, mais on ne veut pas faire la morale au spectateur. A travers ce récit-là – ce sont des mecs de banlieue qui deviennent des zombies, donc ce n’est pas si anodin –, on pose des questions en filigrane. Placer un bon dialogue au bon moment dans la bouche d’un mec pour que ça évoque quelque chose. Mais jamais comme une suggestion de réflexion. On veut que le spectateur de
La Horde sorte du film en ayant passé un excellent moment de cinéma tout en ayant quelque chose coincé en travers de la gorge. Du fun avec une pointe d’amertume.
Benjamin Rocher : Tu prends des films comme
The Devil's rejects ou dans un genre totalement différent
Happy Feet, c’est exactement ça. Ce sont des films de spectacle qui foutent les boules à la fin, sans nécessairement savoir pourquoi.
Romain Le Vern