A l’instar des années passées, l’Europe de l’Est et plus principalement la Roumanie ont su une nouvelle fois gagner l’attention des sélectionneurs cannois. Ainsi, retrouvera-t-on avec plaisir les valeurs sures de la génération dorée qui succéda aux Liviu Ciulei et autres Popescu-Gopo, tous deux récompensés à Cannes il y a une éternité.
Un Certain Regard à défaut de Sélection officielleCependant, l’heure n’est plus aux lumières et à la reconnaissance qu’offre la très médiatique Sélection Officielle. En effet, des deux présents en lice déjà récompensés par le Festival – Cristian Mungiu et
Corneliu Porumboiu -, aucun ne briguera cette année la Palme que remettra
Isabelle Huppert. Au contraire, présents tous les deux dans la très auteuriste sélection d’Un Certain Regard, ces derniers n’en offriront pas autrement leur talent aux festivaliers.
Ainsi,
Policier, adjectif de
Corneliu Porumboiu, nous conte l’histoire d’un policier en proie aux tourments de sa conscience. La loi l’oblige à arrêter quiconque fait commerce ou échange du cannabis. Or, plus enclin à ne pas briser la vie de jeunes peu conscients de ce qu’ils font, ce dernier préfèrera attendre que la législation évolue vers plus de clémence. Cependant, une telle opinion ira à l’encontre du point de vue de son supérieur et commandant, au point de lui causer nombre d’ennuis. Dès lors, entre obligation, devoir et acte de résistance, le film de l’ancien vainqueur de la Caméra d’Or 2007 pour 12h08 à l’Est de Bucarest semble promettre énormément. Parce qu’il révélera de la Roumanie d’aujourd’hui tout autant que par les nouvelles qu’il nous donnera de l’un de ses cinéastes les plus attendus.
Quant à lui, le surprenant Cristian Mungiu, Palme d’Or 2007 pour
4 mois, 3 semaines, 2 jours nous revient avec un film très différent de son précédent :
Tales from the Golden Age. Métrage collectif réalisé avec Iona Uricaru, Hanno Höfer, Razvan Marculescu et Constantin Popescu, ce dernier aborde les années Ceausescu sous un angle intéressant en revisitant par le biais des légendes urbaines et du film à sketch, les dernières années du régime qui fut parmi les plus autoritaires d’Union Soviétique. Ce film que l’on espère dès lors aussi remuant et passionnant que
La Mort de Dante Lazarescu ou California Dreamin, devrait donc séduire les critiques, ou du moins intriguer les amateurs.
Le constat d’une désaffection ou l’absence d’intérêt pour le cinéma d’auteur européen ?De telles sélections pour d’anciens vainqueurs ont néanmoins le mérite de surprendre quand on connaît les mécanismes de soutien et d’encouragement du Festival. En effet, d’ordinaire, les anciens lauréats bénéficient d’une exposition qui s’avère à la mesure de leur succès passé. Evidemment, si l’usage n’en fait nullement une généralité et encore moins une règle – il suffit de voir le choix de Coppola d’apparaître à la Quinzaine -, cela suscite tout de même quelques interrogations. Si pour Corneliu Porumboiu, l’arrivée dans la catégorie confirme son talent et peut être justement appréciée sous l’angle de la promotion d’un cinéma aussi exigeant que différent, il n’en reste pas moins que la présence d’un ancien tenant de la Palme d’or dans une sélection de moindre ampleur pose question. Faut-il voir là l’effet d’une Sélection officielle volontairement « réservée » à l’Asie ou trop dense pour l’accepter ? Faut-il au contraire penser
Tales from Golden Age sous l’angle du seul essai et envisager Cristian Mungiu comme le fer de lance d’un projet qui a pour but avant tout d’exposer d’autres de ses confrères ? Si la réponse pour l’heure semble loin d’être évidente, il est une autre tendance à ne pas mésestimer au-delà de la politique d’auteurs profondément ancrée dans les gênes mêmes du Festival : celle qui défavorise en termes de financement les films d’auteurs et parmi eux, ceux qui sont issus des pays les plus durement ébranlés par la crise actuelle. En effet, la Roumanie, nouvelle entrante dans l’Union Européenne ne se porte pas au mieux et il est de notoriété publique de constater de croissantes difficultés pour réunir les budgets nécessaires aux tournages de productions plus osées et donc plus risquées. Ainsi, si de telles raisons peuvent s’avérer concomitantes, il ne faut toutefois pas négliger la vague de fraîcheur qu’apporte au Festival, le jeune cinéma roumain.

Cinématographie d’Europe orientale la plus représentée à Cannes, cette dernière reste d’ailleurs vive et ne pouvait pas compter cette année sur trois de ses leaders les plus remarquées : Radu Munteanu, Cristian Nemescu, hélas décédé ou encore Cristi Piu. De fait, en dépit d’absences remarquées au cœur de la sélection Officielle, de la Quinzaine des Réalisateurs ou de la Semaine Internationale de la Critique, le cinéma roumain pour l’heure se porte bien et la présence même discrète de Corneliu Porumbiu et Cristian Mungiu à Cannes l’atteste avec évidence. Inventif, innovant et volontaire, le cinéma de Roumanie fait bonne figure et prépare son avenir, balançant entre créativité et pessimisme de ne pas savoir s’il pourra se faire financer. Dès lors, avant même de jouer les Cassandre, réjouissons-nous plutôt d’avoir aujourd’hui sous les feux nourris du plus grand Festival du monde, deux auteurs passionnants et au travers de leurs œuvres, la confirmation d’un vivier cinématographique à ne plus négliger, la Roumanie.