Par Christophe « Trent » Bert - publié le 05 novembre 2008 à 10h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h17 - 0 commentaire(s)
Il y a 25 ans, Pierre Jolivet écrivait et produisait avec Luc Besson, Le Dernier Combat. Depuis, il a su enchaîner les films tout en abordant des registres différents d'un projet à l'autre. En revanche, si on peut trouver des similitudes entre eux, c'est bien dans cette envie de dépeindre la société. Avec ce nouveau film, son treizième comme réalisateur, il signe une comédie qui réussit à ne pas tomber dans la dénonciation facile tout en gardant ce fond d'engagement qui lui donne sa force. Pour l'occasion, le cinéaste s'est entouré de Roschdy Zem (pour la quatrième fois), de son fils Adrien Jolivet et de deux nouveaux dans la famille, Jean-Paul Rouve et Marie Gillain. Rencontre avec l'équipe.



Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire cette histoire ?

Pierre Jolivet : Il y a deux raisons à ça. D'abord, l'idée vient d'une présentation d'un de mes films que j'ai faite au Ciné-club de l'Etang de Berre il y a une dizaine d'années et où ça sentait très mauvais. Je suis allé manger avec la directrice et on en a parlé. Elle m'a dit que sa famille et elles allaient justement partir parce que trois jours avant, la peinture de la chambre de leurs enfants avait fondu en une heure. Elle avait les moyens sociaux de pouvoir quitter cet endroit mais j'ai pensé à ceux qui ne pouvaient pas et qui ont peut-être vu la peinture couler des murs trois fois dans l'année. Ca m'a marqué. Ensuite, ce qui m'intéressait, c'était de retrouver ce que j'avais ressenti quand on s'est attaqué à Messier lors de la fusion Vivendi - Universal lorsque j'étais président de l'ARP (Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs). Tout le monde nous disait que c'était foutu d'avance car c'était le numéro un mondial et donc, celui qui finançait nos films. Lors de la fusion, on savait que Canal + serait broyé. En ce qui me concerne, je me serai passé de Canal + mais pas les films palestiniens, israéliens ou iraniens. C'était donc important de sauver ce périmètre, sinon plein de films n'auraient pas pu exister et j'y voyais là un danger pour la démocratie et la liberté. Et finalement, on s'est aussi marrés car on était ensemble sur la route du combat et que c'est excitant de s'attaquer à plus fort que soi. Si on y va à plusieurs, c'est aussi une manière de faire renaître l'enfant en nous.

Adrien Jolivet : Les personnages du film ne sont pas des militants de chez Attac qui veulent bousiller une entreprise, mais des gens normaux dont la vie est rattrapée par ce problème écologique. Ils ont donc tous une raison de partir mais le font pour une bonne cause.

Jean-Paul Rouve : Lorsque les personnages montent à Paris, ils sont déracinés et ne sont plus dans leur milieu social. Pour eux, c'est aussi une manière de s'en échapper. Il n'y a rien de manichéen et leurs raisons sont au fond très égoïstes et c'est ce qui est intéressant. Ils ont envie de respirer et de s'ouvrir car c'est un bon prétexte.

Marie Gillain : La première fois qu'on voit mon personnage, Mélanie, elle est presque invisible, délavée. Mais elle sent qu'une détermination sommeille en elle et qu'il est temps qu'elle devienne actrice de sa propre vie. L'engagement est aussi une façon de retrouver sa dignité. Elle a besoin de quelque chose de fort qui vienne la bousculer dans sa petite vie pas très glorieuse. Tout ça commence par la rencontre d'individus puis avec cette impulsion d'énergie qui nous fait sortir de notre petite vie. Ils ne savent pas jusqu'où il faudra aller mais ils sont motivés et n'ont pas envie d'être écrasés pour sortir dignes de cette histoire. Pour ça, ils ont besoin les uns des autres.



C'est donc aussi l'intérêt du film que de proposer une comédie avec un fond social très fort.

JPR : Oui, je n'avais jamais fait ce type de film que je rapprocherai, pour résumer, d'un Ken Loach quand il réalise Raining Stones. Donc, c'est effectivement une comédie mais avec un vrai fond. Après, quand on lit un scénario, ce qu'on veut c'est avant tout que ce soit une bonne histoire, que ce soit une comédie ou un drame.

PJ : Au fond, c'est un film de combattant contre l'ultralibéralisme mais fait par quelqu'un qui n'a jamais été maoïste, marxiste ou trotskiste, donc ma posture face à ce sujet n'est pas forcément habituelle. J'ai une idéologie humaniste mais pas une vision manichéenne du monde. Je ne suis pas contre le fait que des sociétés gagnent de l'argent, le redistribuent et fassent travailler du monde. Le problème, c'est : jusqu'où sont-ils capables d'aller ? Après, nous avons ce que nous méritons puisque nous sommes des états démocratiques mais nous avons toujours voté pour des gens qui n'ont jamais prononcé le mot « régulation ».


Pour créer ce « quatuor », le choix des acteurs est venu assez vite ?

PJ : Oui, j'avais envie de travailler avec Roschdy Zem dans une comédie car il peut être dans la vie extrêmement drôle et que, malgré son visage incroyable, on ne le voit que très peu dans ce registre. Adrien, mon fils, lui, a naturellement le côté insolence désabusée de sa génération que je voulais. Après, comme j'ai l'habitude d'écrire pour les acteurs avec qui je vais tourner, j'ai la chance qu'ils acceptent sur une première version du scénario. Et quand ils me disent oui, je retravaille ainsi leur rôle. Ce fut le cas avec Jean-Paul Rouve et avec Marie Gillain, à qui j'ai pensé dès que l'écriture était finie.

JPR : Pierre m'a appelé pour me dire qu'il voulait faire ce film avec moi et j'étais évidemment intéressé parce que même si je n'avais pas vu tous ses films, j'en avais vu beaucoup. C'est quelqu'un qui a un vrai univers de cinéaste dans lequel j'avais envie d'entrer. Après, l'autre envie, c'est que je n'avais jamais tourné avec Roschdy Zem, Marie Gillain et Adrien Jolivet. J'avais juste déjà fait un sketch avec Roschdy à l'époque des Robins mais on n'avait jamais travaillé ensemble. Comme ce sont tous des comédiens que j'apprécie en tant que spectateur, j'avais envie de les retrouver sur un plateau. En tout cas, quand Pierre m'a donné le scénario, il m'a dit que mon rôle était moins bien développé que les autres car il avait besoin de connaître le comédien pour l'écrire. C'est ce qu'il avait fait pour les autres. Effectivement, je lui ai dit que je trouvais que le rôle était en dessous mais en sachant qu'il allait le retravailler. Je lui ai donc fait confiance car il ne connaît de moi que ce que tout le monde connaît. Mais comme Pierre est toujours à la recherche d'une vérité et parvient à recréer le quotidien, il ne fait que des films d'acteurs.

Roschdy Zem : Ce que j'aime, c'est le souci du détail dans les répliques. Il y a des quarts de seconde qui ne sont pas anodins et ça se retranscrit bien à l'image. Ca existe dès l'écriture mais ça s'étoffe dans le jeu et donc, on prend beaucoup de plaisir à jouer et le fait qu'il soit aussi acteur n'est pas étranger à ça. Il est au service des acteurs et des personnages donc, quand on fait des lectures, le plaisir existe déjà. Avec Adrien, on était les deux acteurs pressentis avant même l'écriture. Il y avait donc ce plaisir d'écrire pour nous. J'ai donc suivi cette affaire très en amont car il me faisait part de l'avancée du projet. Après, il y a toujours l'inquiétude de savoir si ça va nous plaire ou pas. C'est toujours très flatteur qu'on écrive pour vous mais en même temps, il faut s'offrir le droit de refuser car ce n'est pas suffisant. Il faut avant tout se demander si on a envie de ce personnage. Quand je refuse, ce n'est pas que je n'aime pas, c'est que je pense que la personne se trompe sur moi parce que j'ai la faculté de savoir ce que je peux faire ou pas. Récemment, j'ai refusé le rôle d'un personnage très lunaire et romantique car je ne savais pas par quel bout le prendre. Je ne sais pas être dans les étoiles et j'aurai eu l'impression de surjouer alors que certains savent très bien le faire, comme Jean-Pierre Léaud ou Mathieu Amalric. Ca aurait été de l'interprétation pure et simple alors que j'aime faire entrer le personnage en moi, pas l'inverse. En cas d'échec, c'est une tragédie pour le réalisateur, pour le producteur et pour moi. Un jour, on m'a envoyé un scénario avec lequel était joint une lettre très touchante dans laquelle, l'auteur disait qu'il avait écrit ce film pour moi et que personne d'autre ne pourrait le faire. J'ai commencé à lire le scénario et au bout d'un moment, je tombe sur une feuille qui traîne et c'était la même lettre en copier-coller... mais adressée à Vincent Elbaz (rires). Même si c'est comme ça qu'il faut séduire les acteurs, vous n'avez pas le droit à l'erreur.



Et puis, comme vous le disiez, Pierre Jolivet est, comme vous, un réalisateur mais aussi un acteur.

JPR : Oui, Pierre a une très bonne oreille et sentira quand ça ne sonne pas parce qu'il est acteur aussi. Donc, même s'il n'y a pas vraiment d'improvisation, on peut changer une tournure de phrase si on le sent. Il a un point de vue, qu'on soit d'accord avec ou pas, et ça, ce n'est pas le cas de tous les réalisateurs. En tout cas, Pierre sait attraper la nature humaine.

RZ : J'aime retrouver le confort du métier d'acteur et je pense que le travail de mise en scène est une collaboration entre le metteur en scène et les comédiens, même si ce n'est pas toujours le cas. C'est en tout cas ce que j'ai fait sur Mauvaise Foi. Quand Jean-Pierre Cassel m'a demandé comment je voyais son personnage, je lui ai demandé à mon tour comment lui le voyez. Il faut toujours faire confiance aux acteurs et dans ce film, personne ne connaît mieux le personnage de Kévin qu'Adrien lui-même. Si vous confiez les rôles à des acteurs que vous avez choisi, c'est que vous leur faites confiance. Après, même si j'ai l'âge d'avoir des enfants de vingt ans et qu'il faut que je me rende à l'évidence, j'ai l'impression que Pierre m'a mis dans le film des enfants qui ont trente ans de plus que moi. Adrien, il déconne parfois ton père (rires).

D'ailleurs, vous allez revenir derrière la caméra ?

JPR : Oui, je prépare mon deuxième film en tant que réalisateur. Je continue à écrire avec Benoît Graffin avec qui j'avais déjà écrit le premier et on est actuellement sur deux projets : l'un est une histoire originale et l'autre est une adaptation de bouquin... mais je ne vous en dirais pas plus (sourire). Une chose est sûre, je ne jouerai pas dedans.

RZ : Jean-Paul fait tout comme moi, je suis un peu son mentor (rires). Je vais aussi revenir derrière la caméra et l'écriture est bien engagée sur deux projets même s'il y a beaucoup de travail. L'un est un scénario original, une histoire d'amour entre deux personnes de deux générations différentes. L'autre est l'adaptation de deux bouquins sur Omar Radad, mais je ne jouerai pas non plus dedans. En ce moment, plus le projet avance, plus j'ai envie d'aller au Maroc choisir un mec sur place car c'est un rôle quasi-muet. Je ne veux pas tomber dans le docu mais je pense qu'on aura plus de véracité avec un non-acteur parce que faire parler le français très mal à un acteur peut vite tomber dans la caricature. J'ai vu l'autre jour Entre les murs et les gamins y sont criants de vérité. Il faut savoir faire des concessions et si j'ai fait ce métier, c'est aussi parce qu'à un moment des metteurs en scène ont fait des concessions et ont accepté de m'engager. J'ai donc plutôt envie de me référer à ça et je vais mettre ma carrière d'acteur entre parenthèses.



Et vous Marie, des envies de passer un jour derrière la caméra ?

MG : La direction d'acteurs est quelque chose qui me plaît énormément tout comme trouver une histoire à raconter est aussi un objectif que je me suis donné. Après, je ne suis pas sûre d'avoir le talent de savoir la raconter mais bon, la vie est longue. En tout cas, là, en tant qu'actrice je viens de commencer le tournage du film d'Anne Fontaine sur Coco Chanel dans lequel je joue sa soeur. Pour moi, les tournages, c'est comme une cour de récré. Je fais ça depuis que j'ai quinze ans et ça me donne toujours le sourire. Dès qu'on a vraiment travaillé en amont, les répétitions tout ça, il n'y a rien qui me donne plus d'énergie qu'un tournage. Sincèrement, parler d'un film comme nous le faisons maintenant me mobilise plus d'énergie que de le tourner (rires).

JPR : En tant qu'acteur, j'ai joué dans Le Coach, une comédie d'Olivier Doran avec Richard Berry et Anne Marivin et on s'est vraiment bien marrés.

AJ : Moi, je viens de finir le dernier Robert Guédiguian ainsi qu'un petit rôle dans le film d'Amanda Sthers et j'ai plusieurs projets de premiers films passionnants mais qui ne sont pas sûrs de se faire, car je ne suis pas bankable. Quand je vois le parcours de mon père, ce qui m'intéresse ce n'est pas d'arriver à sa hauteur mais d’être un jour aussi à l'aise que lui. Il fait les histoires qu'il veut avec les acteurs qu'il veut et il continue. De plus, il n'est pas du genre à recevoir des scénarios de producteurs qui lui disent qu'il y a un bon filon à suivre. C'est un auteur.

Propos recueillis par Christophe « Trent » Berthemin
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