Par La Rédaction - publié le 29 août 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h39 - 3 commentaire(s)
La rédaction a déclaré à l'unanimité
4 mois, 3 semaines, 2 jours comme étant le film du mois. Voici donc les réactions de nos journalistes sur cette oeuvre roumaine récompensée par la palme d'or au dernier festival de Cannes...

Romain Le VernDans ce film mystérieux tout droit venu de Roumanie, beaucoup de choses surprennent. Ainsi, cette soudaine et haletante plongée dans la nuit interlope Roumaine en plan-séquence où des ombres menaçantes coursent une demoiselle téméraire dans les rues obscures. Ainsi, cette chambre d’étudiantes filmée comme une prison avec des cadres serrés et des personnages prisonniers d’eux-mêmes. Ainsi, cette vie cauchemardée des anges. En apparence, l’histoire est simple: une étudiante, farouche et déterminée, aide sa camarade à avorter en toute illégalité et se trouve prise au piège avec elle par un ignoble faiseur d’anges. Le traitement est à la fois ambigu et ambitieux. On pourrait le prendre au second degré du conte (les deux innocentes confrontées à un ogre pervers et les conséquences effrayantes de cette interaction) mais l’absence de morale tue la dimension fantastique.
Le but du cinéaste est visiblement de rendre compte d’une réalité et surtout montrer le combat discret d’une anonyme qui s’affranchit d’une dictature sociale pour mener jusqu’au bout un dessein secret. On la suit, comme naguère on suivait la
Rosetta des frères Dardenne. Mais il ne faut pas se fier aux apparences:
4 mois 3 semaines et 2 jours n’a rien d’un précipité post-Dardenne voire même post-Pialat aux tentations misérabilistes. Sa capacité à jouer sur une angoisse exponentielle lui assure une puissance presque insoupçonnable. La dernière partie qui s’apparente au climax fait basculer un récit jusque là inquiétant et troublant dans l’horreur viscérale, loin des Freddy Kruger et autres boogeyman imaginaires de pacotille, et nous gifle sèchement avec des images douloureuses qui agressent l’esprit tranquille du spectateur.
Mungiu a eu le bon réflexe de balancer aux orties la lourde charge didactique d’un Ken Loach faussement révolté pour privilégier une peur blanche et sourde qui ne pointe jamais du doigt le monstre. Son regard incisif sur un pays en pleine déréliction tue, au même titre que celui lancé par l’actrice principale dans le plan final. Histoire de rattacher cette histoire minuscule d’il y a 20 ans à la réalité majuscule du monde actuel. .

Sophie WittmerUn film tranchant, décapant, dont on ressort blessé, perturbé, anéanti. Un film qu’il est pourtant impératif de voir, autant pour la puissance de son histoire, bouleversante, que pour la puissance de sa mise en scène, d’une virtuosité percutante, oscillant entre le drame, le thriller ou le documentaire, mais surtout pour la puissance d’une actrice saisissante. On se laisse envahir par sa présence, son regard pénétrant qui transperce l’écran.
La tension se resserre de scène en scène et, au-delà du récit portant essentiellement sur le don de soi, le film s’ouvre sur les blessures de toute une nation. Alexandre JumelPalme d’or au dernier festival de cannes présidé par Stephen Frears,
4 Luni, 3 Saptamini Si 2 Zile est une œuvre poignante sur la condition humaine des femmes roumaines. Comment faire avorter celles-ci dans un pays qui condamne l’avortement ? Par l’utilisation de méthodes barbares qui peut conduire à la mort de la femme. En payant une certaine somme d’argent à un boucher (comment appeler autrement ces hommes), elles mettent en danger leur vie pour qu’il retire leurs fœtus. Le film montre le processus de cet acte sauvage, enfermé dans une chambre d’hôtel, le boucher utilise des instruments coupants, plus ou moins stérilisés. Il donne de vagues conseils à la femme et disparaît avec l’argent empoché.
Film choque qui nourrit intérieurement une incompréhension et une stupéfaction sur la mentalité des autorités roumaines de 1987. Rappelons qu’en France la femme a le droit d’avorter depuis la loi Veil promulguée le 17 janvier 1975, et que l’avortement est gratuit pour les mineurs. Cet acte n’est en aucun cas une barbarie, ni un meurtre. L’avortement est le droit des femmes de disposer librement de leur corps. Pourtant dans l’un des plus grands pays soi-disant civilisé, certains Etats condamnent l’avortement. Des ligues extrémistes catholiques/protestantes utilisent tous les moyens de pression (intimidations, menaces…) pour éviter que les femmes avortent. Le président américain Bush (qui est protestant) signe en décembre 2003 une loi restreignant l’avortement. Mais ce n’est pas tout, un porte parole de la maison blanche signale que :
le président soutient des mesures législatives supplémentaires pour restreindre la pratique de l’IVG (selon nos confrères ledevoir.com) Aujourd’hui en ce début de XXI° siècle, nous ne pouvons qu’être consternés par les actes de ce pays. Nous ne pouvons qu’être abasourdis par les méthodes guerrières qu’utilisent ces groupuscules cathos/protestants.
Le film mis en scène par Cristian Mungiu est un formidable plaidoyer pour l’avortement, parce qu’il faut se battre contre le retour en arrière de nos valeurs, parce que ce film est vrai, sincère, et qu’il ne plaira pas à tous ces intégristes, alors je dis oui, vive la palme d’or cannoise, vive le droit à l’avortement.
Jean-Baptiste GuéganRécompensé par la plus honorifique des récompenses,
4 mois, 3 semaines, 2 jours a surpris autant qu'il a bouleversé ceux qui l'ont vu. En compétition avec les derniers films des auteurs "cannois" parmi les plus grands, ce premier film de Christian Mungiu s'est en effet imposé sans le moindre doute comme la Palme idéale du soixantième Festival. Typique de l'histoire de ses palmarès, le métrage détonne et marque plus encore par sa dimension politique, celle qui consacre un engagement cinématographique fort et un hors champs citoyen nécessaire. S'il explore en effet un sujet que le cinéma n'a que peu traité - l'avortement dans toutes ses difficultés -,
4 Luni, 3 Saptamini Si 2 Zile inscrit également sur l'écran, le passé du totalitarisme roumain dans ses plus obscures déviances. Portrait de femmes oppressées, peinture d'un système qui broya sous son joug des innocents par millions,
4 mois, 3 semaines, 2 jours s'avère d'autant plus recommandable qu'à l'extrême sensibilité qui sert son propos, vient s'ajouter la froideur d'un regard qui ne se détourne pas. Jusque dans ses ultimes moments où Anamaria Marinca fixe l'objectif et avec inconfort, le spectateur dans la salle. Après la Caméra d'Or récompensant l'année dernière
12h08 à l'est de Bucarest de Corneliu Porumboiu, l'avenir du cinéma s'écrit dans ses marges et cette Palme nous le montre avec force en mettant en avant ce cinéaste et avec lui, une cinématographie roumaine d'autant plus vive qu'elle fut très longtemps contrainte ou réduite à sa seule négation.
4 mois, 3 semaines, 2 jours est donc sans conteste, le film à défendre, celui qu'il vous faut voir, non pour ses qualités esthétiques ou l'ampleur magistrale de son traitement, mais parce qu'il ne concède rien. Et plus encore, ajoutera-t-on parce qu'avec les moyens du cinématographe, il rend aux femmes, ce qui leur appartient : la dignité d'être et de le pleinement assumer dans le contexte d'une oppression passée certes mais qui demeure par trop contemporaine.

Auréolé de la palme d'or 2007 le film ne mérite pas moins l'honneur de la récompense et de l’émotion sincère qu'il a suscitée, franche et véritablement généreuse en matière d'amateurisme du 7ème art. Un propos sans borne qui confine la teneur du film jusque dans l'ineffable et qui pourtant hormis un plan impardonnable que je n'évoquerai pas reste d'un brio tant dans sa mise en scène que dans le talent des acteurs intervenant. Un grand film arrivant à égaler
, si ce n'est le dépassant par une véritable volonté de s'affranchir des tabous au vue de la production actuelle concernant des faits sociaux de l'Europe de l'Est. Un film à ne pas manquer qui tant dans sa forme que dans son fond reste au demeurant une preuve que le cinéma de l'ex Union soviétique est bel est bien en vie et qu'il crie sa rage et son abnégation face à l'intransigeance de grands distributeurs et producteurs réticents à produire pareilles œuvres qui s'avèrent au final magistrales.