Par Valérie L - publié le 24 janvier 2006 à 05h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h45 - 1 commentaire(s)
Incendie accidentel qui entraîne la fermeture de ce théâtre national, 10 ans plus tard, faute de moyens pour le reconstruire, le théâtre laissé à l’abandon, tombe en ruine, l’Etat ne s’intéresse pas à l’état de la culture. Une réalité blessante pour le réalisateur cambodgien Rithy Panh.



Ce fameux théâtre brûlé, c’est un lieu que vous aviez l’habitude de fréquenter lorsque vous étiez plus jeune ?
Absolument, lorsque j’étais adolescent, que je faisais des études. C’est dans ce théâtre que j’ai vu mon premier spectacle, Le bourgeois gentilhomme de Molière, j’ai découvert alors ce que c’était de jouer, de mettre en scène une pièce, le pouvoir des lumières, du texte, des costumes, la magie de la comédie, la grâce du jeu, cette relation directe avec les acteurs. C’est d’ailleurs ce qui manque au cinéma, ce contact avec le jeu, avec la scène, avec les comédiens. Je me souviens que j’avais été bouleversé, émerveillé et j’avais demandé des précisions à mon professeur et je voulais absolument rencontrer ce fameux Monsieur Molière, je ne pouvais pas imaginer qu’il était mort ! C’est une première expérience qui m’a marqué, touché.



C’est la raison pour laquelle vous avez décidé de tourner un film sur ce théâtre en perdition, dont les portes se sont malheureusement fermées ?
J’ai toujours orienté mon travail sur une ligne très précise qui est celle de la mémoire, c’est l’essence principale de mes films, de mon inspiration. J’essaie de concentrer toute mon énergie, ma réflexion sur cet axe. Je sentais quelque chose qui partait ici en lambeaux, qui disparaissait inexorablement et j’ai voulu retrouver ces sensations que j’avais ressenties enfant, rattraper ce qui était en train de s’envoler, de s’enfoncer dans l’oubli. Je suis convaincu que c’est dans la grâce de l’art qu’il faut trouver la beauté. Je me suis porté au départ sur la danse, je trouvais que c’était un point de départ qui pouvait être très harmonieux, mais d’autres cinéastes y avaient déjà pensé. Je me suis tourné alors vers la place du cinéma au Cambodge, les conditions de tournages, celles des techniciens, des comédiens, comment les spectateurs perçoivent les films, mais finalement j’ai dérivé vers le théâtre, en en parlant avec d’anciens collaborateurs, d’anciens comédiens qui aimaient autant que moi ce théâtre qui venait d’être brûlé, dont la destruction nous déchirait.



Il est normal que l’Etat ait des problèmes plus urgents, plus graves à affronter, économiques essentiellement, lutter contre la misère, la famine, la sècheresse…, mais il ne faut pas oublier le poids de la culture, celui de la pensée, qui reste fondamental à mon sens, permet aussi à un pays d’avancer, de se reconstruire. La nourriture de l’esprit est primordiale. Il me semble qu’il est tout aussi important d’alimenter l’esprit que l’estomac si l’on veut éduquer les populations, les nouvelles générations. Je suis donc retourné me promener sur les ruines de ce théâtre. J’ai découvert un trou au beau milieu de la ville, un trou qui finalement ressemblait à ce que je ressentais, un trou de mémoire, un trou au cœur de mon ventre.

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