Dans
Sangre, premier long métrage réalisé à l’âge de 26 ans, Amat Escalante jouait la lenteur, l’économie de moyens, le dépouillement de l’image et du son pour faire écho au vide existentiel d’un couple en pleine déconfiture. Sexuelle (scènes d’amour grotesques sur une table en déséquilibre) et affective (absence de caresse et misère du désir). En creux, il scrutait la lente anesthésie des sentiments, la lente déroute des relations humaines lorsque la parole ne vient plus les étayer. Bref, fouillait le vide pour y chercher du sens. Derrière le masque, il n’y avait que le chaos. Construit sur le même principe,
Los Bastardos, son second film, annonce un programme socialement aussi chargé: deux travailleurs mexicains clandestins deviennent meurtriers par nécessité et font longtemps joujou avec une proie en total dénuement. Volontairement ou non, ce film rejoint tout un cinéma, très actuel, qui se fait le témoin d'une sorte de malédiction anthropologique et sociale. Au dernier festival de Cannes, le résultat, quelque part entre formalisme froid (tendance à la contemplation pour prendre au dépourvu) et réalisme social bouillant (force d’un discours extrêmement déterminé), a fait l’effet d’une bombe. Il débarque en salles très prochainement (en septembre, pour être précis). Allez-y sur nos conseils.
Il y a trois ans, on ne savait pas très bien où situer le cinéaste Amat Escalante. Avec
Sangre, son coup d’essai, le jeune homme bien mystérieux passait pour un disciple doué mais roublard de son maître producteur Carlos Reygadas. Autant conspué qu’adulé dans les hautes sphères cinéphiles, ce dernier est réputé pour tordre les conventions cinématographiques en essayant de créer un nouveau langage et en conviant des maîtres anciens (Murnau et Dreyer en ligne de mire). Ses œuvres sauvages comme
Japon,
Bataille dans le ciel ou encore
Lumière Silencieuse ont comme point commun une volonté de capter à l’écran une beauté inédite. Il y est arrivé récemment avec l’introduction et la conclusion de
Lumière silencieuse où l’on avait l’impression de se sentir tout petit, presque écrasé par les mystères de l’existence. Cette ambiguïté du rapport maître Reygadas / esclave Escalante, à jamais subordonnés l’un à l’autre, est sacrément démentie par
Los Bastardos, un uppercut qui assure que les deux cinéastes copains comme cochons ont pris des trajectoires bien distinctes. Ce n’était pas gagné d’avance. Sortis la même année,
Sangre et de
Bataille dans le ciel partageaient la même radicalité et le même refus d’être aimable avec le spectateur pour épuiser différentes gammes d’émotion (on a connu des ambitions moins nobles) – le bémol venant de
Sangre avec son final métaphorique qui cherchait à tutoyer des abîmes chères à Buñuel, Rossellini, Bresson et Pasolini. Des défauts inhérents aux premiers longs métrages qui essayent d’en mettre plein la vue. Avec ses moyens,
Sangre passait au hachoir une collision sociale, révélait la violence refoulée contenue chez des gens comme les autres. Un peu comme dans
Bataille dans le ciel où sacré et profane se cherchaient des noises avec un vrai sens du lyrisme.
La différence, c’est que Escalante obéissait à une rigueur d’enfant trop sage pour être honnête. Une absence de dramatisation manifeste qui conférait au récit une impression de neutralité confinant à la léthargie. Au bout du chemin, l'illusion était pourtant brève: la radicalité permettait de mettre en valeur des séquences fortes et des plans d'une violence subliminale. Comme la vision d'un corps nu en sang sur le sol. En vérité, Amat Escalante digérait le cinéma de Michael Haneke période
Benny’s Video avec la même science des plans-séquences étirés à l’extrême. Accomplissement:
Los Bastardos est son
Funny Games sans l’envie de taper sur les doigts avec une règle de prof de philo mais avec la même volonté de discuter notre rapport à l’image et la déréalisation de la violence (qui surgit au moment où on s’y attend le moins). En filigrane, le cinéaste Mexicain dénonce l’esclavagisme moderne et rend compte des inégalités sociales. D’un côté, il faut se réjouir de l’évolution du cinéma de Carlos Reygadas qui prend de plus en plus de fluidité et gagne en nuances. Avec
Lumière Silencieuse, il atteignait une paradoxale sérénité en ne cherchant plus à prouver sa supériorité intellectuelle (ce qui pouvait le rendre prétentieux) ni même à tomber dans l’esbroufe ostentatoire (ce qui pouvait le rendre poseur). De l’autre, louer l’identité enfin trouvée de Amat Escalante qui avec
Los Bastardos frappe fort.
Comme dans
Sangre (et comme avant lui Michael Haneke, Gaspar Noé ou Jean-Luc Godard), d’immenses lettres rouges annoncent le titre du film et ouvrent le théâtre de l’horreur. Dès les premières images, on sait que tout cela ne se terminera pas bien. Composition des cadres, durée des plans, caractère faussement anodin de ce qui se déroule à l'écran... De manière évidente, Amat Escalante cherche à ouvrir le regard du spectateur pour l’emmener sur un mauvais sentier long et caillouteux et bousculer les consciences en cristallisant une peur très contemporaine quoique diffuse et impalpable. D’un bout à l’autre, il suit le parcours de deux personnages confrontés à la haine ordinaire (le racisme dans un parc), engagés à l’origine pour travailler comme des bêtes sur un chantier et finalement chèrement payés pour commettre l’abject. En pleine nuit, ils pénètrent dans la maison d’une mère de famille délaissée par son mari et son fils lobotomisé par son ordinateur qui pour oublier cette débâcle se contente de fumer du crack devant la télé (la même télé qui nourrissait le quotidien du couple dans
Sangre). Déstabilisant par son rythme émollient, comme si un cadavre pourrissait à la périphérie du cadre, le film possède deux hémisphères bien distincts: le Mexique (la région de Guanajuato à travers les deux travailleurs) et les Etats-Unis (représentés par Los Angeles) et regarde deux mondes qui se confrontent l’un à l’autre comme deux corps qui s’électrisent avant de se tuer.

"A l’origine, je n’avais pas d’idées spécifiques sur ce que je voulais raconter. Je voulais confronter deux univers: le Mexique et les Etats-Unis. Le concept du film repose sur l’idée de travail physique que l’on doit faire pour gagner de l’argent. Je ne suis pas concerné par le sujet parce que je n’ai pas à creuser un trou ou à édifier un mur avec des briques (…) Mon père a franchi la frontière illégalement avant que je sois né. J’ai toujours ressenti ce sentiment de ne pas appartenir à un pays. Ma grand-mère vit aux Etats-Unis. Ado, j’alternais en allant passer quelques mois aux Etats-Unis avant de revenir au Mexique. Le contraste était saisissant." La manière dont on exploite les immigrants pour exécuter de basses manœuvres (les bâtards du titre) est au centre de cette funeste dynamique sociale et permet à Escalante de montrer les disparités d’un univers apocalyptique. Fritz Lang affirmait par dérision que le format du cinémascope n'était propice qu'à filmer les enterrements. Escalante confirme sans rire que le monde est mort, ruiné par le profit, l’appât du gain, l’immoralité. Avant de faire la morale au spectateur, il récuse tout discours dialectique, théorique ou cynique pour puiser au fond des pulsions primales en dévoilant dans les sociétés occidentales pacifiées mais véritablement en crise, le surgissement d'une barbarie inattendue aussi atroce qu’impensable. Ses images, hallucinantes, poursuivent (très) longtemps après la projection. La sortie de
Los Bastardos est prévue pour septembre 2008: c’est l’un des meilleurs films que vous verrez cette année au cinéma.