«Deux mondes, une guerre. Que la bataille ultime commence». Lors de l'une de leurs sanglantes campagnes sur les terres du Nouveau Monde, des Vikings laissent derrière eux un enfant, bientôt adopté et élevé par une tribu indienne. 25 ans plus tard, les Vikings réapparaissent, recommençant leurs pillages. Ils assassinent la famille qui a accueilli le jeune garçon. Débute alors pour ce dernier un long périple pour venger la mort de son clan. L’appréciation de
Pathfinder dépend du degré d’affection que l’on porte à l’heroic fantasy mais aussi aux films malades. Pour faire simple, le nouveau Marcus Nispel est un ratage en long, en large et en travers. Oui, mais un ratage fascinant. Seule certitude : le successeur de
Conan, le barbare, ne sera pas pour cette année.
Fort d’affiches alléchantes et d’extraits évoquant les peintures de Gerald Brom ou de Frank Frazetta, Marcus Nispel devait négocier une attente insensée en exploitant un fantasme post-Millius propre à faire saliver les fans d’
heroic fantasy. Or, malgré tout l’amour que l’on peut porter au genre ou même au réalisateur allemand qui avait impressionné avec
Massacre à la tronçonneuse (beaucoup plus qu’avec son adaptation ampoulée de
Frankenstein, directement sortie en dvd chez nous),
Pathfinder est une déception. Légitime, encore une fois, tant le projet semblait programmé pour être voué à l’échec. De toute façon, les espérances étaient déjà vaguement entachées par des dates de sortie inexplicablement repoussées pour finalement aboutir à une sortie estivale minable dans l’Hexagone sur dix copies et de fait une triste combinaison de salles. Cette décision a fait écho au four du film au box-office US dès sa première semaine d’exploitation. Antérieurement, quiconque s’est intéressé de près ou de loin à ce projet sait que son aboutissement a été douloureux, ne serait-ce que par rapport à la Fox qui s’est désolidarisée du projet pendant un long moment avant finalement de le reprendre avec opportunisme suite au succès inattendu du
300, de Zack Snyder. Pour peu que Marcus Nispel ne plaisante pas avec les concessions de majors et le film doit désormais être considéré comme un vilain petit canard dont personne n’assume la paternité. Est-ce une raison pour le descendre plus que de raison? Bien entendu, non.
Pathfinder partage de nombreux points communs avec
Le 13ème Guerrier, de John McTiernan, autre histoire de vikings – plus ambitieuse encore – mutilée (à peine 1h40 de bobines épiques à l'arrivée au lieu de 2h30). Les coupes se ressentent lors du visionnage. Ce qui empêche d’adhérer totalement au film de manière innocente et passionnée: à chaque moment, on est plus enclin à chercher les failles du montage. C’est dommage car le générique de début possède la rage insolente de la Nispel’s touch et assure trompeusement qu’on aurait mieux fait de faire fi de toutes les rumeurs assassines comme ces screen tests annoncés comme calamiteux. En terme de narration, le cinéaste a repris la trame d’un survival enneigé Norvégien (
Ofelas, le passeur, de Nils Gaup, réalisé en 87), sorte de
Little Big Man très épuré et confidentiel sur le parcours d’un clan de guerriers nordiques aux environs de l’an 1000 après JC. Tel un boucher énervé, Nispel a changé de pays et privilégié l’hypertrophie, la stylisation. En comparaison, l’original semble carburer au Tranxène d’autant qu’il donnait une importance cruciale aux détails minimalistes et plaçait son décor anxiogène comme caractère principal. Tout ce qui s’apparentait à une zone d’ombre psy dans le premier passe généreusement à la trappe dans le second pour donner lieu à une gabegie d’effets plus ou moins réussis (trop de ralentis, tendance au rabâchage des plans) avec du gore en valeur ajoutée lors de la post-production. En résulte un divertissement qui essaye d’obéir à des lois plus proches de l’
entertainment et donc plus accessibles.
La qualité de Nispel consiste à rester au premier degré du genre sans en faire trop. Son défaut serait de ne pas trop savoir où il veut en venir même si un autre film lui sert ostensiblement de fil conducteur. D’un bout à l’autre, on a l’impression qu’il cherche à contourner une pression quitte à se censurer. Son seul moyen pour y arriver a été de privilégier la forme (travail sur la photo brumeuse en demi-teintes signée Daniel Pearl) au fond (complexité de l’intrigue) au détriment de la direction d’acteurs. A ce titre, Karl Urban en viking élevé par des indiens n’est charismatique à aucun moment et se fait même éclipser par le chevronné Clancy Brown lors d’un passage bref mais marquant.

En revanche, reprocher à Nispel d’avoir fait simple voire simpliste serait idiot. Conformément au genre, la psychologie demeure unilatérale. Les indiens sont tous décrits comme de bienveillants masochistes et les Vikings, des ordures qui se caractérisent par des grommellements sibyllins. Aucune nuance intermédiaire n’est admise jusque dans les armes (des épées gigantesques contre des bouts de bois). A tel point que certaines situations confinent au ridicule (toutes les scènes sous l’eau, la «poursuite en luge», l’avalanche finale) et que des prises de risques (injecter du sang numérique dans un film qui a voulu faire abstraction du fond vert pour des décors naturels) paraissent paradoxales. De la même manière, on peut discuter l’idée d’amenuiser les dialogues sous prétexte que les Vikings et les Indiens n’avaient pas grand-chose à se dire. Le film, viril et brut, privilégie l’action à la parole et ça, le scénariste Laeta Kalogridis, habitué des «films malades» qui retrouvera ses fonctions sur
Gunnm, de James Cameron, l’a bien compris. L'attaque du village indien possède une efficacité incontestable qui renvoie à celle de
Conan le barbare avec la même utilisation de la musique mais on ne retrouve pas la sauvagerie inouïe en dépit de Vikings féroces qui attaquent toutes les parties du corps (même les yeux), toutes les catégories d’âge (les vieux comme les enfants) et de sexe (femme comme homme). On peut penser aussi à la première attaque des néanderthaliens contre le village viking dans
Le 13ème Guerrier, en moins excitant. Pour donner un peu de relief à une intrigue par ailleurs très linéaire, Nispel a insisté sur le design iconographique de ses vikings façon dark fantasy, très inspiré de Frazetta et dans l’ensemble assez bien rendu. Le site officiel du film, très soigné, rend compte de ce boulot à travers une galerie de photos et de croquis issus des story-board, annonçant au passage un beau festin Boormanien. Que l'on attend en vain.
Au-delà du prétendu film de vikings, la majorité des scènes adopte le point de vue indien. On patauge souvent dans une forêt marécageuse et humide, ce qui correspond adéquatement à la forme d’un
survival comme
Apocalypto où Jaguar Paw luttait pour la survie de son clan envers des tyrans. Paradoxe, là encore: la rage insolente de Mel Gibson l’emporte sur Marcus Nispel qui semble refuser obstinément de jouer avec l’espace pour se reposer sur le travail sonore. Ses cadrages serrés auxquels s’ajoutent des angles de vue incongrus et des tremblements de caméra faciles peuvent obstruer la compréhension de certains combats. Si bien qu’on peine parfois à distinguer qui lutte contre qui. Il faut dire que le montage de Glen Scantlebury, gros point noir du film, est problématique. Il paraît d’ailleurs aussi inspiré que sur
Transformers, de Michael Bay, où il a fait du travail de cochon, en affichant la même envie de ne pas faire vivre l’action au spectateur dans sa durée, de privilégier l’impact immédiat et de conserver une vague illusion de cinéma. La bande-son, signée Jonathan Elias, ajoute à l’envie de prendre de l’aspirine. A condition de connaître ce diagnostic peu reluisant, on peut s’en tirer en considérant ce
Pathfinder comme un plaisir très coupable. Sans posséder un réel souffle épique, ce film barbare peut se regarder sans déplaisir en tant qu'objet curieux et anémique. Si bien qu'il n’y a pas de honte à le préférer à l’adaptation de
300 réalisée par Zack Synder qui, elle, semblait presque totalement dépourvue de tension viscérale en raison de parti-pris très discutables.