Par - publié le 06 mars 2008 à 10h01 ,
MAJ le 25 février 2010 à 11h10 - 0 commentaire(s)
Julio Medem n’a pas son pareil pour distiller des atmosphères sensuelles, ausculter le désir évanescent, filmer le sexe dans tous ses états ou même retranscrire avec sensorialité des univers torturés. Caotica Ana, son nouveau long métrage, plonge dans le cerveau d’une jeune artiste qui quitte l’univers des boîtes de nuit de Ibiza pour découvrir le monde. Une fable ésotérique fractionnée en dix chapitres à rebours. Aucune date de sortie dans les salles françaises pour le moment.


Cela faisait un petit bout de temps que l’on désespérait de ne plus avoir de nouvelles de Julio Medem, cinéaste espagnol unique en son genre, qui nous avait laissés il y a sept ans avec un très beau et très chaud Lucia y el sexo où il dépassait avec plaisir les bornes du sexuellement correct. Après un documentaire au titre trompeur passé inaperçu (La pelote basque: la peau contre la pierre sur le conflit basque), il revient avec Caotica Ana, pour rappeler à quel point son univers sexuel et morbide bande toujours autant. Bonne nouvelle, en apparence. Pendant près de deux heures, on suit le destin torturé d’une demoiselle naïve qui vit à Ibiza seule avec son père dans une grotte, passe sa vie à se baigner nue dans l’eau, prend des hallucinogènes en discothèque et, le reste du temps, peint des toiles pour le simple plaisir des mécènes. Un jour, elle est acceptée dans une école d’art à Madrid. Là-bas, la frêle Ana découvre que l’art n’est plus rien face à la douleur d’un monde agressif et violent. Ainsi, elle se mue en ange exterminateur qui hallucine, voyage dans le temps, dans sa tête.


Pas la peine d’avoir consommé des substances illicites pour suivre le fil narratif sinueux qui témoigne comme toujours de l’ambition démesurée d'un cinéaste à l'humeur morose. Medem a dédié Caotica Ana à sa fille et sa sœur, récemment décédée, et offre sa vision d’un monde où l’innocence est corrompue et l’art, impossible. Le casting international (présences de Nicolas Cazalé et Charlotte Rampling) ajoute à la singularité. Dès les premières images, la reconstitution kitsch incite le spectateur à assimiler le ton de la fable irréelle. Le choix d’un personnage principal féminin aux yeux candides donne au récit des allures de parabole Dostoïevskienne où une âme pure est rongée par le cynisme d’une société ayant appris à vivre sans elle (elle frôle les mains des badauds dans la rue).
Caotica Ana ne sera original que pour ceux qui n’ont jamais vu de Julio Medem dans leur vie de cinéphile et donc pas eu cette chance de succomber aux roucoulades romantiques des Amants du cercle polaire ou de se laisser masser par l’excitante débauche sexuelle de Lucia Y El Sexo. Alors que dans ses précédents longs métrages, l’artiste exprimait un vrai plaisir des sens et un incroyable hédonisme, Caotica Ana semble marqué par le regard d’un artiste durci avec le temps qui prend soin de déshabiller son actrice principale peu farouche (Manuela Vellés). Pour son plaisir personnel et le nôtre par la même occasion. Néanmoins, s’il n’est pas permis de remettre en cause sa capacité à raconter des histoires à dormir debout (L’écureuil rouge, qui était l’un des films préférés de Stanley Kubrick) et à proposer des images que l’on ne voit pas chez les autres (l’éblouissement formel de Tierra), Medem a perdu de sa vitalité et tombe ici dans les pièges qu’il avait su éviter auparavant. A savoir le romantisme kitsch (la relation Cazalé-Vellés rappelle celle des Amants du cercle polaire sans la passion, l'intensité et le romantisme), le mysticisme ostentatoire (toutes les hallucinations délirantes), le symbolisme pataud etc.


Accessoirement, il y a cette psychologie de bazar qui veut justifier une intrigue construite comme un puzzle d’identités morcelées et dilapide toute crédibilité. Et si on a eu le malheur de reluquer les sacrées formes de Manuela Vellès sans accorder d’importance à son jeu d’actrice, ça ne fonctionne plus du tout d'un point de vue émotionnel. Cruelle déception donc: Caotica Ana court le grand risque de sonner le glas d’une histoire d’amour entre le cinéaste et ses fans, potentiellement échaudés par une telle désuétude. Cela dit, le film reste unique pour une scène exorbitante où l’héroïne défèque dans la bouche d’un homme qui lui prodigue un bel anulingus. Il faut le voir pour le croire.
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