On dit souvent des cinéastes qui aiment à varier de styles que leur nouveau long métrage assassine le précédent. Sans équivoque,
The Wrestler, le dernier Darren Aronofsky, s’annonce comme diamétralement opposé à l’expérience mystique et si intime de
The Fountain. Que ce soit dans le fond et dans la forme. A tous les points de vue, il faut le considérer comme un film de transition majeure dans la carrière d’un virtuose, toujours à l’affût de nouvelles formes cinématographiques pour raconter des histoires tripales. Après trois longs métrages vertigineux (
Pi,
Requiem for a dream et
The Fountain), le choc du quatrième – où Mickey Rourke semble revenir au sommet de sa forme – s’avère imminent. Tourné en 35 jours entre New York et New Jersey, le film, désormais terminé, sera présenté en compétition au prochain festival de Venise (une revanche par rapport à Cannes qui avait refusé
The Fountain?). En attendant, une sortie dans les salles françaises est provisoirement annoncée pour le printemps prochain.
Impatience.
La filmographie de Darren Aronofsky témoigne à elle seule de l’évolution d’un cinéaste qui déploie dans chacun de ses longs métrages une intelligence du cinéma dans tous ses états. A chaque fois, il parvient à retranscrire des obsessions mentales en utilisant des effets connus et inédits. Avec
Pi, un film intrigant sur Dieu, les finances et les mathématiques, il nous faisait habilement partager le point de vue d’un personnage sur le monde qui l’entourait. Le mathématicien (Sean Guillette, acteur mais également scénariste de Pi, qui a participé aux courts-métrages d’Aronofsky) sombrait dans la folie, entendait des sons étranges, fantasmait des visions surréalistes (la mémorable scène du cerveau abandonné dans le métro). La mise en scène épousait sa subjectivité à tel point qu'on ressentait ce qu'il voyait, vivait ou fantasmait. Lorsqu’il regardait une feuille ou une tasse de café, il en voyait la structure moléculaire sous forme de spirale (et la caméra nous le montrait). A la fin, on savait qu’il était guéri de son idée fixe lorsque la feuille qu’il regardait était filmée normalement. Exercice virtuose et cauchemardesque, comparé en son temps à l’uppercut du
Eraserhead, de David Lynch.
Son second long métrage,
Requiem for a dream, inspiré du roman d'Hubert Selby Jr., suivait la descente aux enfers convulsive et émotionnellement insoutenable de quatre personnages dépendants au pays des rêves brisés. Aronofsky adoptait quatre points de vue différents et utilisait des
split-screen pour traduire une scission entre des individus qui tendent à s'éloigner. Un film d'une force inouïe sur la déshumanisation et l’incommunicabilité, d'une cohérence maladive. Les scènes étaient toutes mémorables (l'émission de télé qui entrait directement dans l'appartement de Sarah Goldfarb), avec des moments de folie sublimes, des acteurs aux antipodes de ce que l'on connaissait d'eux (Marlon Wayans) ou revenus de loin (Ellen Burstyn), des personnages déchus voués à la solitude qui chantent ensemble le même spleen existentiel et surtout, une musique. Une musique terrible de Clint Mansell qui colle, voire dirige le film dans toute sa splendeur éclatée.
Après
Pi et
Requiem for a Dream,
The Fountain, son troisième long métrage – le moins aimé et pourtant le plus personnel – élague la rhétorique visuelle du cinéaste au service d’une histoire aussi simple que bouleversante sur les vertiges métaphysiques de l’amour au-delà de la vie et de la mort. L’ambition démesurée évoquait celle de Tarkovski sur
Solaris (que Aronofsky n’a jamais vu) et l’imbrication de trois dimensions temporelles rappelait
Abattoir 5, de George Roy Hill. Mais ce grand film malade mettait finalement en analogie les efforts du personnage principal pour achever un roman avec l’encre de sang et ceux d’Aronofsky pour finir son film envers et contre tous. L’expérience fut tellement éprouvante qu’il a eu envie de passer à un projet moins personnel où il pourrait travailler la forme, ce qui le passionne depuis toujours (l’influence de Tsukamoto et de Eisenstein sur
Pi; le montage stroboscopique de
Requiem for a dream), ou encore le jeu d’acteurs.
Après ce triptyque des expériences subjectives qui rendent malade – et qui ont fini par le rendre malade, Darren Aronofsky a trouvé le moyen de rebondir avec
The Wrestler, projet très excitant et Balboaesque qui traite de rédemption sportive et s’annonce comme le film du renouvellement – à la fois formel et thématique. Si Clint Mansell s’occupe une nouvelle fois de la bande-son, le signe de changement est cependant visible, ne serait-ce que dans l’équipe technique. C’est la première fois par exemple que Matthew Libatique n’assure pas la photo sur un de ses longs métrages. Faut-il s’en inquiéter? Il est remplacé par Maryse Alberti qui a entre autres collaboré avec Todd Haynes sur
Poison et
Velvet Goldmine et Todd Solondz sur
Happiness. C’est la première fois aussi que Darren Aronofsky ne touche pas au scénario, signé ici par Robert D. Siegel, auteur d’une comédie inédite en France,
The Onion Movie. Il raconte le parcours du lutteur Randy Robinson, atteint d'une crise cardiaque lors d'un match anodin. Son médecin lui annonce que s'il combat à nouveau, il meurt. A contre coeur, Robinson décide de se construire une nouvelle vie, emménager avec une strip-teaseuse et tenter d'améliorer son statut de père. Surgit la possibilité d'un nouveau match avec son ennemi de longue date. Requiem pour un rêve ou véritable descente aux enfers?
Bien que bouleversant,
The Fountain passe finalement, en comparaison avec les autres, pour le film d’Aronofsky le plus apaisé et le plus positif. Dans
The Wrestler, il s’attache au combat d’un homme englué dans son quotidien sordide, entouré d’anges gardiens pour contrer des démons. Le fait que le personnage principal de Randy «The Ram» Robinson soit interprété par Mickey Rourke (ancien boxeur) – qui a remplacé Nicolas Cage initialement prévu pour le rôle – ajoute à l’intérêt que l’on peut porter à un tel projet et devrait décupler son intensité par le vécu du comédien. Dernièrement, ses (trop) brèves apparitions dans des films indépendants (
Animal Factory, de Steve Buscemi et
The Pledge, de Sean Penn) ou pas (
Sin City, de Robert Rodriguez et Frank Miller) ont prouvé qu’il avait encore des ressources artistiques inexplorées. En sus de proposer un rôle en or à l’acteur, Aronofsky devrait se servir de sa virtuosité coutumière pour illustrer des combats pugilistiques que l’on imagine déjà de haute volée (influence persistante de Tsukamoto mode
Tokyo Fist? Retour du montage façon tachycardie? – assuré ici par Andrew Weisblum qui s’était occupé des effets spéciaux sur
The Fountain). Pour ceux qui s’inquiètent de l’indépendance du réalisateur après l’échec commercial de
The Fountain, signalons que le film est produit par Aronofsky via Protozoa Pictures, et donc quelques éminents membres de son équipe dont le fidèle Eric Watson, son producteur depuis le début qui lui a toujours laissé les coudées franches en soutenant chacune de ses tentatives. Après ça, de nouveaux projets l’attendent, dont sa version de
Robocop pour le compte de la MGM. A ce niveau-là, son avenir est plus que jamais prometteur.