On le sait, le cinéma fantastique espagnol est actuellement en pleine effervescence. Question de modes? Possible. Au dernier festival de Gérardmer, des œuvres aussi hétéroclites le représentaient. En force. Ainsi, L’orphelinat, de Juan Antonio Bayona, mélodrame fantastique ovationné partout là où il passe, produit par Guillermo Del Toro. Ainsi,
[REC.], de Jaume Balaguero & Paco Plaza, attraction foraine où le spectateur prend littéralement plaisir à être horrifié en toute sécurité dans une salle de cinéma en compagnie de cobayes complices. Ainsi, dans une moindre mesure, Le roi de la montagne, de Gonzalo Lopez Gallego, un survival proche du succédané entaché par ses maladresses formelles et son discours simpliste. Peu importent les qualités individuelles: l’Espagne supplante tout le monde. Et ce n’est pas récent. Filmax, soutenu par des cinéastes tels que Brian Yuzna, travaille depuis longtemps à créer un événement fantastique semblable à celui généré par la Hammer dans les années 50 (lire l’interview de Stuart Gordon pour en savoir plus). Dans le beau lot, il existe pourtant un film plus discret qui doit être rattaché à cette nouvelle vague fantastique. Son titre?
Timecrimes (Los Cronocrimenes). Son réalisateur? Nacho Vigalondo.
Ecrivain, journaliste, acteur. Nacho Vigalondo touche tout. C’est aussi pour cette raison qu’il est si difficile à cerner. Enigmatique, il semble depuis toujours passionné par les trucs bizarres qui font dérailler le quotidien palot et l’humour de dernière minute. Dans
Timecrimes, son premier long métrage présenté l’année dernière au festival de Sitges, on ne s’étonne pas de retrouver ces deux sujets de prédilection. Sommairement, on voit un homme qui débarque dans une maison isolée de tout, en compagnie de sa tendre et si charmante épouse. En faisant une pause tranquillement sis sur son transat; en savourant les chants des oiseaux et la vision d’une nature aussi douce que cruelle, il croit assister au meurtre d’une demoiselle trop louche pour être victime consentante. Manipulation? Hallucination? Mystères et boules de gomme.
Impossible, bien entendu, de ne pas penser à
Blow Up, de feu Antonioni qui proposait quasiment le même enjeu dramatique (meurtre ou pas meurtre?) en ayant le bon goût de ne proposer aucune solution et de donner à penser et à voir différent. Sous les oripeaux de l’enquête policière, se cachait une réflexion sur le joug des apparences. Il suffisait de voir dans ce film une guitare lancée pendant un concert et disputée par des fans pour saisir la nuance entre l’être et le paraître. Quelques minutes plus tard, cette même guitare déchiquetée est balancée dans une rue anonyme et déplacée comme objet encombrant. Antonioni faisait un peu la même chose avec la révélation finale tant attendue. L’important n’est pas la chute mais le cheminement. A savoir comment on en est arrivé là. Vigalondo a visiblement bien compris la leçon de tonton Antonioni. De la même façon qu’il ne cédera pas au plagiat (il ne faut pas singer les grands maîtres), il ne tombera pas dans les lieux communs (les jumelles ont remplacé l’appareil photo). Fort de deux courts métrages plutôt réussis et plutôt cocasses (
Crash sur les auto-tamponneuses et A 7h35 du matin sur les morts vivants), le cinéaste espagnol peut franchir l’étape du long sans complexe.
Toute l’histoire de
TimeCrimes est perçue à travers le regard anxieux de Hector (Karra Elejalde, acteur vu dans
Vacas de Julio Medem,
Action Mutante, de Alex de la Iglesia, et
La secte sans nom, de Jaume Balaguero) qui décide d’enquêter et donc de vérifier par lui-même s’il y a bien eu un meurtre. Sans s’en rendre compte, il va plonger dans un cauchemar éveillé sans fin que l’on va reluquer dans le même état somnambulique que lui. Sans en dire trop, l’intrigue repose sur les bonnes et mauvaises surprises générées par les paradoxes temporels. Voulant un film à la fois cérébral et ludique, Vigalondo maintient le doute pendant une bonne heure en créant une atmosphère ouatée et silencieuse où le pauvre Hector va de Charybde et Scylla. Avant qu’un premier retournement de situation surgisse et vienne considérablement court-circuiter les fondements scénaristiques. Ensuite, changement de point de vue oblige, le cinéaste opte pour un ton moins mystérieux et plus désinvolte, privilégiant une atmosphère ouvertement grotesque. La morale qui en résulte? Si Hector ne s’était pas mêlé de cette affaire, il n’aurait certainement pas eu à subir tout ça. Avec sa gradation tacite du réel au fantastique et ses personnages enfermés dans un cercle infini de désespoir,
Timecrimes peut être perçu comme une réflexion sur la cause et l’effet, le pourquoi et le comment, la science et l’homme.
On serait peu surpris de savoir que Vigalondo traite l’humain comme un Sisyphe. Chez lui, l’humour ressemble à une roue de secours qui aide à faire passer la pilule des petites horreurs existentielles. Il faut également avoir vu ses précédents travaux pour comprendre la personnalité du loustic: son court-métrage A 7h35 du matin, remarqué un peu partout, en disait déjà long sur une espèce humaine contaminée et une ambiance fin du monde où un individu noyé dans la masse cherchait à résister au chaos invisible qui s’acharnait contre lui. On y voyait une demoiselle qui se rendait comme chaque matin dans son bar pour savourer un bon petit déjeuner et qui ce jour-là, à sept heures trente cinq précisément, découvre que les clients et les serveurs sont plongés dans un silence total et regardent par terre. Dans
TimeCrimes, on est dans le prolongement de cet enfer zombie: tous les personnages semblent réglés comme des horloges et font mine d’obéir à des événements qui les dépassent sans réfléchir. Parmi eux, un individu qui essaye de s’affranchir de cet anéantissement général. Pour Vilagondo, ses comédies sont des survivals où l’on «essaye d’échapper». Oui mais échapper à quoi? C’est la seule chose que l’on ne saura pas dans
TimeCrimes. Ou plus précisément que l'on n'a pas envie de savoir.
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