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Preview : ExilÉ, De Johnnie To

Par Romain Le Vern - 05 janvier 2007 - 10 commentaire(s)
Vous adorez Election et vous le considérez déjà comme le plus grand film du cinéaste pour cette année ? Si vous avez raison de porter au pinacle la bombe cannibale du maître To (le premier volet dans les salles le 3 janvier et le second le 10), attendez cependant encore quelques mois avant de vous prononcer : Johnnie To va prochainement squatter les écrans français en avril avec son chef-d’œuvre : Exilé. Déjà présenté aux derniers festivals de Venise et Sitges, ce bonheur en bobine permet au formaliste de diriger les acteurs de The Mission (dont le génial Anthony Wong) dans un autre contexte et raconte une histoire inclassable quelque part entre Peckinpah et Leone. La classe, la vraie.



Festival de Sitges 2006. Dans une ambiance survoltée, l’excellent Anthony Wong, lunettes noires et dégaine inquiétante, fascinant acteur que l’on a vu dans bon nombre de catégories III et chez Johnnie To dans The Mission, est seul pour venir présenter Exilé et reçoit un accueil enthousiasmant. Dans ses conditions, le film ne pouvait qu’être bien accueilli. Pourtant, force est de constater que c’est certainement ce que Johnnie To a signé de mieux dans sa filmographie, plus proche sur ce coup de Throwdown que des exercices stylisés de P.T.U., Breaking News ou même The Mission dont Exilé est décrit à tort comme la suite directe. The Mission et PTU composent déjà un diptyque qu’un prochain troisième volet autour d’un pickpocket devrait compléter incessamment sous peu. A une heure où on pensait qu’il avait déjà tout dit sur sa grammaire cinématographique, le cinéaste avec son élégance coutumière renouvelle ses figures de style, livre un étrange capharnaüm fiévreux d'une puissance inouïe.



Le film labellisé Miklyway Images s’ouvre à Macau dans une chaleur écrasante et évoque par ses touches impressionnistes et surréalistes, par son rapport ambigu avec les personnages féminins (les deux filles sont une mère pleurnicharde et une pute intraitable et vénale), par sa façon de filmer en scope des paysages arides et désertiques, les grands opus de Peckinpah. Ça joue de l’harmonica et ça transpire la charogne : l’hommage fait plaisir. Par chance, très vite, on échappe aux écueils du pastiche référentiel pour fureter ailleurs. Si dans The Mission, cinq membres de la mafia qui s’étaient retirés du milieu se voyaient embauchés pour assurer la protection d’un chef des triades chinoises, les mêmes hommes se retrouvent des années plus tard : l’un d’eux s’est retiré du groupe et exilé à Macao avec femme et bébé. Les ennuis ne vont pas tarder à reprendre le dessus.


Il faut dire qu’on est à la fois en terrain familier (le casting de The Mission : Anthony Wong, Francis Ng, Richie Jen et la nouvelle Josie Jo – dommage que Jackie Lui soit remplacé par Nick Cheung) jusque dans certains effets de style (une fusillade en pleine opération chez un médecin louche) et en pleine crise d’expérimentation fofolle où pour une fois l’élégance visuelle est la meilleure amie d’un scénario substantiel où les personnages ne ressemblent pas à des spectres mais des êtres de chair et de sang aux sentiments ambivalents. Cette désincarnation des personnages pouvait se ressentir dans ses exercices de style les plus apprêtés mais pas dans The Mission, Fulltime Killer et Election où les personnages possédaient une âme, souillée, qui nous regardait de sa nuit noire. Dans Exilé, titre a priori aussi peu accrocheur que Les Infiltrés, il a habilement dosé les sentiments et les émotions pour éviter le manichéisme. Comparativement à Election, Simon Yam continue de surprendre dans un rôle aux antipodes : ici, boss sadique animé par la haine vengeresse. Mais tous les personnages sont décrits avec la même dose équitable d’humour, comme pour fonctionner en contrepoint à The Mission qui lui n’étranglait pas l’esprit de sérieux, et démolir les correspondances trop étroites.



Ces efforts ne sont visiblement pas suffisants pour le comité de censure chinois qui n’a pas beaucoup apprécié l’image que To faisait des triades, de même que sa violence excessive et l’absence de morale. Mais ça ne date pas d’aujourd'hui. Il a connu le même problème avec le premier volet d’Election, son œuvre la plus extrême, et sa fin amorale où il a été obligé d’inclure une scène d’arrestation du gang. Le Film Censorship Authority de Hong Kong a également protesté contre Exilé en raison d’une scène précise où deux personnages se saluent en se serrant la main gauche en signe de reconnaissance entre membres de la mafia. Le comité a alors assuré que si la scène n’était pas occultée, le film ferait partie des catégories III (interdiction aux mineurs). Face aux pressions, Media Asia a cédé pour bénéficier d’un public plus large. Quelques jours plus tard, c’était au tour de la Malaisie de boycotter le film le jour de sa sortie en le retirant illico de l’affiche. La raison ? Trop de violence insoutenable. Johnnie To est formel: lors du fameux climax de la fusillade (la scène en sus d’être gravement intense demeure mémorable), l’équipe a utilisé environ 18000 balles, ce qui s’apparente à une sorte de record. Fort heureusement, Exilé n’est pas qu'un film qui cherche à entrer dans le Guinness des records, Johnnie To démontre juste qu'entre le western et le film de gangsters les bonnes vieilles recettes du cinéma ne sont pas nécessairement caduques surtout lorsqu'elles sont revisitées de manière aussi novatrice. Qu’il pose sa caméra dans un hôtel pendant une fusillade ou qu’il filme les atermoiements sentimentaux d’une bande de triades, il impressionne les rétines. Mais last but not least, la grande réussite ne serait évidemment rien sans la présence d’Anthony Wong qui, en bon monstre de la bobine, éclipse de sa simple présence ses partenaires et dévore la bobine à pleines dents.



Que ce soit narrativement ou techniquement, Exilé confirme que Johnnie To est désormais un cinéaste hors pair qui a atteint un niveau d’épure et de précision presque flippant. Mais jusqu’où va-t-il nous emmener ? On ne sait pas. Pour l’heure, il a signé avec Exilé son meilleur film qui possède l’intelligence d’un classicisme à l’ancienne en même temps qu’une modernité dans le ton qui ridiculise toute concurrence. La seule inquiétude qui peut se profiler dans l’horizon de To : il a fait si bien sur ce coup qu’on ne peut s’empêcher de ressentir un léger malaise à l’idée qu’il ne pourra peut-être pas faire mieux. On dit bien peut-être. Positivement, on peut considérer ça comme un défi qu’il se lance à lui-même (et aux autres ?). La sortie française est prévue pour le 4 avril 2007 et disons-le sans chichi : c'est une véritable bombe.

Romain Le Vern



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