Par - publié le 26 février 2008 à 08h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h13 - 0 commentaire(s)
Sono Sion est un artiste malin qui aimerait embrasser une carrière semblable à celle de Paul Verhoeven aux Etats-Unis: réaliser des block-busters discrètement virulents pour dissimuler un propos acide sur la société de consommation. Ayant commencé en réalisant des pornos gays et en écrivant des poèmes Baudelairiens, le cinéaste bicéphale s’est fait remarquer il y a quelques années avec un long métrage stupéfiant, Suicide Club où, dès la première scène, des lycéennes hypnotisées se donnaient la mort à une heure précise en se rejoignant sur le quai d’une gare et en se jetant avec le sourire sous un train pour éclabousser les usagers. Présenté partout comme un sommet d’horreur, le film, plus intelligent que la moyenne, introduisait des fausses pistes (on part à la recherche d'un tueur et il n’y en a pas) pour faire surgir le grotesque, renforcer la bizarrerie et, surtout, vomir le divertissement pop corn. En auscultant un monde assujetti à des phénomènes de mode abrutissants (le girls'band, le suicide collectif), Sion révélait les tares d’une société d'apparence avec ses coupables invisibles et ses victimes consentantes. Avec Exte, le cinéaste ne change pas de combat même s’il prend plus de pincettes avec son sujet. Une nouvelle fois, il est parti d’un phénomène de mode (les extensions capillaires) pour le disséquer à travers un J-Horror classique en apparence, subversif en dedans. Une manière pour lui de s’ouvrir au grand public et d’abandonner les expérimentations passées. En apparence seulement.


On l’aura compris : il ne faut pas s’attendre à une énième déclinaison de Ringu-like où des filles aux cheveux longs sortent d’un écran de télévision pour raviver une malédiction et assouvir une vengeance mortelle. Sono Sion déteste Sadako et par extension abhorre tout ce qui peut ressembler aux conventions. De toute évidence, son dernier Exte, bien que produit par un gros studio japonais (la Toei) et soutenu par une actrice bankable (Chiaki Kuriyama), ne carbure pas au premier degré en usant de moyens purement spectaculaires. Mais cherche au contraire à pointer du doigt une société obnubilée par ses cheveux (et donc les apparences). On retrouve ce refrain dans quasiment tous ses longs métrages (les personnages doivent faire la différence entre l’être et le paraître). Et force est de reconnaître que ce refrain ne se démode pas. Dans Exte, Sono Sion questionne l’identité de celles qui portent ses extensions capillaires (à qui appartiennent les mèches de cheveux que l’on ajoute aux siens pour faire fashion?). On comprend bien vite que pour échapper à cette malédiction des cheveux assassins, il faut se raser la tête et se distinguer de la masse.


D'emblée, une première scène, assez glauque, donne la tonalité noire et ironique du récit. On voit des douaniers qui découvrent un conteneur bourré de cheveux et dans ces cheveux, une jeune femme retrouvée morte. A partir de là, plusieurs histoires surgissent. La première avec une apprentie styliste (Chiaki Kuriyama) qui travaille dans un salon de coiffure et découvre, effrayée, que les cheveux qu’elles «rajoutent» à ses copines et ses clients sont possédés. Accessoirement, elle essaye de sauver sa pauvre nièce des griffes d’une tante ignoble. Ça, c’est pour la partie «conte réaliste». Lors de ces séquences, Sion met en scène un vrai mélodrame et ne rigole pas. Le cinéaste est profondément affecté par la maltraitance des enfants qu’il considère comme les «lumières de notre société» car innocents et non corrompus aux phénomènes de masse. Ils symbolisaient déjà le même discours dans Suicide Club où une petite équipe de mômes forçait une fille contaminée par le système à se débarrasser des tatouages et piercings, manifestations ostensibles qui essayaient de la rendre marginale et qui en réalité la noyaient dans le conformisme.


Au même moment, dans Exte, un employé de morgue fétichiste récupère les cheveux sur de jeunes femmes mortes pour les vendre aux salons de coiffure. Le personnage n’aurait aucun relief sans l’interprétation survoltée et inquiétante de Ren Osugi (acteur incroyable souvent vu chez Miike et Kitano). Ailleurs, la malédiction commence à prendre ses racines et avance à vitesse grand V. Ce postulat de base sera décliné pendant moins de deux heures de manière à la fois tragique (tout ce qui concerne les relations familiales) et grotesque (les personnages illuminés qui rappellent les azimutés Jodorowskiens de Strange Circus). Mais la comparaison semble inévitable – et, hélas, sans appel. Pour Sono Sion, Exte ressemble à La mort en ligne dans la carrière de Takashi Miike. Avec ses bons (volonté de transgresser des codes immuables) et ses mauvais côtés (peu de temps pour expérimenter). Sion qui doit sans doute rêver qu’on lui propose de réaliser un remake identique de ce film aux Etats-Unis (un peu comme Michael Haneke avec Funny Games) essaye par tous les moyens d’échapper à une quelconque forme d’uniformisation qui rendrait le spectacle vulgaire et impersonnel. Les moyens qu’il utilise pour faire passer son message sont plus subtils qu’on ne le pense. Notamment à travers des dialogues dont la signification fonctionne parfois à double sens. Par ailleurs, il a recours à un fantastique plus subtil à base de suggestion et de stop-motion et œuvre dans un registre moins gore que les éclaboussures de sang choc à la Suicide Club.


Les conséquences sont efficaces: décrédibiliser un univers menaçant pour rappeler que les vrais monstres ne sont pas nécessairement là où l’on pense (la mère qui martyrise sa fille, réminiscence du bordel oedipien de Strange Circus ; la démission de la figure paternelle responsable de la crise de la famille et donc d’une société déliquescente). A force de vouloir superposer des histoires entre elles avant de les réunir dans un final opératique et déjanté, Sono Sion ne maîtrise pas totalement sa narration qui, faute de rigueur, n’échappe pas au schématisme. Si le caractère transgressif et l’envie de se moquer d’un public friand de J-Horror bêtas se révèlent indéniables, l’ensemble pas assez novateur par rapport aux précédentes œuvres du cinéaste manque de radicalité (voire de franchise) et résonne comme la première baisse de régime dans une filmographie jusque là expérimentale et inclassable, au niveau soutenu. En revanche, ce qui est rassurant, c’est que Sion prend un plaisir manifeste à mettre en scène les meurtres, un plaisir presque sadique à créer des séquences originales et potentiellement effrayantes où les cheveux possédés attaquent à partir d’orifices aussi divers que les yeux, la bouche, les ongles ou les blessures. Il organise même une scène estampillée culte où les extensions d’une pauvre fille se collent littéralement au plafond. On regarde ça, les yeux exorbités.
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