Présenté dans le cadre de
L’étrange Festival,
Suicide Club est un uppercut qui risque de vous mettre sens dessus dessous pour ce qu’il donne l’impression d’être et ce qu’il est réellement. En apparence, il respecte les us et coutumes du thriller horrifique post-
Ringu. En substance, il nous prend au piège en édifiant un pamphlet virulent sur la société Japonaise phagocytée par la mode, la consommation et le souci de l'apparence. Ses diffusions sont prévues le Vendredi 8 septembre à 21h30 et le Dimanche 10 septembre à 19h30 au Rex.
Première scène: à une heure précise, des lycéennes sautent d’un quai de gare, veulent se donner la mort sans raison précise et passent sous un train en prenant le soin d’éclabousser de sang tous les quidams médusés par l’ampleur du désastre (la première scène est très impressionnante). Cette nouvelle donne à penser que tout ne résulte pas du hasard mais peut-être bien d’un phénomène inquiétant, comme si soudainement on se rendait compte que la jeunesse japonaise est en proie à un sérieux mal-être. La police ouvre une enquête. Et découvre de drôles d’éléments disparates: un sac contenant des lambeaux de peaux humaines liés les uns aux autres, un coup de téléphone bizarre avec au bout du fil une voix étrange, une «chauve-souris» inquiétante, des petits malins qui s’inventent rebelles, un groupe pop de jeunes lolitas. Pendant ce temps, d’autres lycéens s’amusent eux aussi à se donner la mort. C'est un cercle infernal.
La grande réussite du film réside dans le fait que la tension est constante et que le cheminement narratif n’appartient pas à grand-chose de connu.
Suicide Club est un film très mystérieux qui joue au système de la déconstruction narrative: le réalisateur Sono Sion, connu pour ses poèmes et quelques œuvres de fiction, donne tous les éléments au début puis en dit de moins en moins jusqu’à ce que la confusion s’impose et que le spectateur, seul face aux interrogations du film, apporte ses réponses en s’appuyant sur ce qu’il vient de voir. Autrement dit,
Suicide Club mise sur la capacité du spectateur à recoller comme un grand tous les morceaux du puzzle même s’il contient des détails idiosyncrasiques qui peuvent paraître obscurs notamment aux occidentaux. Ne pas croire que Sion est conscient de nous emmener nulle part, au contraire: il instille un univers malsain pour révéler des relations humaines brisées, sonde une menace secrète et tapie, reluque dans le blanc des yeux tristes des adolescent(e)s qui ne savent plus très bien qui elles sont.
C’est alors que l’évidence s’impose:
Suicide Club n’est même plus un film sur le suicide (qu’il ne cautionne pas, soyons clairs) mais sur la société, putride, engluée dans ses phénomènes de mode et sa consommation de masse qui englobent l’humain dans un moule uniforme et l’obligent à penser ce qu’il est bon de penser. Le suicide peut être vu comme une alternative de cette mode où la mort est devenue une nouvelle forme de divertissement dans un monde déshumanisé. Le sujet, idéalement situé au Japon, a de quoi faire grincer des dents étant donné que le suicide bat des records, notamment chez les jeunes dont Sion brosse un portrait à la fois immature et désabusé (voir la désinvolture de la scène du suicide sur le toit où se donner la mort revient à faire une expérience fatale mais hors du commun). La rupture de ton (la première partie joue sur un fantastique sourd, la seconde sur l’horreur réaliste) est accentuée par une scène mémorable où un chanteur accompagné de sa bande monopolise le film pour délivrer une longue prestation musicale qui évoque par sa folie
Rocky Horror Picture Show. Cette influence, revendiquée par Sono Sion, ressemble à un message tacitement adressé au spectateur pour lui demander de ne rien prendre au sérieux, de la même façon que dans la comédie musicale précitée, le cannibalisme passait comme une lettre à la poste.
La décontenance du spectateur face à la profusion d’événements colle à celle de l’inspecteur incarné par Ryo Ishibashi qui confirme après
Audition un penchant presque maso pour les personnages manipulés et vulnérables alors qu’à l’origine, il s’agit d’un chanteur illustre et enjoué au pays du soleil Levant. A ce titre, inutile de comparer Miike avec Sion: les deux cinéastes ne fonctionnent pas dans la même case: si l’un plaide pour le divertissement potache ou les transgressions exquises, l’autre au contraire témoigne d’une volonté de critiquer la société par le bout de la lorgnette avec un esprit de sérieux contagieux. Le film s’éclaire soudainement dans ses vingt dernières minutes, presque surréelles, où le récit ne répond plus au suspens mais à la détresse d’une adolescente qui pense avoir compris la clef du mystère. Son enquête qui devient intérieure la ménera dans ses ultimes retranchements. Pour Sono Sion, les enfants sont la lueur d’espoir parce qu’ils ne sont pas corrompus par des codes et des tendances. Cette affirmation peut être discutée. Mais la charge sociale est pourvue d’une dimension subversive hallucinante, amplifiée par les scènes finales dites du théâtre où littéralement un personnage victime de la mode (on lui arrache son piercing et son tatouage) effectue une sorte de catharsis salvatrice.

Sion oppose la masse qu’il déteste à l’individu qu’il sauve. Et si, au bout du compte, un personnage est sauvé, c’est uniquement parce qu’il est maître de ses choix et son destin et non pas un mouton de Panurge auquel on dit ce qu’il faut consommer. Par exemple, le jeune
girls’band est une fausse piste en même temps qu’un élément significatif de la société de consommation – Sion traduit surtout son inquiétude face à l’enfance traitée comme un produit de consommation. Ce qu’il pourrait perdre en esthétisation, le film le gagne en profondeur. Les degrés de lecture sont infinis et propices aux analyses poussées:
Suicide Club est un témoignage douloureux et contemporain sur le monde comme il va mal et fout son poing dans la gueule du spectateur en ayant le bon goût de laisser sur sa faim. Histoire qu'il en redemande. Là où on aurait pu croire à une énième histoire de fantômes post-
Ringu,
Suicide Club est en réalité un divertissement pervers et ludique, inquiétant et fiévreux, qui se situe dans le sillage des Friedkin et autres Verhoeven, deux sources d’inspiration revendiquées du cinéaste, qui simulent souvent les règles du divertissement basique pour en creux véhiculer des messages subliminaux et, au final, livrer des films ambigus et provocateurs.
Suicide Club est incontestablement l'un d'eux.