L’ambitieux
The Fountain, le nouveau film de Darren Aronofsky, constitue sans peine l'un des événements cinématographique les plus attendus de 2006. Bonne nouvelle : les 14 premières pages du comics originel sont disponibles pour le plus grand plaisir des mirettes.
THE FOUNTAIN : DE LA BANDE DESSINEE AU FILM (ET VICE E VERSA)Oublions la déception de ne pas voir
The Fountain au prochain festival de Cannes alors que les rumeurs les plus persistantes allaient bon train pour se focaliser sur la bande-dessinée du film dont les 14 premières pages sont disponibles sur le web. En sus d'être un film,
The Fountain est également un comics tiré de la première mouture du scénario d'Aronofsky. Pour rappel, ce cinéaste est un authentique virtuose qui en deux longs métrages mirifiques a réussi à se faire un nom dans le milieu très fermé du cinéma indépendant US. Tout d'abord, avec
Pi, quelque chose comme la version US d'un
Tetsuo mixé à
Eraserhead sur fond d'équations mathématiques tordues dont la virtuosité formelle s'exprimait dans l'histoire d'un homme qui cherchait Dieu à travers les chiffres, et par la suite,
Requiem for a dream, inspiré du roman d'Hubert Selby Jr., descente aux enfers convulsive et émotionnellement insoutenable qui racontait des histoires de dépendance de quatre points de vue différents avec des
split-screen pour traduire une scission entre des individus qui tendent à s'éloigner. Une parabole sur l'incapacité de communiquer, sur les maux sociaux, sur le manque affectif pourvue d'une musique terrible qui colle voire dirige le film dans toute sa splendeur éclatée.
Darren Aronofsky est un perfectionniste exigeant. Contrairement à ses deux précédents films,
The Fountain est son premier film Hollywoodien ; très vite, le réalisateur s'est trouvé confronter aux anicroches d'une telle superproduction. La raison pour laquelle l'opus met un temps fou à sortir est représentative de cet état d'esprit: le résultat est jugé trop bizarre pour être accessible alors que, paradoxalement, c'est la marque de fabrique du cinéaste qui ne vise aucune forme de consensus. A cette allure, à l'instar de
The Woods de Lucky McKee, nouveau film du réalisateur de
May, le résultat risque fort de ressembler à un film maudit où le réalisateur passe pour avoir été confronté aux pénibles contingences Hollywoodiennes.
BEDE ET CINEMA : LE BON MENAGEEn soi,
The Fountain possède un concept Tarkovskien (un voyage à travers le temps d'un homme amené à réfléchir sur les thèmes de l'amour, la mort et l'immortalité). Darren Aronofsky a écrit le scénario à partir d'une légende Maya selon laquelle les âmes des morts se retrouvent à "Xibalba" pour renaître. Tout commence en enfer. Un conquistador découvre une fontaine de jouvence, devient cancérologue, puis explorateur dans le futur, et poursuit la même quête sur 1000 ans : sauver sa femme de la mort. Après l'affaire Brad Pitt parti tourner
Troie de Wolfgang Petersen après quelques tensions avec le cinéaste parce qu'il avait une autre vision du film, Darren Aronofsky a tout d'abord pensé adapter son scénario en bande dessinée. Les éditeurs de DC comics lui ont alors présenté Kent Williams, connu comme graphic novelist (
Tell me dark) et peintre émérite. Ce n'est pas une mince référence : son style, qui accorde une grande importance à l'expression des émotions, a influencé de nombreux dessinateurs de bande dessinée dans le monde.
Nouveau rebondissement quelques mois plus tard : la Warner accepte finalement de produire
The Fountain avec d'autres acteurs dont les principaux Hugh Jackman et Rachel Weisz. Ainsi, plus que l'adaptation du film, le graphic novel réalisé par Kent Williams devient une oeuvre à part entière traitée selon les codes de la bande dessinée. Si bien que l'album est sorti chez Vertigo, la branche adulte de DC Comics et il y a peu dans la collection Ciné9 des éditions Emmanuel Proust. Le bouquin fait 176 pages et l'intro est magnifique. Après avoir écrit un scénario adapté de la bande dessinée
Batman : Year One, de Frank Miller et les rumeurs d'adaptation du
Watchmen de Moore et Gibbons et de
Ronin de Franck Miller, dont il est un grand fan (l'utilisation du noir et blanc de
Pi vient d'ailleurs de
Sin City), Aronofsky ne lâche pas le morceau graphique. Son combat possède une noblesse qui mérite d'être considérée. C'est par ailleurs une démonstration supplémentaire que le cinéma et la bédé, comme récemment le cinéma et le jeu vidéo, constituent deux supports de plus en plus intrinsèquement liés. Les pages qui suivent devraient vous mettre en appétit.
Romain Le Vern