Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 26 septembre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h31 - 0 commentaire(s)
Après Printemps dans une petite ville, remake d’un classique chinois de 1948 signé Fei Mu, Tian Zhuangzhuang nous revient avec un film au sujet biographique surprenant, le récit existentiel d’un maître de Go. Ayant une véritable croyance dans ce qu’est le cinéma et ses moyens, ce dernier signe en effet un portrait inattendu et captivant d’un joueur d’exception, Wu Qingyuan. En racontant l’histoire de ce Chinois triomphant dans un art typiquement Japonais et subissant les affres de la guerre, le cinéaste nous donne ainsi à voir le destin de cet homme de faible constitution qu’anime une foi sans faille, allant de luttes en parties âprement disputées, pour donner sa vie au Go et à la prêtresse de sa secte.

THE GO MASTER
Un film de Tian Zhuangzhuang
Avec Chang Chen, Sylvia Chang, Keiko Matsuzaka, Akira Emoto, Ayumi Ito
Durée : 1h46


Sur un sujet rarement exploité et qu’avait su transcender avant lui par la littérature, Yasunari Kawabata avec Le Tournoi de Go, le réalisateur de The Go Master a déjà l’audace du choix d’un tel sujet. En effet, par essence anti-dramatique, le Go, jeu méconnu en Occident avant Hikaru No Go, se refuse à une monstration haletante par les grandes phases du jeu et supposerait si on le filmait de longues parenthèses statiques en sus d’une explication didactique de ses règles. Ainsi, pour pallier cet état de fait et animer cependant son film par les vertus d’une telle pratique, Tian Zhuangzhang va opter pour le récit chronologique d’une vie, celle de Wu Qingyuan, Chinois qui aura su s’imposer dans un environnement pourtant traditionnellement clos et essentiellement nippon.

Recourrant pour cela à un récit excessivement linéaire, le cinéaste va alors tisser une œuvre biographique ancrée dans son temps, pourvue d’une sensibilité folle et portée par une photographie magistrale. Evitant de filmer ou presque les parties de Go pour davantage se focaliser sur le joueur et l’homme plus que sur les subtilités du jeu, il va ainsi croquer à grands traits, la figure d’un champion, le portrait d’un homme de son temps dont la vie n’a pourtant qu’un sens, le jeu et une direction, la religion. Et c’est justement cela qui fait de ce film, une réussite inattendue, parce qu’en procédant par le refus du jeu ou en le cantonnant à sa simple évocation par le souvenir ou la parole de l’autre, Tian Zhuangzhuang réussit à faire de l’esprit du Go, l’âme du film et des valeurs qu’il porte, les liens inextricables qui composent l’humanité de Wu Qingyuan, dans l’Asie des années trente et des décennies qui suivront.


Ainsi, l’auteur du Cerf volant bleu - film très longtemps demeuré interdit - réussit-il la gageure de faire de ce métrage, un biopic d’une densité artistique et narrative considérable au regard du contexte historique traversé, cela notamment par les moyens qu’il se donne pour les raconter (récit en tableaux, durée du plan…). Mais plus encore que cela, cette fresque centrée sur ce talent aussi exceptionnel qu’hors normes jouit-elle d’une subtilité, d’une justesse et d’une ouverture dans son récit qui font du Maître de Go, l’une des œuvres chinoises les plus marquantes de ces dernières années. En effet, bien loin devant le Mariage de Tuya ou les frasques des Chen Kaige et Zhang Yimou, aujourd’hui décrédibilisés par leurs prétentions « mainstream », ce film parvient par la voie fictionnelle la plus orthodoxe à développer et nourrir par l’austérité de son ton et sa facture remarquable, un monde exclusivement original et envoûtant. Et surtout, incroyablement riche à tous points de vue.


De fait, par son refus de l’exotisme, et tout en creusant une veine bien éloignée de la sixième génération comme Jia Zhang-Ke, Tian Zhuangzhuang réussit l’improbable – reconquérir par l’ellipse et le cinéma, un sujet a priori acinématographique, le Go – tout en nous permettant d’investir l’époque, la chair et le corps de l’un de ses plus illustres représentants. Ainsi, dans la composition faite de temps, de croyances et de contemplation qui anime Wu Qingyuan, sommes-nous portés par le jeu et les préceptes de vie qu’il impose, et en même temps, fascinés par cette personnalité hors du commun qui traverse une période faite de guerre, de passions aveugles et de résolutions inflexibles.

Membre de la cinquième génération au même titre que d’autres illustres anciens aujourd’hui dépassés, Tian Zhuangzhaung continue sa belle route et nous offre après tant d’années de silence, un film magistral dans la pleine acception du terme. Bien qu’interdit de tournage durant de trop longues années au même titre que Lou Ye pour son Summer Palace, ce dernier prend néanmoins date avec The Go Master, cette nouvelle étape dans sa filmographie. En s’affirmant plus encore comme un incontournable artiste à pleinement découvrir et une signature à suivre, celui qui nous avait déjà enchanté avec Printemps dans une petite ville, mérite que Wu Qingyuan - son titre original -, soit vu et applaudi.


En effet, parce qu’il est rare qu’une telle maîtrise classique s’exprime et plus encore parce que l’on souhaite pouvoir profiter de ce film dans nos salles, s’intéresser à The Go Master, primé à trois reprises au dernier Festival International de Shanghai, semble salutaire et plus que profitable pour qui aime être ébloui et ravi par les possibilités du cinéma. Le réclamer malgré d’évidents soucis de rentabilité ou de difficultés d’exploitation, n’est donc pas un vain mot car profiter de sa sortie ne pourra que renforcer cette idée forte, celle qui fait de Tian Zhuangzhuang, un cinéaste ô combien atypique, estimable et précieux.

Sortie inconnue mais prévisible en 2008
Vos réactions


logAudience