Par Cédric Muffat - publié le 06 avril 2006 à 10h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h52 - 2 commentaire(s)
L'un des nombreux avantages des festivals tient en l'opportunité qu'ils offrent au spectateur lambda de rencontrer des pointures du grand écran. Le festival Jules Verne n'a certainement pas fait exception à la règle, comme en atteste par exemple la présence de Patrice Leconte, venu présider la cérémonie des Jules Verne Awards, et surtout présenter au public son Dogora -sorti en 2004- dans le cadre de la sélection "Un autre voyage". Un film sans scénario, sans paroles, mais avec beaucoup d'images (du Cambodge en l'occurrence) et la musique symphonique de Etienne Perruchon. Fidèle à sa gentillesse proverbiale, il a accepté de répondre à quelques questions à brûle-pourpoint. (Pas mal, comme baptême du feu en matière d'interview, pour votre humble et comblé serviteur).
Retour sur un film atypique et hypnotique.



Excessif : Vous avez dit en présentant le film que celui-ci répondait à une envie que vous portiez depuis longtemps. Quelle est la genèse du projet ?
Patrice Leconte : Confusément, au fond de moi-même, je savais que j'avais envie de m'exprimer par l'image et le son -ce qui est à la base mon métier- mais en étant dégagé de la notion de scénario, de dramaturgie, d'histoire, de personnages, de rebondissements, etc… Pour parler un peu pompeusement, je me suis retrouvé dans la situation d'un romancier qui se dirait: "tiens, si je faisait de la poésie ?" C'est-à-dire sans être lié à la notion de narration. Et j'avais très envie de ça. Mais pas d'une manière gratuite : il fallait que l'occasion se présente. Cela ne se produit que par le filtre des émotions personnelles, c'est-à-dire qu'une histoire peut m'émouvoir, ou des personnages… Là, ce n'est pas une histoire qui m'a ému : c'est une musique, un pays, et l'association de ces deux-là ensembles.

Donc vous revendiquez cet aspect "film expérimental" ?
De toute façon, tous les films devraient être expérimentaux. Tous les films sont, à leur manière, des prototypes. Enfin les films les plus intéressants, en tout cas. Et ce film-là, c'est pire que ça : c'est une soucoupe volante! On ne sait pas par quel bout le prendre, ça ne raconte rien, est-ce qu'il y a des acteurs connus ? Non… C'est un film qui échappe à beaucoup de choses, mais il y a quelque chose à laquelle il n'échappe pas, c'est ma vision à moi du monde qui m'entoure. Et ce sous-titre, "Ouvrons les yeux", -que je ne revendique qu'à moitié, mais peu importe- c'est le résumé exact de ce que je pense, c'est-à-dire que les gens vivent beaucoup trop avec les yeux fermés. Je crois que le monde tournerait beaucoup plus rond si on vivait avec les yeux ouverts sur autrui.



L'idée du film, comme vous l'avez dit, était de faire du "cinéma pur", de s'affranchir d'une histoire. Cela veut dire que vous n'avez pas cherché à faire passer de message politique, ce qui vous intéressait était uniquement le ressenti ? (Le film montre aussi la misère qui règne au Cambodge, NDA)
Il se trouve que le film s'est tourné au Cambodge parce que ce pays m'a bouleversé comme aucun autre pays. Mais ma volonté est d'avoir fait un film qui soit plus ouvert qu'un regard sur le Cambodge. Je n'ai en aucun cas la prétention d'avoir une démarche politique par rapport au Cambodge, par rapport au régime… Pas du tout. Moi, mon intérêt pour les autres, il est le même à Paris. On est vraiment des privilégiés, c'est ça que j'ai voulu exprimer. Nous autres, occidentaux, on ne se rend pas compte de la chance qu'on a de vivre comme on vit. On se noie dans des verres d'eau. Nos jérémiades sont lamentables par rapport à la vie quotidienne de gens qui sont tantôt à nos portes, tantôt dans d'autres pays. C'est juste ça que j'ai voulu mettre sur cet écran.


J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de similitudes entre Dogora et la trilogie des "-Qatsi" de Godfrey Reggio (Koyaanisqatsi (1983), Powaqqatsi (1988), Naqoyqatsi (2002), NDA). Vous êtes d'accord ?
Je me souviens que quand j'avais vu le premier film, il y a environ 25 ans, ça m'avait vraiment transporté. Je m'étais dit: "Oh la vache, voilà quelque chose de singulier, de réussi, d'emballant !" J'adore le travail de Philip Glass (compositeur sur les trois films, NDA). Ce flot d'images, sans un mot… ça m'avait fait un effet incroyable. Et quelques années plus tard il y a eu le numéro 2. Je me suis précipité évidemment, et il m'a fait le même effet. Et puis j'ai oublié ces films. Enfin pas "oublié", mais je ne me les repasse pas tous le soirs, évidemment. Et quand je me suis retrouvé avec cette musique de Perruchon et avec cette envie de film qui a germé en moi au cours d'un premier voyage au Cambodge, j'ai voulu, confusément, d'un film comme ça -comme celui que vous avez vu et que j'ai fini par faire-. Mais je me disais : "Mais non, non; on ne peut pas faire un film comme ça…" Entre guillemets, on n'a "pas le droit". Et puis j'ai repensé, du coup, aux deux films de Godfrey Reggio que j'avais tellement adorés et je me suis dit : "Mais oui; lui s'est payé le luxe de faire ça, et moi je vais faire ça". Ça n'y ressemble pas parce que c'est un autre regard, une autre musique, une autre manière, d'autres émotions… C'est autre chose, mais on peut ranger le film que j'ai fait dans la même boîte en tout cas. Ou comme ce film que j'aime un petit peu moins, qui s'appelle Baraka, qui fait partie de ces films qui sont comme des espèces de "symphonies visuelles", je ne sais pas comment dire…
Pour Dogora, il y a une spectatrice, un jour, qui m'a touché énormément en résumant ainsi le film : "votre film, c'est un requiem. Sauf que les requiems sont des messes pour les morts, mais là c'est une messe pour les vivants." J'ai trouvé qu'elle avait exprimé exactement ce que j'avais voulu faire.



Le film est dédié à "Lucie" : qui est-ce, si ce n'est pas trop indiscret ?
Non non, ce n'est pas du tout indiscret. Il se trouve que quand j'ai terminé ce film, Lucie est née. C'est un petit bébé qui est ma première petite fille et qui m'a donc transformé en grand-père. Pour l'instant, c'est ma seule petite fille. Et en lui dédiant ce film, en attirant son attention sur ce film, je voulais qu'elle ait un jour -elle et d'autres enfants évidemment- la curiosité de regarder ce film simplement pour se rendre compte que ailleurs, sur la même planète, il y a des enfants comme elle qui n'ont pas la chance qu'elle a. je voudrais juste qu'ici, en occident, on se rende compte de la chance inouïe qu'on a. Il ne s'agît pas de culpabiliser, il s'agît simplement de se rendre compte que ailleurs, il y a des gens comme nous qui n'ont pas la chance que l'on a. Et je voudrais que plus tard elle se rende compte de ça.



Dernière question : je vous entendais dire tout à l'heure que vous comptiez lever le pied sur votre carrière cinéma ?
Je ne vais pas lever le pied, je vais carrément appuyer sur la pédale de frein. D'ici pas très longtemps, je vais arrêter de faire des films. Mais pour me consacrer à d'autres choses, je ne vais pas aller planter des tomates. J'ai une vraie passion pour le théâtre, ce serait donc l'opportunité de mettre en scène une pièce. Je voudrais prendre le temps d'écrire aussi; écrire pour les autres d'ailleurs. Des choses qui m'animent et que je n'ai pas le temps de faire. Donc si je m'use à faire des films jusqu'à mon dernier souffle, je n'aurai jamais le temps de faire d'autres choses qui me passionnent.
Là j'ai terminé le tournage d'un nouveau film qui s'appelle Mon meilleur ami, avec Daniel Auteuil, Danny Boon et Julie Gayet et qui sort début décembre. Après ça je vais faire un film qui est encore un petit peu secret, ce sera sans doute mon prochain film. Je vais le tourner à Londres, en anglais, avec un casting dont je ne peux pas vous parler mais c'est en train de se mettre en place et si ça se fait ce serait vraiment chic. Bref, je vais encore faire trois ou quatre films, mais je ne vais pas tout mettre en oeuvre pour en faire vingt.

Propos recueillis par Cédric Muffat.
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